Galthié livre ses premières confidences exclusives

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Jusqu'ici, Fabien Galthié avait choisi la voie de la discrétion. Refusant toutes les sollicitations médiatiques durant la Coupe du monde, quand il n'était encore « que » l'adjoint de Jacques Brunel et se contentant d'une prise de parole collective à Montgesty, chez lui, lors du lancement officiel de son mandat, le nouveau sélectionneur n'avait pas dévoilé grand chose de son projet et de ses ambitions. C'est désormais chose faite. Pour la première fois, le nouvel homme fort des Bleus se confie en longueur, dans un entretien exclusif accordé à Midi Olympique....

Sa nomination

Quand et comment Bernard Laporte vous a-t-il proposé de devenir sélectionneur, après la Coupe du monde ?

Il y a eu une seule discussion. C’était un mardi, fin avril ou début mai, je ne me souviens plus exactement. Bernard avait rendez-vous chez moi vers 10 h. Les échanges avaient déjà commencé avec Jacques Brunel, pour intégrer son staff. Il m’avait appelé quinze jours après la fin du Tournoi pour me solliciter. Il m’avait dit : « Il faudrait qu’on se voit. »

Avez-vous donc rencontré d'abord Jacques Brunel ?

Oui, à Bordeaux. Je lui avais demandé de me donner les vidéos de tous les entraînements. Les matchs, je les avais déjà vus... Il m’a porté toutes les séances, je les ai regardées et je lui ai dit : « Pas de problème, mais je vois de nombreux points d’amélioration. Il faut changer quelques trucs dans l’animation offensive, beaucoup d’autres dans l’animation défensive et dans la méthode d’entraînement. » Jacques m’a répondu oui à tout. Jusque-là, c’était pour quatre mois. Puis il s’est passé une série d’événements jusqu’au jour où Bernard est venu m’annoncer qu’il souhaiterait que j’accompagne le staff de Jacques à partir du mois de juillet, jusqu’à la Coupe du monde. Et il a dit : « Quatre mois puis quatre ans. »

Quelle fut votre réaction ?

La réponse immédiate a été : « OK ».

Vous y attendiez-vous ?

(Il réfléchit) Cela s’est passé comme ça. Je m’attendais à évoquer la collaboration avec Jacques, puisque j’avais travaillé entre-temps avec lui. Et Bernard a ajouté : « C’est quatre mois, donc tu vas faire une cinquième Coupe du monde. Puis c’est quatre ans, donc tu vas en faire une sixième. »

Le paradoxe étant que ce poste de sélectionneur avait été une obsession chez vous par le passé mais que, quelques semaines avant votre nomination, vous disiez en être désormais détaché…

C’est la vérité. Tout allait bien pour moi. Était-ce une obsession absolue avant, comme je l’entends souvent ? Ou est-ce que je me sentais prêt pour y aller ? Dans mon esprit, c’était davantage une continuité par rapport à ma fin de carrière de joueur, puis mon début de celle d’entraîneur. Il y a eu l’échéance de 2007 où nous venions d'être champions avec le Stade français, mais Marc (Lièvremont) a été choisi. Puis je suis parti avec l’Argentine durant deux ans, avant de revenir à Montpellier. Arrive 2011 et Philippe (Saint-André) a été choisi. Ce sont des moments durant lesquels je me sentais vraiment prêt. En même temps, le système est ainsi fait que c’était un choix présidentiel, ou du comité directeur. À chaque fois, mon nom revenait, plutôt du côté des médias ou d’une partie de la population, mais j’ai fini deuxième, troisième ou je ne sais combien. En tout cas, je n’y étais pas. Même en 2003, on m’en avait parlé mais, pour moi, ce n’était pas concevable.

Et en 2015 ?

C’est la troisième échéance. La direction du rugby français m’a demandé de construire un projet. Je pensais que ce n’était peut-être pas le meilleur moment pour moi, par rapport aux précédents mais je l'ai fait, en me disant qu’on allait agglomérer des compétences. Pendant quinze jours, je me suis enfermé avec un cabinet de conseil et j’ai bâti un projet, qui était un projet de jeu, pas de management. Je l’ai présenté un après-midi durant deux heures. Je ne me voyais pas sur une collaboration en tant que manager. Je savais que Raphaël (Ibanez) avait postulé et qu’il voulait que je travaille avec lui. Pareil pour Fabrice Landreau et Clive Woordward. Ça ne s’est pas fait, encore une fois.

Aviez-vous gardé de l’amertume de ces épisodes de 2007, 2011 et 2015 ?

Pas du tout. Ce n’était pas une finalité. Juste une chose pour laquelle je me sentais légitime et à l’aise, dans un environnement international que j'avais connu pendant treize ans. Il y avait eu les quatre Coupes du monde, le capitanat, les différents entraîneurs, la connaissance de ce niveau. Mais aucune amertume de ma part. Bon, je le dis aujourd'hui avec une certaine facilité mais, à l’époque et en étant plus jeune, il fallait apprendre à le vivre.

Est-ce désormais le bon moment pour vous ?

J’ai cinquante ans. C’est le moment. Il y a des chemins, des histoires et pas trop de hasard non plus dans la vie. Surtout quand on voit d’où on part… Ce sont d’abord des moments d’enfant, puis des rencontres. Vous faites alors des choses que vous n'aviez même pas imaginées. Quand j’avais 8 ans, on m’avait demandé si je voulais jouer, un jour, en équipe de France. J’avais répondu que non. Ce n'était pas un rêve. Je jouais au rugby car ça me plaisait et j’avais des comptes à régler avec la vie. C’était d'abord un jeu qui me donnait beaucoup de bonheur. Et aujourd'hui, je suis là.

Son passé de joueur

Vous parlez souvent du rugby comme d'un exutoire, dans vos jeunes années ?

La vie propose parfois des scénarios avec lesquels vous n'êtes d’accord. J’ai rencontré le rugby, qui m’a amené à côtoyer des gens qui m’ont accompagné et donné de la force, de la passion, de la culture. L’histoire a commencé ainsi. J’ai eu une enfance très équilibrée et aimante de la part de mes parents mais la pratique du sport, c’était un exutoire et un apprentissage de règles. Ce n’était pas une ambition. L’équipe de France, à mes yeux, c'était les matchs commentés par Roger Couderc et Pierre Albaladejo sur la télé accrochée au mur du café de Mongesty, dans le Lot. Tout le monde fumait, c’était irrespirable et on partait ensuite jouer dans les champs, avec mes cousins et mon frère. Le rugby, ce sport de combat pratiqué parfois dans la boue, m'a permis de me repositionner socialement.

Mais quand on fait désormais ce métier d’entraîneur…

(Il coupe) Je ne l’ai jamais considéré comme un métier. Je viens du rugby amateur. Notre génération jouait au rugby et étudiait. L’adolescence, durant laquelle la vie propose des choses avec lesquelles vous n’êtes pas d’accord, a ensuite débouché sur une période heureuse et faste, à savoir le mélange des études et de la pratique du sport. Le sport-études universitaire, la faculté Paul-Sabatier à Toulouse, le club de Colomiers, Eric Béchu comme éducateur en cadets, José Osès en équipe première… Vous trouvez des mentors, des gens qui vous regardent. Tout ceci est une construction personnelle mais ce n’est pas un métier. C’est le plaisir de jouer, une forme d’indépendance et de liberté. J’ai joué en équipe première à 17 ans mais, en cadets, je ne l’imaginais même pas. Je me projetais juste sur le fait de jouer au rugby. Tout s’est ouvert sans que je cherche à l’ouvrir.

Et qu’avez-vous découvert en équipe première ?

Je me souviens d’un retour de match dans le bus, au fond, où j’étais avec un pilier. Il s’appelait Jean-Pierre Benard, il était moustachu et avait joué à Villefranche-de-Lauragais. Il m’avait dit : « T’as un fixe toi ? ». J’avais répondu : « C’est quoi un fixe ? » C’était un salaire mais je ne le savais pas. Lui me relançait : « Mais on touche des fixes. » Sérieusement ? Moi, j’aurais payé pour jouer ! Alors il insistait : « Oh putain petit, il faut que t’ailles demander un fixe à Juju. » Juju, c’était le trésorier. Voilà comment j'ai découvert qu'on pouvait toucher de l'argent pour jouer au rugby. Michel Bendichou était président, à l’époque. À la fin de l’année, il m’a acheté un ordinateur car je rentrais en école de commerce. C’était ça, mon premier fixe !

Trente ans après, le rapport au jeu et à l’argent est-il toujours le même ?

Je le vis toujours comme ça. J’ai travaillé dans la finance, dans le marketing sportif, dans le conseil. J’appelle ça la vraie vie et le rugby, j’appelle ça le laboratoire. Tout y est extraordinaire et excessif. L’argent est entré dans ce sport et fait partie du cadre. Mais la notion de métier, je n’arrive pas à m’y faire. C’est une passion.

Vous n’avez pas jamais perdu cette passion ?

Par moments, elle a été mise en danger. Je pense que ça fait partie du chemin.

Quand ?

Il y a eu cette étape d’errance, entre 1992 et 1999. Je n’avais pas de vision, pas de projet. J’étais à Colomiers, on jouait bien. J’étais étudiant, c’était super. Mais je n’avais pas mis en place un cadre. Cela correspond à une forme d’errance. Je suis parti jouer en Afrique du Sud pour valider mes diplômes. Je me suis aussi beaucoup blessé durant ce laps de temps. L’épaule, le genou, la cheville, c’était six mois d’arrêt puis huit mois d’arrêt. Ce n’était pas le hasard. Quand vous ne savez pas où vous allez... Jusqu’à la rupture qui se produit à l’été 1999, avec la Coupe du monde.

Est-ce le fait de ne pas être sélectionné, au départ, pour la Coupe du monde ?

Cette absence de sélection était une conséquence logique à mon errance. La rupture, c’est plutôt quand ça revient. Là, il y a une sorte de lumière qui apparaît. Ça a duré un mois, jusqu’à la finale de la Coupe du monde. Les choses étaient claires, évidentes avec cette équipe : le projet de jeu, l’animation offensive, l’animation défensive. Il y a ensuite eu le Grand Chelem en 2002, la série de huit victoires consécutives, la place de numéro un au classement IRB, les honneurs individuels, aussi, en 2002 (meilleur joueur du monde, NDLR) et Bernard (Laporte) qui me demande de devenir capitaine. Je pars à la Coupe du monde 2003 avec un statut amateur. Je suis capitaine et je ne signe pas d’autre contrat, donc je suis amateur. Je savais que je pouvais aller jusque-là, jouer ce Mondial mais que la route s’arrêtait pour moi. Avec Raphaël (Ibanez), depuis 1999, nous étions persuadés que notre chemin était d’être champion du monde avec cette génération.

Que produit cette rupture, concrètement ?

A partir de 1999, rien n’est laissé au hasard chez moi. Dans l’entraînement, la quête d’excellence, les priorités et l’envie de connaître autre chose. Donc de partir à Paris. Ce fut la rupture avec Colomiers. Je me suis dit que je ne pouvais pas y finir ma vie et que je devais voir un autre club. Le seul club vraiment différent du Sud-Ouest, c’était le Stade français. Et puis Paris, c’était Max Guazzini. J’ai été champion de France pour mon dernier match.

La naissance de l'entraîneur

L’entraîneur Fabien Galthié est-il né en 1999 ?

Je pense que ça a commencé avant. Déjà lorsqu’on était en sport-études universitaire. Robert Bru (ancien entraîneur du Stade toulousain, NDLR) nous dispensait des leçons de rugby tous les lundis ou mardis soirs. C’était un entraînement et pourtant, tous les étudiants étaient là ! J’ai eu la chance d’avoir des éducateurs qui étaient des professeurs de sport. Ils enseignaient et m’ont beaucoup poussé à grandir. On bossait le mouvement général. Cette séance de Robert Bru, c’était le jeu debout et dans le sens. C’était l’inspiration toulousaine mais aussi columérine.

Il vous poussait à réfléchir ?

Oui. Moi, qui étais un joueur instinctif, d’espaces, qui adorait créer, il a fallu que je me change un peu car mes maîtres n’étaient pas satisfaits et ils savaient me le dire. (il sourit) Cela a correspondu au moment où je piochais en équipe de France, où j’alternais le bon et le moins bon. La réflexion a démarré là. Puis le choc a eu lieu quand je suis parti jouer en Afrique du Sud, en 1995 avant la Coupe du monde. Ce fut une révélation, notamment avec Nick Mallett à False Bay. L’histoire est d’ailleurs cohérente, puisque j’ai retrouvé Nick par la suite, au Stade français.

Que découvrez-vous en Afrique du Sud ?

Une exigence, un rugby d’engagement. J’étais frappé par l’intensité qu’ils mettaient aux entraînements et dans le match, comparé à nous. Nous ne mettons pas autant de force, d’intensité, de conviction. Puis j’ai découvert la Western Province et joué la Currie Cup. Moi, je ne savais même pas que ça existait. On évoluait dans des stades de 50 000 ou 60 000 places, c’était incroyable. Cela m’a appris qu’il y avait d’autres rugbys. La notion de plaisir, chez eux, passe par l’intensité. Cela m’a marqué.

Et vous parlez encore beaucoup d’intensité, désormais en tant qu’entraîneur…

Aujourd’hui, c’est incontournable. Ça l’était avant aussi, je pense. C’est ma conviction.

Que vous a apporté votre premier passage dans une sélection, avec l’Argentine ?

Deux ans de plaisir, de découverte. Agustin Pichot, capitaine du Stade français champion de France en 2007, m’avait demandé de venir les aider et de rencontrer Santiago Phelan, qui était l’entraîneur.

Que faisiez-vous exactement ?

Un peu comme avec l’équipe de France durant la dernière Coupe du monde, on m’a demandé de m’occuper de l’animation offensive et défensive des Pumas. Les calendriers étaient légers, avec six test-matchs. Puis j’ai participé au développement des centres de formation locaux. On l’a fait à Salta, à Mendoza, à Cordoba, à Rosario, à Tucuman et à Buenos Aires. C’était génial. Ils m’ont proposé de faire deux ans de plus pour les accompagner jusqu’à la Coupe du monde 2011 mais Eric (Béchu) m’avait déjà contacté : « Rejoins-moi à Montpellier. » C’était le moment d’y aller. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai bien fait. J’ai accompagné mon mentor, comme j’ai accompagné Jacques Brunel au Japon.

Le sélectionneur

Avez-vous changé depuis votre nomination au poste de sélectionneur ?

Difficile à dire. L’histoire a commencé ce fameux mardi et, depuis, il n’y a pas eu de répit. J’ai démarré avec Jacques en juin, quand j'ai été disponible, et je travaillais déjà avec mon staff pour l’après-Coupe du monde dès le mois de mai.

Alors, le regard des gens a-t-il changé ?

(Il réfléchit longuement) Honnêtement, oui. Même si le regard des gens n’est pas un moteur.

Votre nomination est arrivée après le rejet de Warren Gatland par les clubs amateurs. Cela grève-t-il un peu votre légitimité ?

Non, je ne crois pas. C’est improbable la manière dont ça s’est passé, si on y repense. (il sourit) Mais ça s’est passé. Les histoires ne sont jamais écrites à l’avance et les scénarios changent. C’est comme ça.

Le destin devait-il vous amener là un jour ?

Aujourd’hui, je vais dire oui. Je parle beaucoup à la première personne depuis tout à l’heure mais il y a beaucoup de « nous » dans cette histoire. C’est l’héritage de tous les gens avec lesquels je me suis construit. Des joueurs, des mentors, des entraîneurs. À la soirée des Oscars Midi Olympique, en novembre dernier, alors que l’équipe de France 1999 avait été honorée, j’ai pris la parole et j’ai dit : « Avec Raphaël, nous avons le sentiment de toujours porter le témoin de cette génération, d'une histoire qui ne s’est pas terminée. » La sensation née durant cette période n’était pas finie. Je m’adressais à ces joueurs de 1999.

Êtes-vous les hommes de la situation ?

L’avenir nous le dira. Ce serait prétentieux de dire que nous sommes les hommes de la situation. Mais on veut bien faire.

Pour ça, vous pouvez vous appuyer sur de nombreuses collaborations avec des sélectionneurs....

Le premier que j’ai croisé, c’est Jacques Fouroux. Je me souviens de lui dans les vestiaires, avec les piliers Jean-Pierre Garuet et Louis Armarie. Il leur parlait à l'oreille : « Mon Jean-Pierre, mon Louisou... » tout en serrant serrant le haut de leur cuisse. J’avais 19 ans.

Combien de sélectionneurs avez-vous croisés ?

Jacques Brunel est le dernier que j’ai côtoyé. Avant ça, il y a eu Santiago Phelan, Bernard Laporte qui m’a nommé capitaine, Pierre Berbizier, Jean Trillo et Daniel Dubroca, Jean-Claude Skrela et Pierre Villepreux. J’ai aussi vécu d’autres moments avec des sélectionneurs, comme Eddie Jones qui m’avait ouvert les portes de l’Australie puis l’Angleterre, Rassie Erasmus qui m’avait ouvert les portes du Munster. J’avais passé une semaine avec lui et il savait déjà qu’il allait reprendre le poste de sélectionneur en Afrique du Sud. Je le ressentais. J’ai beaucoup partagé avec Nick Mallett, qui a été sélectionneur de l’Afrique du Sud et de l’Italie. À travers chacun d’eux, j’ai appris qu’il n’y avait pas une seule forme de sélectionneur, ni un seul modèle.

Un bon sélectionneur, c'est quoi ?

Il y a des caractères et des modes de fonctionnement divers. Le modèle que nous construisons aujourd'hui, par exemple, est différent de tous ceux que j’ai pu connaître.

En quoi ?

Sur le mode de fonctionnement, dans la volonté d’avoir à mes côtés Raphaël en tant que manager, dans l’organisation d’un premier cercle avec sept compétences fortes. Puis un deuxième cercle avec les compétences qui viennent s’agréger selon les besoins. Je pense que nous inventons notre propre modèle, qui se veut le plus efficace possible. Par exemple, on a décidé de s’entraîner à entraîner. La première phase a eu lieu avec les joueurs de Massy. Quelques jours plus tard, nous avons fait un débriefing de l’entraînement que nous avons filmé. On se rend compte qu’on n’a pas une minute à perdre ou à gaspiller. Que ce soit une minute de repos, de sommeil ou de vie en communauté.

L’objectif est-il maximiser le temps ?

On va essayer. En équipe de France, il y a trois temps. Un tiers pour le sommeil, un tiers pour l’entraînement et un tiers pour la vie. Elle doit être heureuse, agréable et procurer de l’énergie à reverser dans l’entraînement. On doit être capable de construire un équilibre dans ce cadre.

Avec une forme d'urgence ?

On a l’impression que le Tournoi est long mais, en fait, c’est très peu de temps. Je vais prendre un exemple. Avant le premier rassemblement, des joueurs vont jouer le dimanche. Cela concerne Toulouse, le Racing et Montpellier, ce qui représente potentiellement presque la moitié des hommes retenus. On espère qu’ils vont tous arriver le soir à Nice. Mais, à partir du lundi, il faut régler la régénération, la préparation et vous décalez irrémédiablement votre programme. Le premier entraînement avec intensité sera donc le mardi après-midi, alors qu’il était prévu initialement le matin. Il faut a priori relâcher quatorze joueurs le jeudi à 13h. Donc le mercredi, vous récupérez et la dernière séance à 42 a lieu le jeudi matin. Ce n’est pas une course contre-la-montre mais il faut être efficace jusqu’à 13h. Ensuite, on fera une opposition contre France militaire le samedi avant de se retrouver à 42 le dimanche soir ou le lundi matin. Puis on repart pour un circuit jusqu’à jeudi. C'est très peu avant le retour à Paris, le vendredi et le « team run » au stade le samedi. Même si ça ne s’appellera plus comme ça, car on a modifié le contenu du dernier entraînement.

En quel sens ?

Nous sommes toujours à la recherche de la haute intensité. Le cerveau enregistre ce que vous lui demandez de faire. Quand vous lui demandez de faire les choses à fond, avec des repères réels, il enregistre les bons gestes réalisés à fond. Quand vous l'habituez à faire les choses à deux à l’heure, il enregistre les contraintes que vous lui proposez. S’il n’y a pas d’opposition, de ligne d’avantage ou de défense qui monte, il va se caler là-dessus. Et vous serez piégé le lendemain, pour le match car ça ne se passera pas comme ça et votre cerveau n'y sera pas préparé.

Et donc ?

On a modifié le contenu du dernier entraînement au stade avec une sorte de pré-échauffement, suivant les besoins de chaque joueur par micro-cellules, avec trente minutes durant lesquelles on répète la première passe, la deuxième passe, les ballons en l’air, le jeu au pied par rapport à nos zones et nos angles. Puis on aura dix minutes à très haute intensité, à treize contre quinze, où on relâchera juste le moteur sur les collisions. Ce sera très court mais il y aura trois ou quatre séquences où on préparera le cerveau à ce qui se passera le lendemain. C’est une conviction. Quand on voit le peu de temps à disposition, il faut être pertinent.

Le bon sélectionneur en 2019, c’est donc celui qui optimise le temps ?

C’est celui qui est capable d’avoir une équipe en six entraînements. Voilà : au départ, c’est une sélection et en six entraînements, il faut que ce soit une équipe.

Le manager

Quand on parle de Fabien Galthié dans ce milieu, on entend souvent : « Le rôle de sélectionneur lui ira mieux. » Il y a cette image du manager cassant qui vous colle à la peau. Vrai ?

Je l’entends mais je ne peux rien rajouter. Moi, je parlerais plutôt d’exigence. C'est d'ailleurs un des cinq piliers que nous nous sommes fixés avec le staff de de l’équipe de France.

Mais est-ce que ce rôle de sélectionneur vous convient mieux ?

Je ne vais pas faire un débriefing de l’histoire et du passé. Durant les saisons que j’ai pu vivre comme entraîneur, c’était bien. Avec des limites, bien sûr. Où est-ce qu’on place la barre de la réussite et de l’échec ? Chacun a le droit d’avoir sa vision.

Le fait que vous ayez choisi de travailler avec un manager, Raphaël Ibanez, comme vous le faisiez avec Eric Béchu à Montpellier ou Fabrice Landreau à Toulon, est-il lié à cet aspect de votre personnalité ?

Non, c'est lié à la complexité de l'écosystème du rugby français. Il impose un énorme travail et un partage des tâches. Notre association avec Raphaël, c'est aussi une vision qu'on partage depuis longtemps. Très longtemps, même, le concernant. Raphaël avait cette vision, cette conviction que ça allait venir et que nous irions ensemble.

Regrettez-vous certains conflits ouverts, avec des joueurs ?

(il sourit) Ce sujet, vous avez visiblement envie de le creuser...

Il est légitime, au regard de tous les préjugés qui vous entourent...

Je ne peux pas parler de conflits. Je peux parler de décisions, de perceptions. Je peux sûrement parler d'incompréhensions, parfois. Quand on travaille, qu'on organise, qu'on prend des décisions, on fait parfois bien, parfois moins bien. Il serait prétentieux de dire que je n'ai pris que de bonnes décisions. Je me dois cette honnêteté et cette remise en question. Mais je sais aussi que, au final, le plus important est d'avoir pris des décisions quand elles s'imposaient. Il aurait été trop facile de ne rien faire. J'ai préféré agir et prendre des risques. Quitte à me tromper. Et quitte à ce que, aujourd'hui, on m'en parle encore. Comme vous le faites actuellement.

Est-ce dur à entendre ?

C'est une tarte à la crème, parfois un fond de commerce me concernant, à mon encontre. Mais je dois l'entendre, l'écouter et l'accepter. Avec le poste que je viens de prendre et toutes les responsabilités qu'il implique, il faut être capable de tout entendre. Et tout accepter, ce qui est dit et ce qui va être dit sur moi. Je vais être exposé, je le sais.

Cette exigence, dont vous parlez aujourd'hui, est-elle difficile à transmettre à la plus jeune génération, parfois décrite comme dilettante ?

(il coupe) Vous changez de sujet. Pourquoi ne creusez-vous pas encore, pour aller au bout ? Non, vraiment, allez au bout de votre sujet. Je veux entendre toutes ces questions. Je ne le prends pas mal.

Beaucoup de choses se disent effectivement au sujet de votre management, de votre relationnel cassant aux joueurs. Il est légitime de vous interroger dessus, aussi de vous donner le droit d'y répondre.

C'est vrai, certains ont fait de ces critiques leur fond de commerce. (il sourit) Est-ce que ça me touche ? J'essaie de prendre la distance et la hauteur nécessaires. Mais les critiques touchent toujours, tout le monde. Quand on entend quelque chose à son sujet, que ce soit positif ou négatif, personne ne reste insensible. Dans ces moments, j'apprends seulement à me recentrer sur l'essentiel : quelle est la meilleure décision à prendre, sur le problème qui se présente ? Je ne suis pas infaillible, je peux me tromper, mal faire, prendre de bonnes décisions mais aussi de mauvaises.

La quête identitaire

Vous mettez en place un pacte de vie avec les joueurs...

(il coupe) On essaye, en tout cas.

L'exigence en sera-t-elle le point central ?

Pas seulement. On veut rester en contact régulier avec les joueurs. Pas simplement les accueillir le dimanche soir, leur annoncer un groupe, faire l'entraînement du lendemain, les laisser rentrer dans leur chambre sans les suivre, les récupérer l'après-midi pour un nouvel entraînement puis les laisser encore rentrer en chambre, faire leur vie entre eux avant de s'endormir. L'équipe de France, ça ne peut pas être cela. La question est de savoir comment on vit, ensemble, à Marcoussis. Notre défi est là : le cadre de jeu, mais aussi le cadre de vie. L'équipe de France doit vivre ensemble chaque instant. Les joueurs ne peuvent pas avoir de vie secrète, ou d'ennui.

Cela a-t-il pu être le cas, par le passé ?

Je préfère parler du futur. Mais je sais une chose : avec Raphaël (Ibanez) et William (Servat), nous avons connu beaucoup d'équipes de France et le point commun de toutes celles qui réussissaient, c'est l'équilibre entre le cadre de jeu et le cadre de vie. On joue bien parce qu'on vit bien, et inversement. C'est très lié et c'est une de nos convictions.

Comment y parvenir ?

Nous avons défini cinq piliers : notre rugby, notre exigence, notre projet, notre chemin et notre identité. Ce dernier point, l'identité, est très important. Pour la définir, nous procédons à des entretiens individuels, avec les joueurs.

Quelle sera l'identité du XV de France ?

Très bonne question. Je n'ai pas vraiment la réponse. Ou pas encore. Pour l'instant, elle n'existe pas et c'est ce que nous voulons définir. Voilà le pourquoi des entretiens individuels. Avec des questions simples, qui doivent nous permettre de mieux les connaître. « Que représente, pour toi, de jouer en équipe de France ? » ; « à quel âge as-tu commencé le rugby et où ? » ; « Qui est ton mentor ? Ton premier éducateur ? » On veut connaître ces joueurs à travers toutes ces questions, qu'on ne vous pose habituellement jamais quand vous prenez la route de Marcoussis. Moi, j'ai envie de connaître les personnes qui ont compté pour eux. Peut-être, un jour, que je ferai venir le professeur de sport de collège qui, un jour, a fait découvrir le rugby à Jordan Joseph. C'est un exemple.

Vous semblez partir d'une page blanche avec tout à définir, jusqu'à l'identité. Mais beaucoup de ces joueurs ont déjà une histoire avec le XV de France...

Notre projet débute maintenant, avec des joueurs qui sont effectivement accompagnés d'une histoire personnelle et sportive. [...] Les champions sont des gens un peu particuliers, souvent avec des comptes à régler dans leur parcours. Il faut qu'ils puissent venir ici, en équipe de France, en emportant avec eux ces comptes à régler. Vous ne pouvez pas leur demander de les laisser sur le pallier.

Parvenez-vous à aborder ces sujets, finalement intimes, lors de ces entretiens ?

Nous ne fonctionnons que sur des formats d'une demi-heure. On commence par cette histoire personnelle. Ensuite, on pose la question du cadre de vie. Enfin, on fixe le cadre de ce qu'on définit comme l'exemplarité. De tout cela doit découler l'identité collective.

Y compris l'identité de jeu ?

C'est un tout. Notre identité de jeu, ce sont ces questions : comment cette équipe attaque ? Comment défend-elle ? Est-elle disciplinée ? C'est un cadre qu'on veut poser. Mais cela ne dit pas le caractère de l'équipe. Comment va-t-elle se comporter dans les temps forts ? Et dans les temps faibles ? Sera-t-elle en capacité, en conquête, de rivaliser avec les meilleurs ? Ces questions, ce sont celles du caractère et ce sont les joueurs qui porteront ce maillot qui apporteront les réponses. C'est pour cela qu'on veut s'intéresser de près aux individus, aux hommes.

Ce caractère a-t-il manqué lors de la dernière Coupe du monde ?

Pendant la Coupe du monde, nous avions une des plus mauvaises conquêtes. La première des choses, pour ceux qui porteront bientôt ce maillot, c'est d'avoir une conquête qui fait peur. Le caractère de cette équipe, son identité, tout cela reste à construire. Une équipe qui ne lâche rien, par exemple. C'est ce qu'on souhaite.

Vous semblez apporter beaucoup d'importance à la psychologie mais, aussi, à la dureté de votre équipe...

La base du rugby est là : la touche, la mêlée, la défense, les mauls. L'agressivité, en fait. Et c'est un sujet identitaire.

Comment un entraîneur peut-il influer sur ce paramètre ?

L'identité va se construire dès le premier entraînement. La manière dont on va respirer ensemble, pendant 1 minute 30. (il inspire puis expire) Puis la manière dont nos leaders vont, en quinze secondes, nous projeter vers la prochaine séquence qui durera quatre minutes.

Ces exercices peuvent-ils vous permettre de faire émerger du caractère ?

La compétition, c'est un équilibre entre le rationnel et l'émotionnel. La technique, le physique, la stratégie, tout ceci tient du rationnel. Ensuite, on puise dans l'émotionnel : la confiance, le stress, la pression. Cet ensemble est un subtil équilibre. Et l'entraînement peut aider à le construire.

Ce qui ne nous dit pas comment les entraînements choisis vont aider à le construire...

A l'entraînement, on ne se formate pas seulement sur le jeu. Une action se termine ? Tout le monde se réunit vite, en courant, pour une respiration collective ; puis un briefing rapide des leaders, pour basculer en confiance vers l'action suivante. Ce sont des séquences qu'on retrouvera en match, qu'on pourra reproduire. Sur ces temps aussi, l'entraînement doit nous formater, nous préparer au match. Et peut-être qu'on saura, demain, gérer toutes ces deuxièmes mi-temps qui nous ont échappé au Japon.

C'est effectivement une constante de cette équipe de France, ces dernières années : les deuxièmes mi-temps ratées.

C'est exact. A la Coupe du monde, nous avons gagné les premières mi-temps avec douze à vingt points d'avance. Mais ensuite, on jouait pour ne pas perdre. C'est notre réalité. Il faut conserver cette qualité en première mi-temps mais développer notre capacité de gestion de temps forts et temps faibles lors des secondes mi-temps. Il faut que cette équipe sache se projeter sur l'action à venir, qu'elle apprenne à rebondir dans la difficulté. Elle ne peut plus finir les matchs complètement dégradée, comme elle a pu le faire. Je crois qu'en gérant mieux ces temps de respiration, ces temps de débrief pour se projeter vers la suite, on trouvera une nette amélioration.

Pour reprendre votre première explication, est-ce sur ce paramètre émotionnel que les Bleus ont trop souvent flanché, beaucoup plus que sur le rationnel ?

Très juste. Cette équipe a été en difficulté dans sa gestion de la compétition, ce que d'autres appellent la stratégie mentale. Il y a un énorme travail à fournir dans ce secteur. Une fois par semaine, on travaillera sur ce sujet : comment gère-t-on son avant-match, son match et son après-match ? L'enjeu est important pour cette équipe.

Il faudra, aussi, trouver les bons leaders...

Oui, il nous faudra des alliés. Des gens convaincus, très engagés, habités par notre projet. Des hommes forts, aussi. C'est important.

En a-t-il manqué, au Mondial ?

Je parle du futur, pas du passé.

Votre constat des deuxièmes mi-temps dégradées est assez éloquent...

C'est plus compliqué. Il faut aussi considérer le cadre de jeu, qui manquait parfois de clarté. Cette équipe manquait globalement de confiance. Elle était neuvième au classement mondial. Ce n'est pas pour rien. Il a fallu une lente érosion pour en arriver là.

Les hommes

Pour le futur, avez-vous trouvé vos leaders, vos « hommes forts » ?

Pour l'instant, on cherche des gens exemplaires. Ce ne sont pas nécessairement les plus brillants en match, chaque week-end. D'autant qu'avec nos saisons si longues, il est difficile d'être toujours à son meilleur niveau. Mais il nous faut des gens au comportement exemplaire. Ensuite, le terrain révélera des leaders. Il faut faire confiance à la nature, qui révélera des hommes. C'est la prochaine étape.

Allez-vous d'abord en nommer ou laisser dans un premier temps les choses se mettre en place, librement ?

On va voir. Je ne veux pas révéler toute la méthodologie. Mais l'idée, oui, c'est de laisser des joueurs s'exprimer et se révéler. Ensuite, il faudra voir qui prend la parole, et pourquoi : Est-ce pour projeter l'équipe sur ce qui vient ? Est-ce pour donner une direction stratégique ? Est-ce pour partager un souvenir, et rappeler à chacun l'identité profonde de cette équipe pour lui rendre de la confiance ? Plein de choses peuvent émerger. On les analysera.

Connaissez-vous déjà les 42 noms que vous annoncerez début janvier ?

Avec le staff, nous nous sommes réunis pour deux séminaires de quatre jours et, entre chaque séminaire, nous nous réunissons tous les lundis et mardis. A chaque fois, nous établissons une liste de 42 joueurs. C'est un rituel. Toutes les semaines, elle évolue en fonction des blessures et des états de forme. A instant T, je connais notre liste de 42 joueurs. Mais elle peut encore évoluer, sur quelques éléments, d'ici à l'annonce officielle.

Par exemple ?

Les blessures, je vous l'ai dit. Nous suivions par exemple Julien Delbouis et Samuel Ezeala, qui depuis ont connu des blessures mettant fin à leur saison. On suit Baptiste Couilloud, qui vient de se blesser à l'épaule. Le rugby est un sport qui fait mal. D'où l'intérêt de suivre une liste de joueurs plus large que 42 unités. Même si, notre envie, c'est de ne pas trop faire bouger cette liste d'une échéance à l'autre.

Parce qu'il y a, déjà, une forme d'urgence ?

Nous n'avons que 36 matchs d'ici à la prochaine Coupe du monde. C'est peu, pour faire monter une sélection en puissance. Le temps nous est clairement compté. Surtout quand on sait qu'une équipe championne du monde, en moyenne, ce sont des joueurs de 28 ans et 45 sélections.

A l'entame de votre mandat, fixez-vous une limite d'âge aux joueurs à convoquer ? Quid de Médard, Slimani ou Huget ?

Cette donnée ne peut pas être ignorée. On ne s'interdit rien, mais la projection est importante pour tenir notre cap.

Vous parliez du besoin d'être performant dès ce premier Tournoi. Mais 2023 est donc déjà dans un coin de vos têtes ?

Ce qui pilote nos choix, ce sont nos flèches du temps. Il y en a trois : à court, moyen et long terme. Nos sélections doivent répondre à ces trois flèches.

Et donc ?

Bien sûr que la flèche du temps à long terme, celle qui amène jusqu'à la Coupe du monde 2023, est déjà influente. Nous avons identifié un âge où, généralement, un joueur a déjà connu son premier pic de performance puis un certain temps d'errance, qui touche la majorité des joueurs internationaux. A cet âge, il trouve une lumière. Ce n'est pas un schéma unique, une vérité absolue. Mais on sait qu'il y a des caps dans une carrière internationale, avant d'être pleinement en maîtrise.

Prônez-vous une rupture avec la Coupe du monde et ce qui se faisait avant, dans le choix des joueurs ?

Pour être tout à fait honnête, non. Il y aura plutôt de la continuité.

Parce qu'il y des choses acquises durant ce Mondial ?

Oui. Nous sommes cinq du nouveau staff à avoir vécu ces cinq mois de Coupe du monde, de la préparation à la compétition. C'est énorme. Sans cette expérience, on travaillerait aujourd'hui sans savoir. Ce n'est pas le cas. Nous avons la chance de travailler sur un héritage, en connaissance de ce qui a fonctionné et ce qui nécessite une attention particulière.

Sur le choix des joueurs, cette Coupe du monde vous a-t-elle aussi apporté des certitudes ? Dupont et Ntamack seront-ils reconduits à la charnière ?

Il y a un socle commun, c'est évident. Ça ne fait pas une vérité, mais ce sont des repères qui doivent nous servir. Voilà pourquoi on ne souhaite pas les bouleverser complètement. La continuité doit nous aider. De toute façon, de par les blessures et les méformes, il y a une rotation qui se fait naturellement. Rien ne sert de trop en rajouter.

Allez-vous faire appel à des joueurs d'origine étrangère ?

Dès lors qu'un joueur est sélectionnable, on ne se l'interdit pas.

Le choix du capitaine

Connaissez-vous déjà l'identité de votre futur capitaine ?

On y travaille.

Quand l'annoncerez-vous ?

Le 8 janvier. Mais pourquoi cette question du capitaine est-elle si récurrente ? On ne s'attendait pas du tout à ce que cette question obsède tant. C'est étonnant. Pourquoi se focaliser autant sur un seul homme ?

C'est traditionnellement la première décision majeure d'un nouveau staff en Bleu. Une sorte de marqueur, de point de départ...

Pour le joueur qui sera désigné, on aimerait lui éviter la surcharge du rôle. Il faut qu'il garde de la marge de manœuvre, qu'il puisse rester le joueur qu'il est déjà. Cette envie naît de notre expérience commune, avec Raphaël (Ibanez, N.D.L.R.). Nous connaissons les responsabilités de ce rôle.

Le capitaine nommé sera-t-il en responsabilité pour quatre ans ?

Non. Il sera nommé pour une période de huit semaines, uniquement pour le prochain Tournoi des VI nations. On ne s'aventurera pas à nommer un capitaine pour quatre ans.

Pourquoi ?

Tenir quatre ans, c'est possible mais c'est long. Dans notre situation, nous trouvons plus judicieux de ne pas le faire.

Sur ce rôle aussi, cherchez-vous de la continuité ? Un joueur déjà à la Coupe du monde, potentiellement un vice-capitaine ?

Permettez-moi de ne pas aller plus loin. Mais croyez-moi, on y travaille. On en parle avec les joueurs, on échange. Il faut trouver le bon timing, la bonne personne, celle qui a les bonnes connexions avec ses coéquipiers.

Un capitaine est-il le choix d'un staff ou celui d'un groupe ?

C'est aussi notre réflexion actuelle, la question de la méthodologie. Nous n'irons pas sur un capitaine élu par le groupe. Mais je crois tout de même que les envies du groupe sont primordiales. C'est ce qu'on essaie de ressentir, au travers de nos discussions et nos entretiens.

Les joueurs vous disent-ils clairement leurs envies ?

Il y a une pudeur. Évidemment qu'aucun joueur ne va dire : « je veux untel comme capitaine. » Mais au travers des discussions, des retours sur expérience, on peut établir des connexions, des affinités. Sans mettre les joueurs en porte-à-faux, il y a des enseignements importants qui naissent de ces échanges.

Qui tranchera, in fine ?

Moi. Ou plutôt « nous », tout le staff. Mais la dernière décision me reviendra effectivement.

L'entraînement et le projet de jeu

Au-delà des entretiens individuels, le travail a-t-il déjà démarré avec les joueurs ?

Nous avons une plate-forme avec les joueurs et nous avons déjà commencé à travailler avec eux, pour leur montrer ce que l’on attend d’eux à l’entraînement sur deux appuis, sur trois appuis, sur le travail de touche, etc. Ce sont des petits exercices. On leur envoie le terrain tel qu’on l’a dessiné pour qu’ils aient des repères. Ensuite, les 42 sélectionnés recevront le contenu du travail à effectuer entre l’annonce, le 8 janvier, et la mise en œuvre le 20 janvier au matin.

Vous parlez des entraînements comme d'une discipline à part entière, une performance...

(il coupe) Ça l'est. Nous avons une première version que nous avons expérimentée avec Massy. Nous la ferons évoluer et nous devrons être prêts, dès le premier rassemblement. Encore une fois je le répète : le temps nous est compté. Nous devons être précis dès le départ.

Comment ?

Il y a beaucoup de réflexions et d'échanges. Sur les circuits courts qu'on souhaite utiliser, par exemple. Sur le jeu de transition : nous avons arrêté cinq formes de jeu défensif de transition, et cinq autres pour le jeu offensif de transition. On met aussi l'accent sur la conquête. L'Afrique du sud a été championne du monde d'abord parce qu'elle disposait certainement de la meilleure conquête au monde. Ensuite, parce qu'elle avait la meilleure défense. On ne peut pas négliger ces secteurs. Ils ne sont pas seuls, mais ils sont importants.

Ce sont donc vos axes prioritaires d'entraînement ?

Nous avons un travail à pérenniser, c'est l'analyse de la défense. En clair : comment une défense peut faire suffoquer une attaque (il mime des tremblements avec les mains). Je crois que nous avons bien su le faire, pendant la Coupe du monde, contre l'Argentine et le pays de Galles. Certes, nous encaissons quatre essais mais tous à zéro passe : deux ballons portés contre l'Argentine, un ballon tombé et un ballon arraché contre le pays de Galles. Le reste du temps, notre défense a plutôt bien fonctionné.

Et pour le jeu offensif ?

Il y a un équilibre à trouver entre notre identité profonde et les choses adaptatives, qu'on peut faire bouger à la marge. Avec si peu de temps en équipe de France, on ne peut pas bouger grand-chose sur la stratégie. On a pu l'expérimenter et s'en rendre compte durant la Coupe du monde.

Comment ?

Dans la préparation des matchs face aux USA et au Tonga, nous avons énormément travaillé sur la stratégie à mettre en place lors des deux premières phases de jeu. Cela impliquait pas mal de changements, mais il y avait peu de temps d'entraînement pour un tel objectif. Une priorité de notre jeu est de garder la connexion 9-10. Or, sur ces matchs, avec tous les changements réclamés, le numéro 10 avait tendance à disparaître. Et quand le demi d'ouverture disparaît, que la connexion 9-10 est moins évidente, le jeu devient moins fluide. A trop vouloir faire bouger les choses, on a perdu les joueurs. On s'est aussi perdus.

Que partagez-vous de votre projet avec les clubs ?

Tout. Quand on rencontre les entraîneurs ou les managers de club, on leur donne tout ce qu'ils veulent. Absolument tout notre travail. La V1 de nos entraînements, leur squelette... ils ont déjà tout entre les mains. Je sais d'ailleurs que certains s'en servent et ont pioché beaucoup de choses. Chez certains, on a même pu intervenir sur le terrain. Chez d'autres, non. Ce n'est pas grave. L'important, c'est qu'ils aient accès à tout. Ensuite, ils piochent ce qu'ils veulent.

Certains clubs ne vous ouvrent pas facilement leurs portes, comme Toulon...

On a pu voir tous les joueurs sans problème. Ils ont aussi accès à une plate-forme d'échange. Ils sont curieux de voir quels exercices, même basiques, ils peuvent utiliser tous les jours à l'entraînement. On a aussi accès à leurs données data. Par exemple, on peut leur dire : « sur un entraînement de 5000 mètres, il faut que tu passes au moins 1km au-dessus de 15km/h, 500 mètres au-dessus de 21km/h et 400 mètres d'accélération supérieure à 2 mètres par seconde. » Voilà des exemples concrets de nos échanges. On peut travailler en précision et les joueurs peuvent cadrer individuellement leur entraînement collectif. Ils ont les clés en main.

Très tôt, vous avez pu rencontrer Ugo Mola, Franck Azéma et Laurent Travers, les entraîneurs des trois plus gros pourvoyeurs du XV de France. Qu'en est-il ressorti ?

C'était riche. Pour commencer, ils ont pu faire remonter leurs griefs. C'était important.

Quels étaient-ils ?

Désentraînement et démotivation des joueurs, quand ils reviennent en club après une séquence internationale. Très tôt, on savait donc qu'il fallait travailler sur ces deux axes : intensité des entraînements et motivation des joueurs. A ce sujet, je constate d'ailleurs que les joueurs revenus de la Coupe du monde sont très performants avec leur club, dans leur grande majorité. Depuis le Mondial, certains clubs ont aussi repris intégralement des systèmes mis en place en équipe de France.

Vous parlez de Toulouse et de son système défensif...

Je ne citerai personne. Mais ce constat fait plaisir. Cela donne du crédit à notre travail.

Vous parlez de crédit. Mais l'histoire montre que ce crédit, traditionnellement accordé aux nouveaux sélectionneurs, est aussi un élément d'une grande fragilité...

Je le sais et je m'y prépare. A la première désillusion... (il sourit)

Jouer l'Angleterre pour le premier match, au Stade de France, est-ce le pire des scénarios ? Ou le meilleur ?

(il grimace) Il fallait bien jouer l'Angleterre, tôt ou tard. On la joue tous les ans dans le Tournoi des 6 nations et une année sur deux, c'est à Paris. Il s'avère que, cette année, c'est à Paris et le 2 février. Bon, c'est comme ça...

Pour conclure : dans un an se tiendront les élections présidentielles de la FFR. Imaginez-vous travailler avec un autre président que Bernard Laporte, qui vous a choisi ?

Ah, ça, c'est la politique... (il baisse le regard et marque une pause) Je n'ai pas envie d'aller sur ce terrain. (il marque une nouvelle pause) Je vous l'ai dit, nous avons construit trois projections, trois flèches du temps. A court, moyen et long terme. Sur aucune de ces flèches, cette échéance électorale n'apparaît. Cette date n'est pas sur notre chemin. Voilà. Et permettez-moi de ne pas m'étendre plus sur ce terrain politique.

Emmanuel Massicard avec Léo Faure, Jérémy Fadat et Jérôme Prévôt
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