« Obtenir un soutien massif du gouvernement » : face à l'urgence, Goze monte au front

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Depuis Perpignan où il est confiné, Paul Goze passe ses journées au téléphone. Dans son viseur, la sortie de crise et les scénarios de reprise en septembre. Pour lui, attendre décembre reviendrait à mettre l'ensemble du rugby pro en danger. Tour d'horizons des enjeux...

Comment allez-vous en cette période de confinement ?

Avant tout, je souhaite à nouveau rendre hommage, au nom du rugby professionnel, à tous ces héros du quotidien, mobilisés nuit et jour pour lutter contre le Covid 19. Nous vivons une catastrophe sanitaire et économique majeure et j’exprime également toute ma solidarité envers les acteurs du rugby français qui aujourd’hui sont pour certains en grandes difficultés, craignant pour leur avenir. Comme je l’ai déjà dit aux 30 présidents de clubs, la Ligue met tout en œuvre pour les aider à amortir le choc, notamment financier.

La période est particulière, inédite. Il faut s’adapter. Comme tout le monde, je reste chez moi et je travaille par téléphone ou par visioconférence. Je ne m’ennuie pas, vous savez. Il y a énormément de réunions, et même à distance on essaie de faire avancer le rugby.

L’isolement est-il pesant ?

Pas vraiment, parce que je n’ai pas le choix. Mais, évidemment que les échanges téléphoniques n’ont rien à voir avec les réunions que l’on peut mener quand nous sommes tous présents dans une même salle, face à face, et que l’on échange directement.

Cette distance a-t-elle amplifié la cacophonie entre présidents de clubs ?

Cacophonie, pfff… (il souffle) D’accord, il y a eu quelques prises de position dans les médias en ordre dispersé mais c’est tout. La cacophonie dont vous parlez n’est qu’apparente. En réalité, si les gens se sont exprimés dans le cadre de nos groupes de travail, certains faisant même des propositions pour défendre leurs propres intérêts et là-dessus il n’y a rien de surprenant, nous sommes au final parvenus à des décisions qui ont fait primer l’intérêt général. Les votes n’ont pas été remis en cause.

L’autorité du président de la Ligue a-t-elle été fragilisée dans une telle période ?

Je le redis, le contexte est forcément différent que lors des réunions qui nous rassemblent physiquement. Mais bon, j’ai tenu mon rôle et défendu les missions de la Ligue : réguler les championnats, défendre l’intérêt général sans léser aucun des 30 clubs. Le tout en faisant primer le principe de solidarité. Le reste…

Qu’est-ce qui est le plus difficile : ne pas avoir de certitudes face à un contexte qui évolue chaque jour ou ne pas avoir la main sur l’avenir, sachant que c’est le ministère des Sports qui décide ?

C’est d’avoir prévu différents scénarios, sans pour autant prendre véritablement de décision définitive. Personne ne sait quelle sera l’évolution, ni le gouvernement, ni même la médecine. Enfin, depuis cinq à six semaines, nous avons pu progresser en nous adaptant, d’un scénario à un autre. Nous avons écarté les phases finales en juillet, puis en août. Maintenant, nous sommes focalisés sur les conditions d’une reprise des prochains championnats en septembre. Là encore, avec différentes hypothèses. Mais sans certitudes. C’est le lot de tout le monde aujourd’hui, ce n’est pas propre au rugby.

Avez-vous bien dormi la veille de prendre la décision de supprimer les phases finales 2019-2020 ?

La décision devra être prise en Comité Directeur de la LNR. Ce sont notre joyau, depuis toujours. Ne pas finir la saison et s’en priver est pénalisant pour notre sport mais aussi très lourd sentimentalement, c’est vrai. Je les ai toujours vécues comme un sommet, en tant que joueur, dirigeant ou supporter. Je vous le confirme, ce choix d’arrêter le championnat n’a pas été facile à prendre…

À l’inverse du football, le rugby fait le choix de figer

ses championnats, sans relégations, montées ou titres. L’Union Bordeaux-Bègles, leader du Top 14, ne mérite-t-il pas d’être sacré champion de France ?

À ce jour, nous avons acté l’arrêt de la saison et nous verrons plus tard les modalités d’application. Ce sera fait dans les dix jours qui viennent. On peut toujours tout imaginer mais nous devons simplement être le plus cohérent et le plus équitable possible.

On prépare un dossier pour obtenir un soutien massif du gouvernement dans le cas où nous serions à huis clos (...) Partiel ou total c’est pareil, les clubs ne pourront pas passer la crise.

Qu’en pensez-vous personnellement ?

Je le redis : le plus important, c’est la cohérence. À partir du moment où nous avons décidé que 17 journées sur 29 en Top 14 ne suffisaient pas à juger sportivement l’avenir des clubs, nous avons bloqué toutes les montées et descentes. Et puis, ce qui fait l’essence de notre championnat, ce sont les phases finales, qui parfois rebattent les cartes. Donc, à mon sens, on ne peut pas décerner de titre de champion. Mais le Comité Directeur tranchera.

Vous avez rapidement posé le principe de ne pas accepter de montées en provenance de Fédérale 1. Pourquoi ? Est-ce un problème financier ?

Pas seulement, même s’il s’ajoute à la problématique de la surcharge du prochain calendrier. On ne peut pas demander aux clubs de Pro D2 de jouer 37 matchs par saison, surtoit dans le climat d’incertitude actuel dû à la crise sanitaire. Ce n’est pas possible ! Nous nous étions donné rendez-vous avec la FFR fin avril-début mai pour en reparler et prendre une décision ensemble. Je n’en dirai pas plus, les décisions sont en cours.

La solution était de revenir au Top 16.

Alors là, c’est encore plus impossible. On a du mal à faire le calendrier avec 14 clubs, il devient infaisable si on passe à 16. La question ne se pose même pas.

Les championnats professionnels doivent reprendre en septembre, avec un risque de huis clos. Or, nombre de clubs y sont opposés…

Notre économie est majoritairement basée sur la billetterie, les partenariats et les hospitalités. Du coup, le principe de huis clos met en péril toute la structure financière de bon nombre de clubs. C’est pour cela qu’une aide massive devra leur être apportée si les matchs se jouent sans public dans les stades. Sans quoi, une grande majorité d’entre eux se trouvera très vite en cessation de paiements et, si les huis clos se prolongent, il n’y aura plus de rugby professionnel. C’est à la fois simple et dramatique.

Vous êtes favorable à débuter la saison, même en cas de huis clos ?

Oui. Le fait de ne pas commencer ne réglera pas la question financière. Cela va même l’accentuer et nous disparaîtrons des radars. Imaginez, en septembre cela fera déjà six mois que l’on ne joue pas au rugby chez les professionnels (le dernier match a eu lieu le 1er mars). On ne peut pas aller plus loin. Les joueurs ne peuvent pas rester sans jouer…

N’est-il pas illusoire d’imaginer l’état maintenir ses aides au rugby (exonération de charges, chômage partiel) si le sport reprend par ailleurs ?

Une chose est certaine, on prépare un dossier pour obtenir un soutien massif du gouvernement dans le cas où nous serions à huis clos au démarrage de la saison en septembre. Partiel ou total, c’est pareil : les clubs ne pourront pas passer la crise. Surtout si cela dure au-delà de deux ou trois mois…

Que voulez-vous dire en parlant de soutien massif ?

Je n’en dirai pas plus, nous sommes actuellement en pleine préparation du dossier.

Si on se fait l’avocat du diable, est-il raisonnable de voir le rugby pro demander une aide quand son économie est largement déficitaire ?

On ne demande pas la recapitalisation des clubs mais simplement des mesures qui permettraient d’amortir l’impact de la crise actuelle et des huis clos.

À combien estimez-vous la perte financière, par journée de Top 14 ?

Je ne peux pas en parler pour l’instant. Mais elle est colossale.

Plus généralement, cette crise marque encore plus les différences de l’économie du rugby, divisée entre économie réelle et l’apport des mécènes…

(Il coupe) Plusieurs modèles cohabitent c’est vrai, mais ce n’est pas propre au rugby. De là à dire que le fossé se creuse, je ne crois pas. Disons qu’en période de crise comme celle que nous vivons, les clubs qui dépendent de l’économie réelle sont plus impactés que ceux qui bénéficient du soutien d’investisseurs puissants qui peuvent soutenir des déficits d’exploitation… Mais encore faut-il que ces derniers puissent tenir leurs engagements. Il y a un décalage entre les deux mais il n’y a pas de scission.

Êtes-vous inquiet pour l’avenir du rugby professionnel ?

Cette crise va laisser des traces. Pour autant, je ne suis pas inquiet à la condition que les pouvoirs publics nous soutiennent si le huis clos doit se prolonger en septembre. Ce sera indispensable parce que sinon l’équation sera impossible à résoudre. Si nous avons ce soutien, je sais que les clubs auront les ressources et l’agilité pour s’adapter. Cela pourrait nous permettre d’adopter enfin des changements nécessaires, en France comme à l’étranger. On verra bien ce qu’il en sera. À l’heure actuelle, il nous appartient d’abord de prendre toutes les mesures nécessaires pour passer ce cap difficile. J’y reviens : que l’on se remette à rejouer le plus rapidement possible en sécurité et que l’on retrouve le terrain, les supporters, les partenaires. Après, on se posera des questions et on réfléchira à l’avenir.

Vous êtes donc clairement opposé à attendre décembre, comme certains présidents de clubs le souhaitent ?

J’y suis opposé. Clairement. À un moment donné, il faut reprendre. On le fera évidemment en suivant les recommandations gouvernementales et en respectant les conditions de sécurités pour la santé des joueurs, des supporters et de tout le monde présent dans les stades. Mais il est urgent que l’activité reprenne, c’est vrai pour le rugby comme pour toute l’économie française. En ce sens, le mois de septembre me paraît être une bonne date.

Le risque serait de disparaître.

La nature a horreur du vide. On ne peut pas se permettre d’aller au-delà de septembre, sauf si c’est interdit et alors nous aurons d’autres discussions avec l’état. Mais nous ne pouvons pas avoir d’états d’âme ! Il ne serait pas sérieux de dire : "On ne veut pas reprendre tout de suite pour calquer enfin notre calendrier sur celui de l’hémisphère Sud…"

Les salaires ont augmenté de 60 à 70% sur les huit dernières années. Je ne vois pas pourquoi il n’en serait pas de même demain, quand la crise aura passé.

À combien estimez-vous les impacts de la crise sur l’économie du rugby professionnel avec le scénario d’une reprise en septembre ?

Il faut attendre pour donner des chiffres sur l’impact de l’arrêt des championnats. Beaucoup de choses se discutent en ce moment. à la Ligue comme dans les clubs. L’impact sera très sérieux. Mais surtout, il y aura un contexte économique très difficile la saison prochaine qui impactera lourdement les clubs. Tous les clubs.

Après la dernière hausse des droits télévisuels, vous aviez suggéré aux clubs de bloquer une partie de l’argent versé par Canal + pour constituer un fonds de réserve à même de faire face à des imprévus. Vous n’aviez pas été suivi. Avez-vous le regret de ne pas avoir été assez convaincant ?

Non. Je ne vais pas donner de leçons aux autres alors que j’avais refusé pareil dispositif quand j’étais président de club. Je suis donc mal placé. Surtout, ce fonds de réserve n’aurait jamais été à la hauteur de la situation actuelle. C’était inimaginable et impossible. Donc je n’ai pas de regrets.

Vous avez gelé les dépenses de la Ligue. Est-ce un risque pour votre fonctionnement ?

Nous avons fait des économies de charges sur lesquelles nous avons des marges de manœuvre à hauteur de 30 % de notre budget. C’est un signal extrêmement fort que nous envoyons à tout le monde. Nous sommes solidaires et responsables. Je considère que nous nous serions discrédités si nous ne l’avions pas fait. Les clubs et les joueurs ne peuvent pas être les seuls à faire des efforts. Ces économies drastiques portent sur l’année prochaine, nous verrons bien pour la suite. Mais croyez-moi, nous continuerons à faire le maximum pour que le rugby continue d’avancer.

Vous l’avez dit, les joueurs eux-mêmes vont être lourdement impactés avec des baisses de salaire estimées en moyenne à 30 %. Qu’en pensez-vous ?

Je suis mal placé pour parler de ce sujet puisque je ne participe pas aux travaux de la commission paritaire, entre les clubs, techniciens et joueurs. N’empêche, il me paraît important que tout le monde fasse des efforts. L’État nous aide, les actionnaires des clubs font le maximum, la Ligue fait ce qu’il faut et les joueurs doivent participer, c’est logique.

Vous savez, les salaires ont augmenté de 60 à 70 % sur les huit dernières années, en suivant le marché. Je ne vois pas pourquoi il n’en serait pas de même demain, quand la crise aura passé. Il n’y a pas forcément besoin de clause à meilleure fortune dont j’entends parler. Arrêtons d’être pessimiste. Si l’économie repart, tout le monde en profitera. Mais si elle ne repart pas, tout le monde devra maintenir ses efforts.

Où en êtes-vous des négociations avec le diffuseur du Top 14, Canal +, qui a déclaré ne pas vouloir régler le dernier versement de la saison ?

Comme vous le dites, nous sommes en négociations. Nos relations sont exemplaires, il n’y a pas de guerre entre nous. Nous dialoguons pour en sortir sur le mode du gagnant/gagnant. Tout le monde est touché par cette crise.

Selon les dernières informations vous obtiendriez le versement des 15 millions d’euros dûs, qui seraient défalqués des droits de la prochaine saison. Vrai ?

Nous sommes dans une discussion entre partenaires depuis 22 ans. On a toujours trouvé des solutions entre nous. Les conséquences devraient être partagées.

Un mot sur l’équipe de France : World Rugby a la volonté de rattraper les tests des tournées d’été annulées au mois d’octobre, avec une fenêtre internationale de deux mois. Pour ou contre ?

Je dois en discuter avec Bernard Laporte. Les fédérations ont besoin de jouer et de faire rentrer de l’argent, on le comprend bien et on verra comment on peut arriver à concilier le championnat avec les Coupes d’Europe et les matchs internationaux. Cela va entraîner des discussions : les clubs ne peuvent pas être les variables d’ajustement des calendriers internationaux. C’est impossible, tout le monde doit le comprendre. Le club, c’est le rugby de tous les jours depuis 120 ans. On ne peut pas tirer un trait dessus. N’empêche, on est prêts à faire de nouveaux efforts.

Mais si World Rugby modifie l’article 9, vous n’aurez pas le choix.

Je ne réponds pas à cette question.

Ce n’est pas une question mais une affirmation.

Je ne veux même pas y penser. On n’est pas dans le coup de force ou dans un bras de fer. Cette année est particulièrement difficile, et nous devons faire preuve de solidarité, trouver des solutions qui permettent à tout le monde de s’en sortir par le haut.

Bernard Laporte s’est dit récemment favorable à la Coupe du monde des clubs sous l’égide de World Rugby. Qu’en dites-vous ?

Je dis que nous portons le projet de Coupe du monde des clubs depuis de longs mois déjà avec l’EPCR, qui organise la Coupe d’Europe. L’idée était d’avoir une Coupe du monde tous les quatre ans, en plus des compétitions européennes mais pas à leur place. Si la crise du coronavirus n’avait pas frappé, le sujet aurait été soumis aux clubs français en mars dernier. On est à fond pour ce projet mais on verra ce qu’il est possible de faire à l’avenir. Encore une fois, tout le monde doit être gagnant dans ce type de projet.

Vous parlez beaucoup d’avenir, en disant "on"…

(Il coupe) On, c’est la Ligue. Ce n’est pas moi.

Votre avenir personnel est suspendu aux prochaines élections. Serez-vous candidat ?

D’abord ce n’est pas le moment d’en parler. Ensuite, les statuts de la Ligue prévoient qu’il n’y ait que deux mandats et je finis le deuxième. Point.

Les choses n’ont pas évolué ?

Ce n’est pas à moi qu’il faut poser la question. Et ce n’est pas ma préoccupation. Vu la période, cela me paraîtrait totalement inapproprié. On verra à la fin de la crise.

Vous avez longtemps cherché la "taupe", selon vos propres mots, qui informait la presse après vos réunions avec les clubs. Cela vous a-t-il choqué ?

Ce n’est pas l’image que je me fais de la convivialité et de la loyauté quand on participe à des réunions et que l’on s’engage à une certaine discrétion. À tous les coups, dès la fin des débats, tout se retrouvait dans votre journal… D’ailleurs, c’est à vous de me donner des informations là-dessus…

Désolé, mais je n’ai rien à vous répondre là-dessus.

Croyez-moi, cela a entamé la confiance que pouvaient avoir les dirigeants entre eux. Mais bon, c’est humain. Cela ne me surprend pas. Il est normal que vous recoupiez les informations et que des gens vous parlent, ici ou là. Mais au point de tout vous raconter en intégralité… Sur le fond ce n’est pas très grave, il n’y avait pas de secrets d’État. Mais sur la forme, c’est déplaisant. Pas très fair-play.

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