Ueno : « On m’a souvent traité de fou »

  • Yuichi Ueno
    Yuichi Ueno Léo Faure / Midi Olympique / Léo Faure
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Nous avions rencontré Yuichi Ueno quelques jours plus tôt, à Fujiyoshida, lors d’une réception organisée en l’honneur des parlementaires qui jouaient là leur Coupe du monde. "Ok pour une interview. Mais il va falloir qu’on trouve un créneau horaire." Sur son agenda, peu de place effectivement. Le garçon est affable, avenant, visiblement drôle mais plutôt occupé. "Jeudi, 16 heures, ça vous irait ? J’ai une place". On a regardé l’agenda. L’espace de 16 heures était effectivement libre. Et juste en dessous, sur le créneau de 18 heures, ces mots : "Meeting LNR". "Une réunion avec la LNR ? Mais à quel sujet ?". "Je vous dirai tout cela pendant l’interview." Laquelle a donc eu lieu jeudi dernier (19 septembre), dans le hall du sublime hôtel ANA Intercontinental de Tokyo. Yuichi Ueno s’est installé, a commandé un thé et a scruté autour de lui. Quelques tables plus loin, sur la droite, Alain Tingaud et Philippe Sella buvaient un café. À gauche, Raelene Castle (présidente de la Fédération australienne de rugby) venait juste de s’installer. Le décor analysé, l’interview pouvait commencer. On a voulu poser une première question. "Bonjour Yuichi. Êtes-vous stressé par le match du Japon, demain en ouverture de sa Coupe du monde ?" "Vous ne me demandez pas de me présenter ? Au Japon, on démarre toujours un entretien en se présentant." Alors, faisons-le à la japonaise.

Présentez-vous, donc.

Je m’appelle Yuichi Ueno. Je suis superviseur pour le gouverneur de la province de Yamanashi, qui a accueilli les Bleus en stage au Mont Fuji et où neuf délégations françaises prépareront les JO, l’an prochain. Je suis aussi docteur en médecine du sport, spécialisé dans tout ce qui touche à la fonction immune. Je suis le fondateur de la province des Sunwolves, en Super Rugby. Et je suis vice-président de Rugby Asie, où j’œuvre pour le développement ce fabuleux sport sur notre continent.

Sacré CV !

Ça va, je suis plutôt occupé. Mais mon enjeu majeur du moment, c’est la dernière partie : l’expansion. La Coupe du monde de rugby au Japon doit être un tremplin pour le développement de ce sport en Asie.

Y a-t-il réellement une demande ? On parle souvent du rugby comme d’un sport de tradition et géolocalisé.

Aujourd’hui, nous comptons 29 Fédérations sur le sol asiatique. Nous avions aussi pour objectif d’arriver à cette Coupe du monde avec un million de pratiquants du rugby en Asie. La cible est atteinte. Mais je ne veux pas m’arrêter là.

La prochaine cible, est-ce la Chine ?

Je n’y crois pas. Pour moi, c’est utopique. En tout cas pour le rugby à XV. La Chine ne s’intéresse au rugby que depuis son entrée aux jeux Olympiques. Ses programmes sportifs doivent rapporter des médailles. Dès lors, le rugby à VII devient un enjeu pour la Chine. Mais le XV ne l’intéressera pas.

Où, alors ?

Hong Kong. Ce n’est pas vraiment une terre asiatique, dans l’esprit. Plutôt une terre anglaise. Malgré tout, le potentiel de développement y est important pour nous. Ensuite, la Corée. Elle manque cruellement de structures mais il y a de bonnes choses à construire là-bas. En troisième, je citerais la Malaisie, peut-être le Sri Lanka. Mais leur chemin va être très long pour se structurer. Et je ne suis pas sûr qu’on y poursuive les mêmes intérêts.

C’est-à-dire ?

Sur ces territoires, pour l’instant, je crois surtout au rugby pour son rôle social. Pour l’accès des enfants à l’éducation, la protection et l’émancipation des femmes. Le rugby, couplé à des actions sociales sur le terrain, peut être un bon levier.

L’an dernier, vous disiez qu’un échec du Japon à sa Coupe du monde pourrait causer la disparition de ce sport dans l’archipel. Étiez-vous sérieux ?

Ouais, bon, j’avais peut-être un peu exagéré. Mais le rugby japonais concède des déficits structurels importants. Il n’est que semi-professionnel, par exemple. C’est un sport où les équipes du championnat national sont détenues par de grandes compagnies. Toshiba, Panasonic, Coca Cola, Canon, Honda… Vous les connaissez. Quand ils arrêtent leur carrière, les joueurs intègrent leur entreprise. Moi, je voudrais créer un championnat professionnel. C’est mon projet.

Pourquoi est-ce si important ?

Parce qu’on pourra alors financer le développement du rugby au Japon. Aujourd’hui, ces entreprises financent leur équipe et ne s’intéressent qu’à elles. Moi, je voudrais qu’elles soient seulement sponsor de leur équipe et, par ailleurs, qu’elles investissent dans une structure centrale de compétition professionnelle, du type de la LNR que vous avez en France. En regroupant les budgets des seize clubs actuels de notre championnat, vous arrivez à 320 millions de dollars. C’est deux fois plus que le Super Rugby. D’ailleurs, pourquoi ne pourrions-nous pas racheter la compétition Super Rugby ?

Vous êtes sérieux ?

Non, pas vraiment (il rigole). Enfin, sait-on jamais ! Mais une chose est sûre : cet argent doit servir un projet plus global de compétition professionnelle. Nous disposerions de moyens pour développer vraiment notre championnat, donc le rugby dans notre pays. Et la LNR est un très bon exemple pour nous.

Est-ce donc pour cela que vous rencontrez actuellement des représentants de la LNR, en marge de la Coupe du monde ?

Oui, entre autres. Le Top 14 est la compétition la plus puissante financièrement et la mieux structurée au monde. Il y a forcément une connaissance du business qui imprègne la LNR. C’est un excellent modèle pour nous, au Japon, qui devons encore tant apprendre.

Que vous apprennent-ils ?

L’importance des médias, par exemple. Vous avez besoin de relations solides et saines avec vos médias, parce qu’ils sont ceux qui mettent en vitrine votre sport et votre championnat. La LNR l’a bien compris. Au Japon, c’est différent : soit on se méfie des médias, soit on s’en désintéresse. C’est une grosse erreur. Voilà un exemple de nos discussions.

Quoi d’autres ?

La LNR négocie actuellement avec des entreprises japonaises pour des contrats de sponsoring. Je leur sers d’interlocuteur.

Qui ?

Trop tôt pour le dire. Ce n’est encore qu’au stade des discussions. Mais cela concerne de grandes entreprises qui investissent déjà dans le rugby ici, au Japon.

Les entreprises qui possèdent les clubs seraient-elles prêtes à vous suivre sur ce chemin du professionnalisme ?

J’y travaille. Il y en a qui me suivent déjà. Sur les seize équipes du championnat, six m’ont fait savoir qu’elles étaient avec moi. Elles me l’ont fait savoir en privé, mais ne souhaitent pas le faire savoir officiellement. Le dossier est assez tendu.

Et les autres ?

Pas encore. Mais je vois plus large. On pourrait faire entrer des entreprises étrangères. En Corée, à Singapour, à Hong Kong, j’ai de grandes marques qui sont intéressées pour investir dans mon projet de championnat professionnel. Si on va au bout de la démarche, elles me suivront. On pourrait alors avoir une équipe de Hong Kong, une autre de Corée qui intégreraient notre championnat ! Un truc à la manière de la NBA, avec des franchises.

Le championnat n’est pas créé que vous parlez déjà d’une expansion continentale…

Oui, c’est vrai, je vois loin. Le projet est grand. Mais il est beau.

Y a-t-il un public, une attente de la population japonaise ou est-ce le rêve d’une seule personne : vous ?

Oui, je rêve. Je n’ai pas honte de le dire. On n’avance qu’en rêvant. Un rêve se réalise parce qu’on y croit fort et qu’on se bat pour lui. Qui aurait cru qu’une équipe japonaise intégrerait le Super Rugby ? C’était mon rêve et quand j’ai lancé le chantier, on m’a traité de fou. D’ailleurs, on m’a souvent traité de fou; (il sourit) Mais aujourd’hui, les Sunwolves existent. Voilà, le rêve me fait avancer. Je sais une seule chose : une seule personne qui rêve seule, dans son coin, c’est un fou. Plusieurs personnes qui rêvent en même temps de la même chose, ce sont des entrepreneurs. À moi, donc, de convaincre les bonnes personnes de venir avec moi.

Comment amener du monde dans les stades de rugby du championnat japonais ?

Aaahhhh (il grimace). Ça, ce n’est pas facile. La première chose : il faut que l’équipe nationale gagne. C’est pour cela que cette Coupe du monde, chez nous, est d’une grande importance. Mais pour qu’elle gagne, il faut qu’elle se prépare mieux. Nous devons mettre en place des programmes de haute performance. Nous sommes trop en retard sur beaucoup de nations, dans ce secteur. Notre rugby est mal géré.

C’est-à-dire ?

Un exemple : la FFR nous avait proposé un match de préparation contre le XV de France, avant la Coupe du monde. Gratuitement. Au lieu de ça, notre Fédération a décliné et a préféré payer pour affronter les Springboks. Cher, en plus.

Combien ?

Je ne peux pas vous le dire. Mais le résultat, c’est qu’on a pris 41 à 7. Sérieusement, qui paye cher pour prendre quarante points et voir disparaître tout son capital confiance, à quelques jours d’une Coupe du monde ? Nous, Japonais, nous avons fait ça. C’était stupide.

Les Sunwolves embauchent beaucoup de joueurs étrangers. N’est-ce pas un frein bien plus grand encore à la progression du rugby japonais ?

Ça, je suis entièrement d’accord. C’est un non-sens absolu !

Mais vous en êtes le président…

Oui, j’ai le titre de président. Mais je n’en ai pas tous les pouvoirs. Je n’ai pas que des amis à la JRFU (Fédération japonaise de rugby, N.D.L.R.). Surtout depuis que je porte ce projet de professionnalisme, dont ils ne veulent pas. Aux Sunwolves, ils ont placé à mes côtés un CEO (directeur exécutif) qui a plus de pouvoirs que moi. C’est leur marionnette. Et ils ont entrepris cette politique de faire venir des joueurs étrangers pour être compétitifs au plus vite, en Super Rugby. Sauf que ça ne sert pas le rugby japonais.

N’avez-vous pas votre mot à dire ?

Moi, je crois que les Sunwolves devraient être au Japon l’équivalent des Jaguares en Argentine. Une équipe qui sert l’équipe nationale, en faisant jouer et travailler ensemble les joueurs, toute l’année. Voilà un modèle vertueux. Et qui rencontre un franc succès ! Ce n’est pas le cas chez nous. Pourtant, nous avons des moyens bien plus grands au Japon qu’en Argentine.

Cela n’inspire pas la JRFU ?

(il grimace) pfff. Ce qu’il nous manque, c’est un Pichot. Voilà un garçon brillant, fin stratège et extrêmement intelligent. C’est un leader d’un talent incroyable, puissant en Argentine mais aussi à World Rugby. Il décide de tout, dans son pays. Ce qui lui crée quelques ennemis. Mais regardez la progression du rugby argentin ! Au Japon, nous n’avons personne de ce talent, pour faire avancer les choses. Nous, nous avons Jamie Joseph…

Lui non plus, vous ne l’aimez pas ?

Il ne parle même pas Japonais ! Pourtant, Jamie Joseph décide de beaucoup de choses dans notre rugby. Mais il n’est pas Japonais et ne comprend pas notre culture. Il se trompe beaucoup et on en voit les résultats, mauvais.

Est-il seul responsable ?

Joseph, pour moi, c’est non. Il ne nous a rien apporté. D’ailleurs, finissons-en avec ces sélectionneurs kiwis ou australiens. Nous avons de très bons coachs au Japon.

Le rugby japonais s’est considérablement amélioré pendant le mandat d’Eddie Jones…

Lui, c’est différent. Il est à moitié japonais. Sa femme est japonaise. Il possède toujours une maison ici. Il connaît très bien notre culture. Bon après, il était un peu cinglé, quand même. (il se tape sur la tête) À la fin, les joueurs ne voulaient plus entendre parler de lui. Ils l’ont poussé dehors, même s’il les a fait gagner. Franchement je le redis : nous n’avons plus besoin de coachs étrangers.

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