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Reportages

Le Japon, la nouvelle grande puissance

En se hissant en quart de finale de la Coupe du monde, le Japon s’est invité à la table des grandes nations de la planète ovale, devenant la treizième équipe à atteindre ce stade de la compétition en neuf éditions. Un petit pas pour les Japonais, un grand pas sur l’échiquier mondial, d’autant plus que ce pays n’a pas encore exploité tout son potentiel. Zoom sur la chaude actualité nipponne.

Certaines défaites ne résonnent pas comme des coups d’arrêts, mais portent au contraire l’espoir de lendemains victorieux. Celle du Japon en quart de finale de sa Coupe du monde est porteuse d’espoirs. Les Brave Blossoms ont gagné leur ticket d’entrée pour le grand monde, celui du Tiers 1 comme World Rugby le nomme. Les Japonais y avaient déjà mis timidement un pied avant le début de la compétition (dixième nation mondiale le lundi précédent la cérémonie d’ouverture) mais ils sont maintenant certains de terminer cette Coupe du monde au huitième rang mondial, après avoir réalisé un parcours sans faute en phase de poule, battant au passage l’Irlande et l’Écosse. Le Japon n’est plus une curiosité, loin de là. Le miracle de Brighton (victoire face à l’Afrique du Sud lors du mondial 2015) n’est plus un acte isolé et le match nul arraché en France à l’automne 2017 n’est pas seulement dû aux hésitations du rugby tricolore.

Le Japon est la treizième nation à se hisser en quart de finale de la Coupe du monde. C’est la première fois depuis 1999 qu’une nouvelle équipe parvient à ce stade de la compétition. Il s’agissait alors de l’Argentine. Depuis le parcours des Pumas est exemplaire (deux demi-finales et un autre quart de finale) même s’ils ne sont pas parvenus à sortir de leur poule cette année. Se hisser pour la première fois en quart de finale n’est donc pas anodin. L’expérimenté deuxième ligne Luke Thompson, international japonais depuis 2007, en est convaincu : "J’espère que ça va servir de tremplin au rugby japonais. La Fédération japonaise de rugby a su exploiter les opportunités qui se sont ouvertes et le rugby se porte vraiment bien." C’est aussi une bouffée d’oxygène pour un rugby mondial qui souffre d’un ordre établi monotone. "On a évolué dans un environnement génial, poursuit Thompson, On a vraiment pris plaisir, avec le pays derrière nous et le monde entier qui nous regardait. On était la deuxième équipe préférée de tout le monde. Ce soutien, c’était vraiment énorme." Et le signe qu’une nouvelle grande puissance a émergé.

Une nouvelle marche en 2021

La marge de progression du Japon est encore phénoménale puisque le rugby nippon a encore beaucoup à faire pour se structurer. La prochaine étape fondamentale aura lieu en 2021 avec la création de la Pro League, un championnat avec douze équipe, en lieu et place de l’actuelle Top League, un championnat semi-professionnel avec des équipes appartenant à des entreprises. Les nouvelles entités seront des clubs à part entière, rattachées à une ville et avec une envergure toute autre. Car si les seize propriétaires de Top League dépensent, en moyenne, 18 millions d’euros actuellement pour faire vivre leur équipe, avec le nouveau format de la Pro League, les budgets des douze participants, les « Origin 12 », devraient atteindre 35 à 40 millions d’euros avec la multiplication des sponsoring. Si de telles prévisions se confirmaient, à terme, ce championnat bouleverserait le rapport de force à l’échelle mondiale, devenant le plus riche de la planète.

Ils ont éclaté à la face du monde

Derrière le fantastique parcours de l’équipe japonaise, dont l’organisation collective et les automatismes dans un jeu ultra ambitieux ont sauté aux yeux, se cachent des performances individuelles exceptionnelles. Au-delà du cas de l’ailier Kenki Fukuoka, traité spécifiquement ci-dessous tant il est particulier, plusieurs autres joueurs se sont révélés aux yeux du monde entier. Jusque-là, seuls les Shota Horie, Michael Leitch ou Fumiaki Tanaka étaient peut-être réellement connus du grand public mais d’autres poussaient déjà depuis plusieurs années. Et ceux qui connaissaient le rugby nippon n’ont clairement pas découvert le troisième ligne Kazuki Himeno (25 ans) et l’ailier Kotaro Matsushima (26 ans), sûrement les deux Japonais les plus en vue de la Coupe du monde. Auteur de cinq essais au total, dont un triplé lors du match d’ouverture contre la Russie, ce dernier a encore prouvé qu’il était à la fois un relanceur et un finisseur hors pair. Déjà présent lors du Mondial 2015, Matsushima (né en Afrique du Sud d’un père zimbabwéen et d’une mère japonaise), aussi capable de jouer à l’arrière, possède un solide CV puisqu’il a notamment évolué aux Melbourne Rebels en Super Rugby.

Il était aussi passé par les espoirs du Stade toulousain en 2011-2012 mais avait été sacrifié sur l’autel du manque de densité physique… Pour rappel, il avait également été magistral lors du match nul obtenu en France en novembre 2017. Comme un certain Himeno, quelques mois après ses débuts internationaux. Lui, désigné très tôt comme un futur capitaine des Brave Blossoms, a tout pour s’imposer comme un des meilleurs joueurs de la planète à son poste. Troisième ligne centre ou flanker, il fut plus qu’impressionnant ces dernières semaines, tant par son expertise dans les zones de ruck que par sa puissance et sa dextérité dans le jeu courant. Outre ces deux-là, il convient de citer la faculté du demi de mêlée de Yutaka Nagare (27 ans) à accélérer sans cesse les sorties de balle, la réussite au pied de l’ouvreur Yu Tamura (30 ans), l’activité du flanker Lappies Labuschagné (30 ans), la tenue en mêlée des Keita Inagaki (29 ans) et Jiwon Koo (25 ans) ou la complémentarité de la paire de centres formée par Ryoto Nakamura (28 ans) et l’intenable Timothy Lafaele (28 ans).

Les adieux des légendes Tanaka et Horie

Le quart de finale perdu par les Japonais face aux Sud-Africains fut un événement à bien des égards. Parce que c’était évidemment le premier quart de finale de l’histoire du rugby japonais dans une Coupe du monde. Mais c’était aussi la dernière apparition sous le maillot de l’équipe nationale, dont plusieurs légendes de cette sélection. à commencer par le demi de mêlée Fumiaki Tanaka qui, à 34 ans et après 75 capes avec les Brave Blossoms, a décidé de prendre sa retraite internationale. Lui, qui avait débuté sous la tunique blanche et rouge en mai 2008, a disputé trois Coupes du monde et fut longtemps l’un des maîtres à jouer de cette équipe. Même s’il avait perdu sa place de titulaire, il restait essentiel pour gérer les fins de match. Il fut aussi le premier Japonais à évoluer en Super Rugby, avec la franchise néo-zélandaise des Highlanders en 2013 avec lesquels il a joué 44 matchs jusqu’en 2016 avant de rejoindre les Sunwolves. En 2012, il avait aussi évolué avec Otago en ITM Cup aux côtés de… son compatriote Shota Horie.

Le talonneur est une autre grande star de l’ère moderne nippon, qui possède aussi une solide expérience en Super Rugby avec les Australiens des Melbourne Rebels puis les Sunwolves. Joueur ultra complet à son poste et élément indiscutable du pack japonais jusqu’à maintenant, il a encore démontré durant ce Mondial qu’il était à la fois un fer de lance dans le jeu courant et une valeur sûre en conquête autant qu’un guide pour ses partenaires. Mais, comme son ami Tanaka, lui aussi a choisi, à 33 ans et avec 66 sélections au compteur, de se retirer de la scène internationale. Leurs départs respectifs vont forcément laisser un vide mais les Brave Blossoms possèdent dorénavant le vivier nécessaire pour assurer la succession. Au-delà, un autre géant de cette formation a effectué ses adieux. Il s’agit du deuxième Luke Thompson qui, à 38 ans, était le joueur le plus âgé de la compétition. Encore incontournable à son poste, il fut impressionnant pour sa quatrième et dernière Coupe du monde avec son pays d’adoption, où il s’est installé dès 2004. Enfin, de son côté, le troisième ligne et capitaine emblématique Michael Leitch, lui également auteur à 31 ans d’un grand Mondial, devrait poursuivre l’aventure au moins quelques années.

La barre des 60 millions de téléspectateurs franchie !

L’anecdote est amusante mais aussi tellement significative. Elle a été contée par le talonneur Shota Horie : « En 2011, pour notre retour de la Coupe du monde en Nouvelle-Zélande, il devait y avoir deux ou trois supporters pour nous accueillir à l’aéroport. » Huit ans plus tard, 200 000 maillots des Brave Blossoms ont été vendus lors du mondial japonais. Se procurer une tenue rouge et blanche est même devenu un défi tellement les fans zones et les boutiques officielles de la compétition ont été dévalisées. Ce n’était pourtant pas gagné d’avance dans un pays où le base-ball est le sport roi devant le football. Néanmoins, les observateurs étaient optimistes avant le début de la compétition car les supporters ne manqueraient pas d’affluer en cas de bons résultats de l’équipe nationale.

En effet, les Japonais sont réputés pour être très patriotes et peuvent vite devenir d’irréductibles supporters dès lors que leur pays est bien représenté aux yeux du monde entier. Ils étaient donc 26 millions devant leur poste de télévision pour le match d’ouverture face à la Russie, puis 29,5 millions pour assister à la victoire face à l’Irlande. Un succès qui a servi d’électrochoc puisque les audiences télévisuelles se sont envolées à ce moment-là. 47 millions de téléspectateurs pour le match face aux Samoa et enfin 54,8 millions de Japonais ont suivi la qualification face à l’Écosse. La barre des 60 millions a été franchie pour le quart de finale face à l’Afrique du Sud, soit plus d’un Japonais sur deux ! C’est tout simplement phénoménal puisque les supporters français n’étaient que cinq millions devant la télévision pour le quart de finale des Bleus. Alors si le rugby nippon n’avait pas réussi à capitaliser sur l’exploit de 2015 (qui avait eu lieu en pleine nuit) avec une perte de licenciés lors des quatre dernières années, cette coupe du monde 2019 ouvre des perspectives exceptionnelles et devrait faire naître quelques vocations.

Kenki Fukuoka, Docteur ès essais

C’est l’une des folles histoires de ce Mondial nippon. L’ailier Kenki Fukuoka, forfait pour le match d’ouverture face à la Russie, a ensuite éclaboussé la compétition de tout son talent. Encore juste sur le plan physique, il était remplaçant face à l’Irlande puis les Samoa. Mais lors de ces deux entrées en jeu, le feu follet s’est montré décisif en inscrivant un essai à chaque fois, dont celui de l’exploit devant le XV du Trèfle qui a lancé la magnifique aventure japonaise. Puis l’ailier a tout simplement été irrésistible contre l’Écosse en s’offrant carrément un doublé pour porter son compteur à quatre réalisations dans ce Mondial (en autant d’apparitions, pour deux titularisations et un ratio d’un essai toutes les 53 minutes). En quart de finale, il a terminé sur une nouvelle prestation majuscule malgré la défaite des siens. En point d’orgue : son magistral cadrage-débordement sur Cheslin Kolbe, peut-être le meilleur joueur du monde à son poste aujourd’hui.

C’était pourtant sa dernière rencontre à XV… La raison : Kenki Fukuoka, à seulement 27 ans, a choisi de se consacrer durant un an à la préparation des jeux Olympiques de Tokyo avec l’équipe nationale de rugby à 7, qu’il disputera en juillet et août 2020 (il a déjà participé aux JO de Rio en 2016, où le Japon avait fini quatrième), avant de raccrocher définitivement les crampons pour entamer des études de médecine afin de travailler en orthopédie. Et marcher dans les pas de son père, dentiste, et de son grand-père, médecin. Trajectoire incroyable, tant le joueur avait encore de beaux jours de rugbyman devant lui. Beaucoup le regretteront, après l’avoir à peine découvert au plus haut niveau (même si les fins connaisseurs ne furent pas surpris par ses prestations). Depuis ses débuts en avril 2013, Fukuoka totalise 25 essais en 38 sélections. Salut l’artiste !

Jamie Joseph va-t-il rester ?

Il avait, après une Coupe du monde 2015 qui avait vu les Brave Blossoms réaliser le plus grand exploit de l’histoire de la compétition en battant les Springboks, la lourde tâche de succéder à Eddie Jones, dont l’apport fut simplement immense. Durant son mandat, le Néo-Zélandais Jamie Joseph - qui a disputé le Mondial 1999 avec le Japon après avoir été All Black - a connu des hauts et des bas, critiqué (à raison) pour sa tendance à naturaliser des étrangers plutôt que donner leur chance à des talents du pays. N’empêche, sous ses ordres, l’équipe nationale a poursuivi sa progression, comme le prouve ce merveilleux parcours à domicile, et les victoires de prestige devant l’Irlande et l’écosse. Quel avenir pour Joseph ? Va-t-il poursuivre sa mission à la tête de la sélection ?

La question fait rage dans les médias sportifs locaux. Avant la compétition, son sort  paraissait entendu et la possibilité de le voir continuer faible. Mais son bilan a changé la donne et plusieurs courants s’affronteraient à la JRFU (la Fédération japonaise). L’idée initiale, proposée par l’intéressé, était de le maintenir deux ans pour faciliter le passage de témoin avec un entraîneur nippon et préparer 2023.Est-ce dans l’intérêt des deux parties ? Surtout, la cote de Joseph est remontée en flèche récemment, ce qui lui permettrait d’être sondé par des franchises sudistes, des clubs européens, voire même d’autres sélections. Dans le même temps, lui réclamerait une revalorisation de son salaire s’il devait rempiler. Il semblerait pour autant que son départ tienne désormais la corde. Pour le remplacer, plusieurs noms circulent, parmi lesquels des techniciens renommés actuellement en poste sur l’archipel : le Sud-Africain Jake White (Toyota Verblitz) ou le Néo-Zélandais Wayne Smith (Kobelco Steelers).    

Par Nicolas Augot et Jérémy Fadat
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