• Test match - Camille Chat (France) contre l'Italie
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XV de France

Mensonges d’une nuit d’été

Dans un Stade de France historiquement vide, les Bleus ont su dépasser leur émotion et leur indiscipline pour s’offrir un succès à sept essais devant une équipe d’Italie plus faible que jamais, en s’appuyant sur leur défense et quelques exploits individuels. Apparences sauves, espérances suivent. Ou pas…

Minuit tardait à devenir demain sur Saint-Denis, morne plaine. Ce vendredi soir, sur le parvis d’un Stade de France plus glacial et dépourvu d’âme que jamais dans les dernières langueurs du mois d’août, un homme marchait, main dans la main de son petit-fils. Ce match, c’était son cadeau, pour son neuvième anniversaire… Les yeux perdus dans le vague, qui oscillaient entre les néons surplombant les barres d’immeubles, le flot discontinu des voitures sur l’A86 et le cours tranquille du canal de Saint-Denis, il marchait sans but, perdu dans des pensées sans rêve, comme voilées par une goutte de nostalgie.

– Dis papy, tu es triste ?

C’était une bonne question. Notre bonhomme n’avait jamais vraiment pleuré dans sa vie, ou alors qu’à des occasions bien choisies. Sûrement pas pour un match de rugby qu’il n’avait pas joué, et encore moins après une victoire du XV de France… Alors, rangeant son écharpe tricolore qui avait vu tant de Tournois, le grand-père se ressaisit, avant de se hasarder à un vilain sourire.

– Je ne suis pas triste, petit. Je suis fatigué. C’est tout.

– Mais pourquoi, papy ? Ils ont gagné, de presque cinquante points en plus ! Et puis, tu disais aussi qu’il ne fallait pas s’attendre à des miracles, que l’équipe avait beaucoup tourné, qu’elle était au bout de sa préparation… Dis, tu te rappelles, papy ?

Oh, bien sûr qu’il se rappelait. Parce qu’il avait voulu, encore et toujours, trouver à ses petits Bleus toutes les excuses possibles avant ce match. Mais là, c’était trop. Trop, de devoir mentir à son petit-fils qui ne croyait déjà plus au père Noël, quant au niveau réel de ce match qu’il lui avait vendu comme "international". Trop, de s’être laissé aller à la pensée coupable qu’au fond, c’était peut-être bien les 50 000 absents du Stade de France qui avaient raison, ou à la rigueur les 10 000 invités capables de s’amuser de tout et rien, de lancer une ola tandis que leur équipe évolue à 13, de suivre les ordres stupides d’un speaker braillard durant l’avant-match, ou de rigoler au consternant spectacle de faux sumos livré à la mi-temps.

Des vessies pour des lanternes

Parce qu’avoir payé pour ça, bon sang ! Il n’en avait pas honte, après tout, car sa fierté était d’avoir toujours acheté sa place au stade, même celui de son village, où il avait joué tant d’années. Reste que demeurait, malgré tout, ce sentiment désagréable de s’être une fois de plus laissé berner par amour, candeur ou naïveté. D’ailleurs au même moment, dans les sous-sols du Stade de France, Jacques Brunel et ses Bleus cherchaient encore à troquer quelques vessies contre des lanternes, affirmant en guise de satisfaction le fait "de n’avoir jamais paniqué même en étant réduits à 13" tandis que Maxime Médard avançait sérieusement que "l’équipe d’Italie était très bonne". Le genre de bobard qui peut sans doute être avalé par la ménagère de moins de 50 ans de TF1, mais qui ne passait plus devant un vieux grigou comme lui.

– Oui, on a gagné. Mais comment, bon Diou, comment ? En prenant trois essais dont deux ridicules, en étant incapable d’organiser un bon ballon porté, en enchaînant mieux les fautes que les essais. Même Gaël Fickou l’a dit : "Prendre deux cartons et dix pénalités concédées en vingt minutes, c’est un scandale !" Heureusement que ce soir, les Italiens prenaient la touche. Mais contre l’Argentine et Sanchez, ce sera trois points, trois points, trois points… Je ne sais pas s’ils s’en rendent compte, Moustache, Lapuerta et Don Simone…

– Mais papy, tu dis toujours que l’équipe de France n’est jamais aussi forte que quand tout le monde la croit battue d’avance ?

– J’ai dit ça, moi ? Oh oui, des tas de fois… Mais est-ce que cela s’est souvent vérifié ces dernières années ? Tu te rends compte que tu es né l’année de notre dernier grand chelem ? Que tu n’as jamais vu la France battre l’Afrique du Sud ? Que tu n’as jamais vu la France battre la Nouvelle-Zélande ? C’est à ça que je pensais tout à l’heure, tu sais.

– Mais si, je les ai déjà vu les battre, papy ! À la Coupe du monde des moins de 20 ans… Tu m’y avais emmené l’année derrière, tu te rappelles ?

– Oh, bien sûr que je me rappelle. Mais tu sais, jusqu’à 20 ans, on n’est pas si mal en France pour jouer au rugby. On est même peut-être les meilleurs ! Après, par contre, ce n’est plus comme avant. Et pourtant, tu sais que je n’aime pas jouer les vieux con…

- J’aime surtout pas quand tu es de mauvaise humeur, papy. Tu vois tout en noir, on dirait que tu parles de politique avec papa.

C’est vrai qu’après tout, papy aurait pu encore pu faire semblant de croire une fois de plus à ces doux mensonges d’une nuit d’été. Avaler les couleuvres d’une com’ bien rodée servie par un score flatteur, mimer de s’extasier devant cette coquille vide. Se laisser griser par les sept essais inscrits, croire au meilleur en s’étonnant encore des fulgurances d’un Toto Dupont, de la maîtrise d’un Romain Ntamack, de la rage d’un Yoann Huget. Sauf que, là encore, ce Stade de France si désert, ces fautes de main si grossières, cette Marseillaise si triste, cette Italie si faible (34 % de déchet en défense, soit un plaquage manqué pour trois tentés !), ces commentaires si bêtes entendus en tribunes ou entrevus d’un œil sur les réseaux sociaux, c’était trop…

Heureusement, pendant ce temps, l’un des rares tricolores à avoir encore la franchise de dire ce qu’il pense se laissait aller à quelques grommellements, devant les derniers plumitifs attardés dans les sous-sols du vaisseau fantôme de Saint-Denis. "On sait très bien que le rugby français est sur une phase descendante, pointait Arthur Iturria. On sait très bien aussi pourquoi notre public se déplace de moins en moins. Ça prendra du temps, mais l’équipe de France doit tout faire au Japon pour lui redonner envie de revenir au stade."

Encore de belles histoires à raconter...

À notre papy en premier lieu, bien sûr, qui se surprenait en entrant dans le RER à donner raison à son petit-fils, si enthousiaste à l’idée d’une paire de centres Fofana-Fickou, d’un fond de terrain Penaud-Médard-Huget ou d’une troisième ligne Cros-Ollivon-Alldritt. C’est qu’il y connaissait quelque chose, ce petit… Et puis, il y a encore de belles histoires à raconter, allez, à l’image d’un Lauret s’amusant sur son essai "d’avoir été aplati par Romain Taofinenua en même temps qu’il aplatissait le ballon" ou de cette passe d’armes de la 3e minute si symbolique entre les vieux frères Maxime Médard et Yoann Huget, tout émus durant la Marseillaise d’honorer ensemble "leur 59e sélection avec les Bleus", fort susceptible d’avoir été la dernière sur le sol français. Touchant, pour qui a encore un peu d’amour pour les "petits"..

Alors le 21 septembre, ainsi qu’il l’avait promis, il organisera pour son petit-fils un petit-déjeuner devant France-Argentine. Vêtus de maillots floqués Griezmann ou Messi, tous ses petits copains du foot seront invités. ça lui fait un peu de peine, bien sûr, mais voilà deux ans que l’école de rugby du village a fermé, depuis la fusion de l’équipe fanion avec celle du club voisin, faute de licenciés. Mise en sommeil, qu’ils disent…

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