• Le joueur le plus sélectionné de l’histoire du rugby est forcément sollicité de toute part. On le voit ici dans un geste auguste soulever le trophée Webb-Ellis, comme pour transmettre son fluide magique à ses successeurs.
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  • Les trois stars mythiques all blacks : Kieran Read, Dan Carter entourent Richie McCaw. Photos Midi Olympique  - Patrick Derewiany et Icon Sport
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  • "Je n’ai jamais joué pour l’argent"
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Coupe du Monde

McCaw : "Je n’ai jamais joué pour l’argent"

On dit parfois que si le trophée Webb Ellis venait à changer de nom, il deviendrait probablement la "Coupe Richie McCaw". À Tokyo, le plus beau palmarès de l’histoire de ce jeu nous a accordé un long entretien. À présent, la parole est au grand Richie…

Jeudi 19 septembre, 15 heures. Pour rejoindre Richie McCaw au 51e étage de l’Andaz Hôtel, à presque 200 mètres d’altitude, il faut d’abord grimper dans un ascenseur noir comme la lave et dont la seule excentricité réside en deux marbrures dorées. Soudain, la bête s’arrache à la terre et, une quinzaine de secondes plus tard, stoppe sa course folle. Déjà, les oreilles sifflent, les tympans frappent. Là-haut, Richie McCaw attend paisiblement à une table. Le recordman des sélections (148) a gardé cette inclassable gueule de cow-boy, cette mâchoire carrée, cette coupe de cheveux à la fois sauvage et parfaitement étudiée. La silhouette ? Si Richie ne nous avait pas avoué avoir tombé dix kilos depuis 2015, on aurait juré qu’elle n’avait pas vraiment changé. On demande : Survivrait-il encore à un match international ? " Bonne question… Je résisterais peut-être trois minutes. Mais quand je regarde le rugby d’aujourd’hui, je me dis que les mecs sont encore plus costauds qu’à mon époque. Et ça cogne, et ça frappe : "Bang ! Bang !" Non, franchement, je n’aurais aucune chance." À ce point ? "Je n’ai plus le même cou, les mêmes épaules. En revanche, je m’entraîne davantage que lorsque j’étais joueur. Je fais des sessions de course beaucoup plus longues, six fois par semaine et généralement le matin. Vous savez, j’ai une peur bleue de grossir et ces deux dernières années, j’ai même fait plusieurs raids dans le bush néo-zélandais : tu commences par du VTT, puis du kayak, de la course en montagne et tu termines par de l’escalade. Le septième jour, tu as parcouru 180 km mais tu es détruit. Je me revois, au milieu du parcours, des ampoules plein les pieds et me demandant : "Mais qu’est-ce que tu fous là, Richie ?" Je n’ai toujours pas trouvé la réponse, en fait…"

À 12 ans, McCaw était un adolescent rondouillard et complexé. Un jour, alors que la table venait d’être dressée dans le salon familial, son père Donald lui souffla : "Toi qui aimes tant le rugby, mon fils, tu devrais perdre un peu de poids. Tu t’amuserais beaucoup plus." Cette phrase, somme toute banale, devait pourtant suivre le petit Richie tout au long de sa vie : "Ce matin-là, Papa ne m’a pas dit : "Entraîne-toi, tu seras meilleur !" ou "Entraîne-toi, tu vas gagner des compétitions !" Non, il m’a juste parlé de plaisir. Cette phrase, elle est restée gravée dans ma tête." Au lendemain de cette conversation, McCaw se lançait donc dans une préparation physique digne d’un rugbyman pro : à Kurow, son minuscule village de 300 habitants, des ouvriers avaient laissé au bord la route principale de petites bandes bleues, disposées tous les 500 mètres et qui allaient bien au-delà de la ferme de ses grands-parents. "J’ai commencé par deux marques, puis trois, puis quatre… Je faisais ça plusieurs fois par semaine. Je longeais la rivière Hakataramea en courant, je grimpais le mont Donnett." En six mois, l’adolescent avait perdu 8 kilos et intégrait un prestigieux collège d’Otago. Les prémices d’une aventure, en fait, qui durerait 25 ans, s’étendraient sur 148 sélections et connaîtraient une fin plus que digne. "Je n’ai jamais joué au rugby pour l’argent. En 2015, quand j’ai annoncé ma retraite, des clubs étrangers ont immédiatement contacté mon agent. Mais je ne les ai même pas écoutés. Franchement, si mon corps m’avait permis de continuer à jouer, je serais resté en Nouvelle-Zélande ; j’aurais signé avec un petit club d’amateurs…" Si Richie McCaw n’a jamais couru après un dernier contrat juteux en Europe ou au Japon, il exaspéra aussi les siens, à force de toujours tourner le dos aux lauriers que lui offrait sa fonction : en 2011, le skipper des Tout Noir avait ainsi décliné l’invitation des Windsor au mariage du Prince William avant de dire non, quelques mois plus tard, à un premier ministre (John Key) qui souhaitait l’anoblir. "Je ne me suis jamais considéré comme quelqu’un de différent ou d’exceptionnel. Et si j’ai continué de jouer si longtemps chez les All Blacks, c’est juste parce qu’ils me donnaient la sensation d’appartenir à quelque chose de plus grand que moi."

"Mon premier passager s’appelait Dan Carter…"

Au Japon, l’ancien capitaine des All Blacks a donc passé une semaine, le temps pour lui de lancer le Mondial, comme l’avaient fait Jonah Lomu ou Jonny Wilkinson lors des éditions précédentes. Puis, sans s’attarder plus que de raison dans les méandres de Tokyo la dingue, Richie a regagné Christchurch. Il explique : "Là-bas, je dirige un business d’hélicoptères. Je vole un peu tous les jours : je promène des touristes, je donne des cours de pilotage…" À cet instant précis, il étouffe un sourire, lève les yeux au ciel, reprend : "La première fois que j’ai promené quelqu’un, c’était Dan Carter. On avait 20 ans. Je ne lui ai dit qu’à l’arrivée qu’il était mon premier passager. Il m’a détesté, ce jour-là."

Il y a plus de vingt ans que Richie McCaw vole. Il a commencé, très jeune, par le planeur, avec lequel il parcourait généralement 160 kilomètres en une heure, à presque 6 000 mètres d’altitude. Aujourd’hui, il voyage plus volontiers dans les minuscules hélicoptères Guimbal, imaginés et conçus à Aix-en-Provence. Alors, au sujet de son goût pour l’altitude, on a déjà évoqué l’admiration qu’entretient l’ancien All Black pour son grand-père Jim, membre de la New Zealand Air Force et héros de la deuxième guerre. Sauf qu’aujourd’hui, Richie McCaw est bien décidé à aller plus loin : "En juillet 1944, mon grand-père a détruit quatre V1 (bombe volante allemande) avant de se poser comme il le pouvait dans un champ de Biggin Hil (banlieue de Londres) parce qu’il n’avait plus de fuel." Deux jours plus tard, le pilote Jim McCaw, un écossais établi dans le sud de la Nouvelle-Zélande, était décoré par l’armée des alliés. "À la maison, il ne parlait jamais de ses faits d’armes. Pour découvrir tout ça, j’ai dû interroger ses plus vieux copains, au pub du village."

Le cri de Kelleher, le vœu de Chabal

Passée la séquence émotion, on l’invite à présent à causer rugby. "Le jeu ne me manque pas. Ce sont plutôt des sensations que je regrette le plus, ces moments que je ne connaîtrai plus jamais." Mais lesquels, au juste ? "La sortie du tunnel, l’instant où tu lèves les yeux et tu découvres la couleur du ciel, celle des tribunes. Ça, c’est puissant." Pour le meilleur et pour le pire, Richie McCaw a donc affronté cinq fois les Français en Coupe du monde, au fil de son immense carrière. "En 2003, on les joue pour le match de la troisième place, à Sydney. Rien de plus absurde que cette rencontre : on venait de perdre contre l’Australie, on était au fond du gouffre et les Français se trouvaient probablement dans le même état. Ce match inutile fut horrible à disputer. Je sais que l’on avait gagné (40-13) mais je ne sais plus qui jouait ni qui avait marqué…" Chez lui, le France - All Blacks de 2007 fut évidemment plus significatif et, lorsqu’il se le remémore, il ne peut s’empêcher d’enchaîner les soupirs ou tordre son faciès en d’étranges moues de souffrance…

Ce 20 octobre 2007, la première chose que se dit Richie McCaw en entrant dans les vestiaires du Millennium, c’est qu’il n’est pas assis à la bonne place. Les All Blacks ont en effet pris possession du "dressing-room" habituellement dévolu aux Gallois, une équipe qui ne les a jamais battus dans l’histoire du rugby. "Je n’ai jamais perdu dans ce stade. Mais je n’ai jamais été assis dans ce vestiaire. Je ne suis pas superstitieux mais à ce moment-là, je commence à cogiter." Le symbole du vestiaire gallois n’est pas un élément isolé. Aujourd’hui, le capitaine McCaw se rappelle s’être approché avant le coup d’envoi de Steve Hansen, alors adjoint de Graham Henry, avant de lui dire : "Je n’arrive pas à entrer dans ce match, Shag (le surnom de Hansen). Je ne sais pas ce qu’il se passe." À Cardiff, le début de rencontre est favorable aux Tout Noir mais la 54e minute, un essai de Thierry Dusautoir relance le XV de France. À cet instant précis, McCaw se revoit, enfant, tétanisé dans le living-room de Kurow : "On est en 1999, je ne suis qu’un gosse et Dominici vient de marquer à Twickenham. La caméra zoome sur Jeff Wilson. Il semble pétrifié, glacé." Et c’est cette impression, largement renforcée par le hurlement de Byron Kelleher ("Les gars, ce match commence à ressembler à celui de 1999 !"), qu’il est en train de lire dans les yeux de ses camarades. On connaît la suite…

Sur la pelouse du Millennium, les Bleus hurlent d’extase et Richie McCaw se revoit à présent déambuler tel un spectre. Devant lui, Andrew Merhtrens, consultant pour la télé néo-zélandaise, est livide. L’ancien ouvreur lui adresse juste un signe de tête. Si même l’homme le plus bavard de l’île du Sud n’a pas de mots, c’est que la situation doit être grave. Plus tard, alors qu’il tente de rejoindre "son" vestiaire, le capitaine croise la route de Sébastien Chabal. Celui-ci veut entrer dans le sanctuaire des All Blacks. "Je suis K.-O. debout, se souvient-il aujourd’hui. Chabal me dit quelque chose. Je n’entends pas. Il me fait comprendre qu’il veut échanger son maillot avec Chris Jack (deuxième ligne). Je me dis : "Mec, ce n’est pas le moment… Chris vient de jouer son dernier match avec les All Blacks, il est vidé, il a autre chose en tête…" Puis je file en conférence de presse." Là-bas, Richie prend place aux côtés de Graham Henry et, une question après l’autre, fait le job. "À un moment, j’ai le réflexe de passer mes mains sur mon visage pour en ôter la sueur. À peine les ai-je posées sur mes yeux que j’entends "Clac ! Clac ! Clac !" Les flashs crépitent et je me dis aussitôt : "Merde, je leur ai donné leur page de couverture." Le lendemain, tout le monde pense que j’ai pleuré comme un enfant face aux journalistes." Il marque une pause, reprend : "Il ne devait pas y avoir de match, ce soir-là. Les Bleus avaient perdu contre l’Argentine et de notre côté, on marchait sur l’eau depuis des semaines. Après le quart de finale de Cardiff, j’ai longtemps pensé que ce jour était le plus noir de mon existence. En réalité, ce fut le tournant de ma vie."

"On ne va pas vous plaindre, les gars…"

Quatre ans plus tard, Richie McCaw retrouve donc sa bête noire à l’Eden Park d’Auckland. Son pied est en charpie et après le match, les radios décèleront même trois lignes de fracture au niveau du métatarse. "Les Français sortent alors de nulle part, poursuit-il. Dans la semaine, les bookmakers les donnent à 40 contre 1. Moi, je regarde leur composition d’équipe et je me dis juste : "Harinordoquy, Dusautoir, Servat, Yachvili, Rougerie, Clerc… On ne va pas vous plaindre, les gars." Je me suis toujours préparé au plus dur combat de ma vie." À la sortie du tunnel, les Français alignés derrière Thierry Dusautoir forment face au Haka une flèche, depuis devenue légendaire : "Je savais que les Bleus prépareraient quelque chose. Je n’avais rien oublié de 2007, des yeux de Chabal, de leur ligne Bleu, Blanc, Rouge. Mais quand je les ai vus arriver à l’Eden Park, je n’ai pas paniqué. Je me suis dit : "Ok… Ils la jouent comme ça… Il va y avoir match…" La finale était lancée." Chez les Bleus, les All Blacks avaient identifié deux styles de jeu bien distincts : "Ces stratégies, on les avait appelées "Biarritz et Toulouse". Quand les Français jouaient comme Biarritz, ils occupaient au pied et contrôlaient leur défense. Avec Toulouse, il y avait plus de passes, c’était plus nerveux et la défense était inversée."

Au départ, tout se passe plutôt bien pour les All Blacks : "Nous avions remarqué que les Français, Julien Bonnaire et Imanol Harinordoquy en tête, adoraient le contre en touche. On savait qu’ils monteraient en l’air, même à cinq mètres de leur en-but. Quand Jerome (Kaino) s’est saisi de la balle, j’ai su qu’il y aurait essai. Les premiers défenseurs étaient beaucoup trop loin de Tony (Woodcock)." Passé le premier essai du pilier kiwi, les Tricolores réagissent néanmoins, poussent et poussent encore. Dusautoir marque. À l’Eden Park, la fin de match est irrespirable et, sur la dernière possession néo-zélandaise, on raconte encore en France que les défenseurs blacks sont tous hors-jeu, McCaw le premier. Craig Joubert ? Il reste coi. À présent, Richie hausse le ton : "Dans les cinq dernières minutes, on a plaqué, plaqué et plaqué encore ! Mais ni moi ni mes coéquipiers n’étaient alors hors-jeu. Vous savez, cette légende qui m’entoure dépend en réalité du siège sur lequel on est assis : en Nouvelle-Zélande, on ne m’a jamais reproché d’être hors-jeu. Et je vous rappelle qu’après notre défaite de 2007, nous n’avons jamais publiquement critiqué l’arbitrage de Wayne Barnes. Jamais." Quatre ans après ce premier titre mondial et dans ce stade de Cardiff où il avait touché le fond à l’automne 2007, Richie McCaw et la plus grande équipe néo-zélandaise de tous les temps mettraient finalement tout le monde d’accord, massacrant la bande au Goret en quarts de finale (62-13), plongeant le rugby français dans une crise sans précédent. "Depuis plusieurs années, nous étions particulièrement dominants. Les leaders de l’équipe - Conrad Smith, Ma’a Nonu, Dan Carter, Jerome Kaino - comptaient chacun 100 sélections et autour d’eux, nous avions des joueurs très excitants. Dès le début du match, on a pris les Français à la gorge. On les a contrés devant, on a stoppé Picamoles et derrière ça, on a joué comme dans un rêve. Ce jour-là, n’importe quel adversaire aurait souffert contre les All Blacks." On est content de l’apprendre…

Longtemps, on ne connut chez nous que ce proverbe : "Je ne suis pas alcoolique. Je bois quand Richie McCaw est hors-jeu." Pour l’avoir affronté dix ans durant, Imanol Harinordoquy connaît le capitaine des All Blacks sur le bout des doigts. "À mes yeux, concède le Basque, McCaw était un grand champion, pas un tricheur. Sur le terrain, il me faisait l’effet d’un caméléon : il s’adaptait simplement à la règle et ses évolutions." Pascal Papé, exécuteur des basses œuvres sous Lièvremont et le Goret, va plus loin : "En tant que Français, McCaw est quelqu’un que je déteste autant que je respecte. A-t-il délibérément agressé Morgan (Parra) lors de la finale de 2011 ? Les Blacks ont-ils gagné grâce à ça ? Vous le pensez et je ne suis pas loin d’avoir le même avis." Harinordoquy conclut : "Il est agaçant, c’est certain. En 2011, on a bien essayé de le charger. Mais il encaisse bien, le bougre. Tu as beau lui marcher sur la tête, il revient toujours te casser les couilles…" 

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