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Entretiens

Atcher : "Donner du plaisir aux gens"

CLAUDE ATCHER - Directeur général du Comité d’organisation de la Coupe du Monde 2023 Alors qu’a débuté le mondial Japonais, le patron de France 2023 s’apprête à prendre le relais. il fixe un cap ambitieux : n’exclure personne, se tourner vers les jeunes et les femmes, lutter contre le réchauffement climatique et, au bout du compte, partager une certaine idée de la convivialité. C’est à ce prix, selon atcher, que le rugby français doit retrouver son rang.

Alors que les projecteurs sont braqués vers le Japon, dans quel état d’esprit êtes-vous ?

Il y a une forme d’excitation. On se prépare à être les seuls locataires de la Coupe du monde puisque le 2 novembre 2019, l’édition japonaise sera terminée et l’organisation France 2023 deviendra concrète. Nous avons quatre ans pour être exemplaires aux yeux du monde entier.

C’est-à-dire ?

Nous ne pourrons exclure personne : toutes les populations devront être considérées par l’événement, impliquées même. Il faudra également s’engager dans la lutte contre le réchauffement climatique en excluant le plastique des stades et en mettant en place une organisation propre… Le climat est le combat de tous et le rugby ne peut l’ignorer sinon les îles Tonga, Fidji ou Samoa disparaîtront de la carte en 2040 ! Enfin, la Coupe du monde doit être un acteur social, inscrit dans la vie de la société et de la politique.

Derrière les mots, comment cela se traduit ?

On a créé un fonds de dotation pour financer des opérations de RSE (Responsabilité sociale des entreprises) sur des projets présentés par la famille du rugby avec le soutien des collectivités locales. L’objectif est d’atteindre au minimum 4 millions d’euros avant 2023.

Vous visez 373 millions de recettes billetterie. N’est-ce pas démesuré ?

Pas du tout. Nous aurons 2 600 000 billets mis à la vente ; nous nous devons de les vendre tous pour que les stades soient pleins. Il faut savoir que le Japon a atteint 300 millions de recettes billetterie pour 1 600 000 billets vendus. Donc notre objectif n’est pas si fou.

Ajoutez à ça 65 millions de recettes "sponsoring" et 200 millions pour le programme "hospitalité". Vous préparez la Coupe du monde de l’argent ?

Non, notre réussite sera tout aussi humaine. Mais ne nous voilons pas la face, l’argent est nécessairement attaché à ce genre d’événement. Si chacun a conscience qu’il est bien employé et que, par la suite, il permet d’obtenir un impact économique pour le pays, aux villes de bénéficier d’une augmentation de touristes, de renforcer la compétitivité des entreprises ou la création d’emplois, nous aurons rempli notre mission.

Faut-il s’attendre à des innovations au niveau de la politique de billetterie ?

Il n’y aura pas de changements dans le séquencement du processus de vente qui débutera en mars 2021. La seule petite innovation se trouve à la suite des deux premières phases de commercialisation : on va ouvrir une période de tirage au sort entre les personnes ayant déjà acheté des billets de la première phase, pour qu’elles puissent acquérir des places pour les quarts, demies et finale. S’il n’y aura pas de système de préventes, on réfléchit à la mise en place d’une bourse d’échange qui permettra de revendre ses billets.

Vous dites vouloir impliquer l’ensemble de la population française. Faut-il considérer que vous miserez sur le "made in France" au niveau des fournisseurs et de vos partenaires ?

Dans la mesure du possible, oui. Dans la restauration, nous privilégierons la filière locale. Pour les autres secteurs tels que la sécurité, l’accueil et les aménagements, nous privilégierons aussi les entreprises locales. On veut impliquer l’ensemble du réseau économique, social et politique des territoires.

Cette exigence a un coût ?

Pas forcément, la différence relative à l’usage de produits locaux est minime. Mais le bénéfice en termes de communication, lui, est énorme.

À vous écouter, donc, le rugby doit être un vecteur d’intégration et de liant social.

C’est effectivement un enjeu majeur : le rugby doit reprendre sa fonction inclusive. On doit mettre en place des opérations qui mixent les populations, qu’elles trouvent toutes leur place dans cette Coupe du monde : les jeunes, les actifs, les seniors… Il y a l’aspect festif qui est capital, fortement associé à notre sport. Le président de la République nous l’a d’ailleurs rappelé lorsqu’il a rencontré les joueurs du XV de France avant qu’ils ne partent vers le Japon : "Je veux que ce soit l’événement sportif le plus marquant de la fête et du partage". Il faut donner du plaisir aux gens.

Vous aviez participé à l’organisation de la Coupe du monde 2007 en France. Qu’est-ce qui changera entre ces deux rendez-vous ?

En premier lieux ce que l’on appelle "l’expérience spectateur". Les gens viennent au stade pour vivre une expérience qui dépasse le match. à nous d’y répondre.

Revenons aux retombées : combien le Mondial 2023 doit-il laisser à la France ?

Autour de 1,2 milliard d’euros, essentiellement liés aux dépenses directes des 600 00 visiteurs étrangers attendus. On sait qu’en moyenne un visiteur étranger reste quatorze jours dans le pays organisateur et dépense trois mille euros.

Et pour la FFR ?

Le budget prévisionnel prévoit 58 millions d’euros. Notre objectif se situe entre 50 et 80 millions d’euros.

À quoi servira cet argent ?

Il doit aider aux actions de développement du rugby, être utilisé pour financer les projets sélectionnés par un comité d’héritage qui les proposera au Conseil d’administration de France 2023. C’est lui qui votera, sans passer par la Fédération.

Au-delà de l’aspect financier, les enjeux sont énormes pour le rugby français qui est en perte de vitesse et qui souffre de la comparaison avec le foot…

Je partage ce constat et c’est pour cela que l’ensemble du rugby français doit se mobiliser pour que l’équipe de France devienne championne du monde en 2023. On en a franchement les moyens, le staff, les joueurs, le talent…

Cette Coupe du monde doit être le moyen d’enrayer la baisse des licenciés et de conquérir un nouveau public. Comment y parvenir ?

On réfléchit avec le Ministère du travail à la mise en place du recrutement de 2023 apprentis, avec un contrat de deux ans entre 2021 et 2023. Ils participeraient à trouver les moyens de toucher les nouvelles populations et surtout de répondre à leurs attentes. Parce que les 35 % de licenciés supplémentaires, on les aura. Mais le but est de les garder. Pour cela, il faut des terrains, des éducateurs, du matériel, des infrastructures, des compétences… On doit également retourner vers l’éducation nationale, mettre en place un plan de développement du rugby dans les écoles, les collèges, les lycées sans oublier les zones d’éducation prioritaire. à titre d’exemple, nous envisageons de faire chanter tous les hymnes par des collégiens : 150 par pays, ce qui représente 12 000 enfants impliqués.

Ils seront des ambassadeurs mais ne joueront pas forcément…

Non, et alors ? Depuis le lancement de France 2023, j’ai toujours dit qu’il n’est pas nécessaire d’avoir porté un maillot de rugby pour être une rugbywoman ou un rugbyman.

D’accord mais l’enjeu est là. Le rugby doit retrouver des licenciés, sa force éducative…

J’ai la faiblesse de penser que si la France réalise déjà une bonne Coupe du monde au Japon et un bon Tournoi des 6 Nations en suivant, on en retrouvera des licenciés. Pour le reste, il faudra du temps. L’éducation nationale est une grosse machine et nous ne changerons pas les choses en un claquement de doigts. Il faudra mettre en place des projets sérieux pour convaincre que le rugby a effectivement un rôle à jouer dans l’éducation et l’épanouissement de la jeunesse. Le rôle social dont nous parlions tout à l’heure.

L’école de rugby, l’école de la vie… Cela nous appartient toujours ?

Non, pas totalement puisqu’il est aujourd’hui utilisé par le football. N’empêche, c’est le plus beau slogan que j’ai jamais vu dans ma vie. Il nous appartient de le reconquérir.

En suivant l’exemple de ce qu’a mis en place le football français après avoir connu une période très difficile en 2010…

Pourquoi pas. Les instances du foot ont su réagir et se remettre en cause après la grève des joueurs en Coupe du monde (Afrique du Sud). Aujourd’hui, ils se sont approprié des vertus historiquement attachées au rugby mais que nous avons délaissées. Pourquoi serions-nous plus cons qu’eux ?

Il faut rajeunir le monde du rugby, s’ouvrir à la jeunesse. Comment y parvenir ?

On ne va pas rajeunir la population qui vient voir du rugby en le décrétant. Il faut utiliser les codes des jeunes, s’imprégner de leur mode de vie sans se dire qu’ils vont venir naturellement au rugby. On doit aller les chercher sur leur territoire et, en ce sens, l’association "musique et le rugby" est intéressante. Quand Big Flo et Oli parlent de rugby comme ils l’ont fait lors de la finale du Top 14, ils peuvent susciter des vocations.

Cela passe aussi par des joueurs emblématiques, reconnus par le grand public et visibles… Sur ce point le rugby français est en souffrance, non ?

On a une jeune génération qui peut parler aux gens pour peu, effectivement, qu’elle soit bien exposée. Même si le rugby n’étant pas un sport porté sur la "starisation" d’un individu, il faut trouver un groupe de joueurs et les préparer dès maintenant à être les ambassadeurs de la Coupe du monde 2023. Mais il ne faut pas avoir peur de ça. Bamba, Ntamack, Coville ou Couilloud, pour ne citer qu’eux, ont tous un rôle à jouer. Chacun dans des domaines différents, ils nous permettront de toucher un public très large. Je pense aussi à Fickou, qui est déjà très impliqué dans son "berceau" toulonnais. De telles actions méritent d’être mises en lumière.

Le rugby doit retrouver sa place dans la cité et chasser cette tendance au repli sur soi-même imposé, entre autres, par les huis clos…

C’est évident. Une des plus belles leçons du rugby, c’est que l’affrontement aux autres te permet de mieux te connaître. Sa vertu éducative est exemplaire, capitale même dans la société actuelle. On a perdu de vue que la passe est le geste essentiel de notre sport… Tu dois faire confiance à ton pote quand tu le donnes le ballon. Le ballon, c’est le lien social.

Pour ce faire, les clubs amateurs ou professionnels auront un rôle majeur à jouer, non ?

Évidemment. On aura besoin de la FFR, de la Ligue, des clubs… Que tout le monde soit impliqué et que chacun accepte de se mettre en position de relever ce challenge. Je suis celui qui met en musique, mais c’est l’enjeu du rugby français.

Difficile de ne pas penser aux femmes, sachant que le sport féminin est en plein essor.

Elles ne sont pas oubliées, rassurez-vous. D’abord, nous voulons être exemplaires au niveau du comité d’organisation sur la question de la parité. Ensuite, nous sommes déterminés à nous mettre en lumière leurs valeurs, parcours et réussites. à l’image de Safi N’Diaye, quatre ou cinq joueuses de l’équipe de France ont tout pour devenir des icônes. Et on va les utiliser pour élargir notre public. D’une manière générale, on doit aussi davantage penser aux femmes et mettre des choses spécifiques en place pour les accueillir dans les stades, je pense aux boissons, à la nourriture… Il faut du vegan, par exemple.

Où en êtes-vous avec les villes hôtes ? Avez-vous trouvé des accords avec elles ?

Ce n’est pas un sujet sensible comme vous pourriez le croire. Il a fallu du temps pour convaincre, expliquer notre vision et partager les enjeux mais aujourd’hui on est sur la phase finale. On va signer d’ici novembre avec toutes les villes.

Même avec Toulouse ?

Non. Avec la ville, les conditions d’accueil de la Coupe du monde dans la Ville rose ne sont pas réunies. Cela ne nous a pas empêchés de signer un protocole d’accord avec l’Occitanie, qui devient Région hôte, pour des retombées estimées à plus de 60 millions d’euros au plan local.

Peut-on imaginer un Mondial sans match à Toulouse ?

J’ai toujours dit que non mais je ne suis pas décideur. Le maire (Jean-Luc Moudenc) doit prendre ses responsabilités. Ce n’est pas moi qui décide. Je constate simplement qu’à ce jour les conditions ne sont pas réunies à Toulouse pour qu’on signe.

Il fut un temps question de jouer au Parc des Princes ?

C’est un sujet qui avait été ouvert, effectivement. Mais on n’aboutira pas.

Vous avez toujours la volonté de garder jusqu’au bout l’ensemble des équipes éliminées ?

Toujours. C’est une promesse qu’on a faite. On veut la tenir.

Comment cela va se concrétiser ?

Nous travaillons avec Rugby World Cup sur les conditions. Gardera-t-on les règles internationales ou celles de chaque Fédération ? On verra… Il y a beaucoup de choses à régler, comme l’affichage des sponsors de chaque nation qui est interdit pendant la compétition. Mais les équipes éliminées sont-elles toujours considérées comme des participantes ? Une fois que nous aurons les réponses, la Fédération nous proposera un plan d’action qui devra tenir compte des différents projets mis en place, région par région. J’ai la volonté de voir les équipes bouger sur l’ensemble du territoire, que tout le monde en profite. C’est pourquoi on va attribuer 53 camps de base pour les équipes et les arbitres, sur une centaine de demandes.

Quel sera le coût ?

Garder les équipes va coûter près de 3 millions d’euros. C’est une somme importante à relativiser avec tout ce que cela peut rapporter à notre sport. Et puis, nous allons probablement proposer à des collectivités de nous accompagner au travers d’un cofinancement…

France 2023 joue gros en rachetant le programme des hospitalités. Où en êtes-vous avec Sodexo, actionnaire du GIE aux côtés de la FFR ? Selon nos informations des tensions seraient apparues entre vous…

À la demande de l’Etat, le Groupement d’intérêt Public France 2023 a repris certaines actions de la FFR.

En 2024, Paris accueillera les jeux Olympiques d’été. Après le temps des déclarations d’intention, vous êtes désormais en concurrence sur de nombreux points dont la recherche de partenaires…

Je considère toujours que cette double organisation 2023-2024 est plutôt positive, philosophiquement et économiquement. C’est même une aubaine. Cela attire l’attention des gens sur le sport et, automatiquement, le rugby en tirera des bénéfices. Et puis, nous avons deux positionnements différents. Les JO, c’est Paris. France 2023 est positionné sur dix villes, sur tout le territoire.

2020 est une année importante pour le rugby, marquée par de nombreuses élections (FFR, LNR, World Rugby). Y voyez-vous un risque de turbulences ?

On y sera très vigilants en étant ainsi placés au centre des débats. On va surtout se préserver et garder l’indépendance. Par contre, évidemment, on participera de façon très engagée sur tout ce qui touchera au rugby. À nous d’envisager et d’anticiper les risques.

Ce n’est un secret pour personne, vous êtes personnellement proche de Bernard Laporte. Imaginez-vous un risque pour vous et le comité d’organisation France 2023, s’il perd les élections fédérales ?

Je revendique ma proximité. Je n’imagine pas que le monde du rugby ne reconnaisse pas en Bernard l’homme qu’il faut diriger la Fédération lors des quatre prochaines années.

Vous ne répondez pas : y a-t-il un risque sur le comité d’organisation et sur votre avenir ?

Je suis libre, avec tout le monde. Si demain on me dit de quitter la Coupe du monde, je le ferai. Pour autant, c’est peu envisageable : il y a des choses qui sont déjà mises en place par l’État avec le comité d’organisation qui font qu’on ne peut pas tout modifier sans risques. Même si Bernard est battu, le futur président devra discuter avec l’État pour changer les choses. Trois ans avant la Coupe du monde, je ne suis pas sûr que l’État voit de tels changements d’un bon œil.

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