Van Niekerk : le libre de la jungle

  • Joe Van Niekerk : le libre de la jungle
    Joe Van Niekerk : le libre de la jungle Photos M. D. / Photos M. D.
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    Joe Van Niekerk : le libre de la jungle Photos M. D. / Photos M. D.
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Des années durant, le Springbok Joe van Niekerk (38 ans, 52 sélections) fut le leader maximo du RC Toulon. Voici quelques mois, il a pourtant décidé de tout plaquer pour se réfugier dans la jungle du Costa Rica, où il a recréé à sa façon le mythe du bon sauvage…

Comment avez-vous atterri ici ?

Le jour où j’ai mis un terme à ma carrière de rugbyman (juin 2014, N.D.L.R.), j’ai ressenti comme un vide. Je me suis posé une question : "Qui suis-je, maintenant que l’on m’a pris ce qui était ma vie depuis vingt ans ?" Parce que la gloire, les médailles, l’argent et les autographes ne sont finalement qu’une illusion. Quand tout s’arrête, il ne reste que des souvenirs, de la poussière.

Comment avez-vous réagi ?

Au départ, je n’avais pas de réponse à mon questionnement. Je savais juste que j’avais besoin de donner un sens à ma vie, de trouver quelque chose de puissant et en mesure de ne plus me faire penser au vacarme d’un stade de 60 000 personnes, à la décharge d’adrénaline propre à la sortie du tunnel, aux camarades qui étaient autour de moi depuis si longtemps…

Qu’avez-vous décidé ?

Je me suis dit : "J’ai pensé à moi pendant quinze ans, il est temps d’aider les autres." (...) Avec ma petite amie Marie, nous voulions être connectés avec la nature, les arbres, les plantes et les animaux. On connaissait tous les deux le Costa Rica. On savait quelle était la puissance de sa nature. On a donc décidé de tout plaquer pour s’y installer.

Que faites-vous, dans la jungle ?

Cette vallée de Tinamaste est un territoire sacré, jonché de vestiges de civilisations disparues. Surtout, cet endroit recense les plus grands chamanes de la planète. Avec Marie, nous avons acheté un morceau de terre pour en faire une immense ferme organique. Bientôt, nous pourrons vivre en totale autonomie, en consommant seulement les légumes et les fruits de notre terre, en buvant l’eau pure des deux sources qui coulent sous nos pieds.

Ce genre de concept un peu "new age" répond-il à un effet de mode ?

Pas seulement. Et puis je n’aime pas le terme "new age", je lui préfère "jungle chic" ! (rires) À Rama Organica, nous accueillons des gens souhaitant faire un break dans un endroit doté d’une incroyable énergie.

Des "gens" ?

Toutes sortes de gens ! Des patrons d’entreprise, des musiciens, des peintres et des backpackers ! Nous accueillons même des séminaires d’entreprise ! Dans le futur, j’aimerais beaucoup recevoir des équipes de rugby en stage de présaison. (...) Dans la vallée de Tinamaste, le temps s’accorde une pause : on lit, on médite, on boit du thé face à la cordillère des Andes tout en écoutant les singes hurleurs. Et puis, il y a les cérémonies de guérison.

Qu’entendez-vous par là ?

La cérémonie en question est menée par un chamane, un guide spirituel. Nous nous regroupons généralement sous le grand tipi, là-bas. Nous absorbons des décoctions faites avec des plantes médicinales puis on se laisse guider par les incantations du chamane. C’est un rite de purification.

Qu’avez-vous ressenti, la première fois ?

Ce fut comme une explosion. Les plantes aident à éliminer toutes les toxines et les énergies négatives accumulées dans le corps depuis le premier jour. Moi, j’ai pleuré, vomi, évacué tous les trucs que j’avais dû prendre au rugby : les infiltrations de corticoïdes, les cachets relaxants et que sais-je encore. Après la cérémonie, je ne me suis jamais senti aussi bien. C’était comme une explosion de bien-être. Puis, au fil des jours, mon être s’est rééquilibré ; j’ai pris conscience de ce qui avait de l’importance et ce qui n’en avait pas. J’ai mis l’ego de côté, aussi…

En aviez-vous beaucoup ?

Bien sûr, il en faut pour survivre sur un terrain de rugby ! Mais il ne faut pas que l’ego prenne une place trop importante. Moi, j’ai arrêté de croire que les grosses voitures de sport, les fringues de luxe et les mannequins avaient de l’importance. Aujourd’hui, je traite juste mon corps comme le temple de mon âme : je décide quelle nourriture j’y introduis, quel oxygène, quelle énergie. Je le traite comme il devrait toujours avoir été traité.

Avez-vous participé à beaucoup de cérémonies ?

Oui. Dans l’idéal, j’aimerais même un jour diriger ma propre cérémonie. Quand nous avons créé Rama Organica * avec Marie, nous avons ouvert les rites de guérison à tout le monde. C’était gratuit et toute la vallée était la bienvenue. Mais on a dû faire évoluer le concept vers des retraites payantes. Financièrement, nous commencions à avoir des difficultés pour tout assumer.

À ce point ?

Quand nous sommes arrivés, tout n’a pas été rose. J’ai comme traversé un cercle de feu pour m’implanter au Costa Rica. Des gens en qui nous avions confiance nous ont escroqués de 70 000 euros, les travaux n’avançaient pas et tout ce que j’avais économisé en quinze ans de rugby pro me filait entre les doigts. Je crois que les gens d’ici pensaient que nous étions deux millionnaires, ce qui était totalement faux ! J’avais sué, saigné pour gagner cet argent-là !

Comment avez-vous rencontré Marie ?

Elle était la propriétaire de ma maison à Carqueiranne ! Aujourd’hui, c’est Raphaël Lakafia qui y vit. (...) Marie est un don du ciel à mes yeux. Elle m’a beaucoup aidé à la fin de ma carrière.

Cela fut-il si dur de quitter la scène ?

Oui et non. Après quinze ans de rugby pro, je me suis rendu compte que je ne connaissais rien de la vie. Je ne savais rien de la personne qui rangeait nos maillots, de celle qui les lavait… Jusqu’en 2014, on avait toujours tout fait pour moi. Aujourd’hui, je suis donc en construction. J’apprends le marketing, la comptabilité, l’agriculture. J’apprends à tenir un potager, à nourrir des poules, à parler espagnol. J’ai une vie d’homme, quoi.

Vous avez énormément maigri…

Quand j’ai arrêté le rugby, j’ai pris un virage à 180 degrés : j’ai arrêté de boire, je suis devenu vegan et j’ai commencé à m’intéresser à la spiritualité. J’ai aussi fait un jeûne d’une vingtaine de jours durant lequel je n’ai bu que des jus de fruit. J’ai perdu vingt kilos. Je me suis purifié, j’étais bien. Mais…

Mais quoi ?

Une photo de moi, amaigri et barbu, a alors atterri entre les mains d’un tabloïd sud-africain. Ils ont construit un tissu de mensonges me concernant : "Regardez-le ! Regardez ce qu’est devenu l’ancien Springbok ! Il est dépressif, peut-être même a-t-il le cancer !" Si ces gens-là me lisent aujourd’hui, qu’ils sachent donc que je n’ai jamais été aussi heureux.

Avez-vous d’autres "vérités" à délivrer ?

Oui ! Contrairement à ce que j’ai pu lire sur les réseaux sociaux, Rama Organica n’est ni un hôpital pour grands brûlés ni un centre d’aide aux victimes de burn-out. Tout le monde est le bienvenu, dans la forêt sacrée ! (...) Il y a quelque temps, nous avons accueilli chez nous un stagiaire venu de France. Deux mois durant, il s’est donc occupé de la gérance de la ferme et, dans ce laps de temps, il a arrêté de fumer, il a perdu huit kilos et retrouvé la joie de vivre qu’il avait un peu perdu, après sa rupture. Et il n’a même pas participé à une seule cérémonie ! Franchement, vous ne pouvez imaginer la puissance qui se dégage de ce lieu…

Êtes-vous religieux ?

J’ai la foi mais je n’ai pas de religion. Je crois en une puissance supérieure, la source de toute vie. Nous sommes tous issus de cette puissance-là, quelle que soit notre profession, notre religion ou notre race. Mon maître spirituel, Sri Mooji Baba, dit qu’il n’y a pas de dualité entre deux êtres humains ; il dit que cette force est derrière chacun d’entre nous. Je n’ai pas le moindre doute, non plus, sur l’existence d’une vie après la mort. Quand je partirai, je me poserai simplement une question : "Ai-je bien traité les gens qui m’aiment ?"

Avez-vous des modèles ?

Je ne crois pas en Dieu mais j’ai une admiration sans bornes pour Jésus Christ. Il n’était qu’amour. Le problème, c’est que les gens autour de lui n’étaient pas prêts pour ça. Ils ne comprenaient pas que sa démarche pouvait être désintéressée. Ils se disaient : "Mais il veut quoi, ce mec ? Notre argent ? Le pouvoir ?" Alors, ils ont préféré le faire disparaître.

Les chamanes de la vallée de Timanaste savent-ils quelle était votre vie, avant ?

Oui ! (rires) L’autre jour, l’un d’entre eux a même diffusé une vidéo de mes highlights, peu après une cérémonie. Il disait : "Mais Joe, c’est vraiment toi ? Tu sembles tellement en colère ! Mais pourquoi leur veux-tu tant de mal ?" C’était très drôle.

Certains observateurs, en France, pensent que la drogue s’est nettement répandue dans le rugby. Qu’en pensez-vous ?

Que disent-ils ? Qu’il y en a plus qu’avant ? Croyez-vous vraiment qu’il y en a plus qu’avant ? Sont-ils vraiment sérieux ? (rires) Je vais vous dire une chose. Je ne crois pas à un système de dopage organisé au rugby mais des drogues récréatives en troisième mi-temps, il y en a toujours eu. Et franchement, je crois que les instances du rugby devraient être plus clémentes vis-à-vis de ces comportements-là.

Comment ça ?

Suspendre un joueur six mois ou un an parce qu’il a pris de la cocaïne en soirée me semble exagéré. Plutôt que de fouetter et détruire, on devrait accompagner les joueurs, leur tendre la main, les aider. Et puis…

Quoi ?

On nous refile tellement de merdes après les matchs : des pilules pour dormir, du Tramadol (un décontractant musculaire) et que sais-je encore… Vous croyez vraiment que c’est bon pour le corps ? Et pourtant, c’est totalement légal et répandu. Mais ce qui m’ennuie le plus est de voir l’alcool au centre de tout, au rugby. En troisième mi-temps, nous buvions des litres et des litres de bière, moi le premier. Il n’y a pourtant rien de pire après un match de rugby : ça fige le sang, ça fatigue, ça déshydrate et ça ralentit la guérison. Mais l’alcool fait partie des mœurs, dans notre sport. Et ses lobbys y sont très bien introduits. Ils financent même les plus grandes compétitions.

Que préconiseriez-vous ?

Il existe, dans ces montagnes, un million de plantes, dont le cannabis, pouvant aider les sportifs à récupérer de leurs efforts. Mais avant que cela ne rentre dans les mœurs, avant que les lobbys pharmaceutiques libèrent le monde de leur emprise, j’ai bien peur que nous ayons le temps de mourir deux fois. Vous vous rendez compte que l’on vit dans un monde ayant encore peur du pouvoir des plantes ? C’est ridicule…

Avez-vous assisté, dans votre vie, à quelques troisièmes mi-temps partant dans tous les sens ?

Oui, et pas qu’une fois ! (rires) Je me souviens d’un soir où Gavin Henson avait un peu bu. Après ça, il a pété les plombs, juré que j’étais un mauvais capitaine, critiqué Jonny (Wilkinson) et dit que le meilleur joueur du monde, c’était lui. Moi, je n’étais pas offusqué. Ça m’avait même fait rire. Mais Fotu (Auelua, ancien numéro 8 de Toulon) lui avait collé une tarte pour le faire taire. Puis ça avait un peu dégénéré (Henson en était venu aux mains avec Matt Henjak, le demi de mêlée australien du RCT).

Sortez-vous souvent ?

Non, je me couche à 22 heures, me lève à 5 heures. Puis je médite, je fais du yoga et travaille beaucoup. Mes journées sont bien remplies.

Le rugby vous manque-t-il ?

Le jeu, oui. Je réfléchis d’ailleurs à monter une équipe de rugby à toucher avec les enfants de la vallée. Je suis sûr que ça leur plairait.

Qu’est-ce qu’il ne vous manque pas ?

Un rugbyman professionnel est une sorte de modèle aux yeux de certaines personnes. Je me souviens d’une vieille dame à Toulon qui avait perdu son fils et qui, je crois, voyait en moi son enfant tel qu’elle aurait aimé qu’il grandisse. Ça, c’est de l’amour pur. L’autre face de la célébrité, la mauvaise, c’est qu’un champion n’a pas le droit d’être triste. Le moindre geste d’humeur peut mettre ta réputation en danger. Tu dois sourire en toutes circonstances.

Avez-vous totalement coupé avec le monde du rugby ?

Non, je regarde tous les matchs de Toulon à la télé. Ce club, c’est l’autre amour de ma vie. Les supporters du RCT sont bien plus fidèles et passionnés que ceux des Springboks.

Y pensez-vous souvent ?

Parfois, oui. L’autre jour, dans le jardin, je me suis revu à l’un de mes premiers entraînements à Toulon : Pierre Mignoni donne à Jonny Wilkinson, qui donne à Sonny Bill Williams, qui donne à Tana Umaga. Et moi, je me disais : "Merde, c’est qui le prochain ? Michael Jordan ?" Cette équipe, mon frère, c’était les All Stars du rugby.

Pourquoi un tel attachement à Toulon ?

Le RCT m’a sauvé, tout simplement. En 2008, j’ai signé un précontrat avec Northampton. Tout allait bien, je devais quitter Johannesbourg pour m’installer en Angleterre.

Et alors ?

Les Saints ont été relégués en deuxième division. Ils ont dû estimer que je coûtais trop cher, alors ils m’ont inventé une maladie.

Laquelle ?

Ils ont dit que je souffrais du dos, que c’était grave, que je ne pouvais plus jouer au rugby ! Mais vous rendez-vous compte du mal que ce genre de comportement peut faire à quelqu’un ? Et puis, Toulon m’a tendu la main…

Que vous inspire le Top 14 d’aujourd’hui ?

C’est une belle compétition mais je ne suis pas certain que j’y aurais encore ma place.

Pourquoi ?

L’an dernier, je regardais un match de Montpellier. Je me demandais si Jacques Du Plessis, Bismarck (Du Plessis) ou Paul Willemse ne se mangeaient pas entre eux, tellement ils étaient énormes ! (rires) Sérieusement, j’aurais presque peur pour ma santé !

Avez-vous déjà joué blessé ?

Pas qu’une fois… Mais je ne suis pas le seul dans ce cas. Parfois, les joueurs pourraient mourir sur le terrain, juste pour montrer au coach qu’ils sont courageux.

Et vous ?

Moi, j’ai enchaîné quatre matchs avec Toulon alors que je souffrais d’un très mauvais torticolis. Mes cervicales étaient bloquées et quand je plaquais, je ressentais une décharge électrique qui me parcourait tout le bras droit. J’étais dingue, quand j’y repense…

Pensez-vous que le Top 14 soit un championnat violent ?

Pas plus qu’un autre… Mais le Top 14 est quelques fois un peu cinglé.

Pourquoi ?

Je revois le premier match de Bakkies Botha avec Toulon. On se déplaçait à Biarritz, ce jour-là et Sylvain Marconnet, le pilier d’en face, avait mis son doigt dans les fesses de Bakkies.

Êtes-vous sérieux ?

(il éclate de rire) Mais oui ! Bakkies était hors de lui dans les vestiaires. Il me disait : "Joe, tu te rends compte ? Il m’a mis le doigt dans le cul ! Et deux fois, en plus !" Bakkies a tout essayé pour se faire justice. Il a chassé l’autre comme du gibier. Mais Marconnet est malin…

Avez-vous déjà eu peur, au rugby ?

Sur un terrain, non. En revanche, j’ai été particulièrement touché par le stage de préparation des Springboks, peu avant la Coupe du monde 2003.

Que s’est-il passé ?

La Fédération (Saru) avait jugé bon de nous regrouper dans un camp militaire (Kamp Staldraad), situé près de la frontière du Botswana. Je peux voir quelques vertus à ce genre de stage commando. C’est une méthode de management comme une autre, après tout. Mais là, c’est allé beaucoup trop loin. Ils ont voulu nous briser, nous humilier, nous faire peur. J’ai même perdu 4 kilos en trois jours…

Ça a marché ?

Le stage ? On a été sortis de la compétition par les All Blacks en quarts de finale ! Kamp Staldraad, c’était dingue quand j’y repense. Nous appelions les militaires "monsieur", eux nous répondaient en utilisant notre numéro de matricule. Nous devions escalader, nus, des tunnels creusés par les renards pendant qu’ils déversaient sur nos têtes de l’eau gelée. Tout le temps que durait notre ascension, on attendait des enregistrements de God Save The Queen et du Haka. C’était fou, je vous dis. Nous avions aussi passé une nuit dans le désert. Nous étions tous morts de faim, alors les militaires nous ont porté des boîtes à l’intérieur desquelles il y avait des poulets vivants.

Qu’avez-vous fait ?

J’ai grandi à Johannesbourg. Je suis un petit mec de la ville, moi ! Je n’avais jamais tué de poulet ! Surtout que les militaires refusaient de nous donner un couteau. Nous devions donc tuer les bêtes de nos propres mains. Je crois même qu’un joueur a arraché une veine de l’animal avec les dents. Quel cauchemar. Si j’avais été un cadre de l’équipe à l’époque (il avait 25 ans), j’aurais refusé de mettre mes coéquipiers en danger dans ce genre d’exercice.

Gardez-vous un seul bon moment de Kamp Staldraad ?

Heu, pas vraiment… Un matin, alors que l’on devait rester dans l’eau très froide d’un lac, quelques joueurs ont tenté de regagner la berge. Les militaires les ont alors menacés avec leur flingue, tirant même deux balles à terre.

C’est dingue…

Un autre après-midi, par 35 degrés, les militaires nous ont regroupés en plein soleil. Derrick Hougaard (demi d’ouverture) a levé la main et demandé : "Monsieur, je peux vous poser une question ?" L’autre a répondu : "Oui, matricule 42 !" Et Derrick d’enchaîner : "Vous n’auriez pas de l’écran total ?" On a tous explosé de rire et les militaires étaient fous de colère. Alors, on s’est mis à la queue leu leu pour faire des pompes, pendant que les soldats allaient et venaient sur le pont que formaient nos dos.

Peu après Kamp Staldraad, des accusations de racisme ont touché le groupe des Springboks, le deuxième ligne Geo Cronjé ayant refusé de partager sa chambre avec le métis Quinton Davids. Comment avez-vous vécu cette période ?

C’était horriblement décevant. En 1995, la victoire des Springboks en Coupe du monde avait fait basculer le pays dans l’ère de la "rainbow nation" (la nation arc-en-ciel). J’avais 15 ans à l’époque mais qui a pu oublier l’image de Nelson Mandela portant le numéro 6 de François Pienaar ? Qui a pu oublier les rues de nos villes inondées de gens de toutes les couleurs après le coup de sifflet final ? Passé l’euphorie du titre, tout s’est un peu délité en Afrique du Sud et cette année 2003, il y avait une mauvaise énergie au sein du groupe, une séparation réelle entre les noirs et blancs de l’équipe. Moi, je trouve ça inhumain. Ma mère ne m’a pas élevé ainsi. Comme je vous l’ai dit, nous venons tous de la même source.

Vous ne parlez jamais de votre père…

Il est décédé dans un accident de voiture quand j’avais 14 ans. Au départ, j’ai eu beaucoup de mal à me faire à son absence. Je n’ai pas su contenir cette immense vague de douleur et j’ai un peu pété les plombs, me suis rebellé contre toute forme d’autorité. (...) C’était si subi, si violent. La veille, il m’avait souhaité "bonne nuit" et quelques heures plus tard, au réveil, il n’était plus là. Je crois qu’il a fallu quinze ans avant que je ne laisse vraiment partir mon père, avant que j’accepte totalement sa mort… Mais aujourd’hui, je suis en paix.

* ramaorganica.org

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