Kloboukoff : « Au début, j’étais un utopiste »

  • Charles Kloboukoff, président de Léa Nature et actionnaire du Stade rochelais
    Charles Kloboukoff, président de Léa Nature et actionnaire du Stade rochelais
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Président fondateur de Léa Nature et actionnaire du Stade rochelais, Charles Kloboukoff est aussi un des pionniers sur le marché du bio avec la création de son entreprise en 1993.

Comment avez-vous eu l’envie et l’idée de créer une entreprise misant sur l’écologie ?

Je viens d’une famille où les médecines douces étaient pratiquées pour se maintenir en bonne santé. La médecine traditionnelle était un recours de dernière instance pour pouvoir se soigner. J’ai grandi avec l’adage que moins l’on prend de médicament moins on a de chance de tomber malade puisque les industriels de la pharmacie sont souvent les industriels de la chimie, donc ceux qui fabriquent des pesticides sont les mêmes qui fabriquent les médicaments. Après des études de commerce et gestion, j’ai démarré dans la vie en étant embauché par un ponte d’Intermarché avec la mission de mettre en place une gamme de produits sans colorants, sans conservateurs, des produits diététiques et de parapharmacie. À l’époque, la vitamine C venait d’être lancée en grande surface et les produits bio n’avaient pas encore un label. Le hasard de la vie a fait que l’on m’a proposé ça et j’ai sauté sur cette opportunité puisque ça correspondait à mes convictions et j’avais envie de développer mes compétences autour de ce marché-là. J’ai fait ça pendant trois ans avant de compléter mon expérience dans une société de produits diététique et puis je me suis lancé dans l’aventure entrepreneuriale par soif de liberté plus que pour gagner de l’argent. Mon projet était d’allier le respect de la nature en ayant un impact positif sur la santé à travers l’auto médicamentation naturelle, l’alimentation biologique, les produits beauté bio et enfin les produits de la maison. Tout ce que l’on boit, mange, respire et touche peut avoir un impact positif ou non sur notre santé.

Quels ont été les premiers retours au moment de vous lancer ?

On me parlait de utopisme… Ensuite je suis devenu un visionnaire mais au début j’étais un utopiste. À l’époque, les produits bio c’était un effet de mode qui ne représentait que 0,2 ou 0,3 % de la consommation totale alors que l’on atteint aujourd’hui quasiment 5 %. Et ça gonfle dans les mêmes proportions dans les produits d’hygiène beauté. On commence à parler de plus en plus de tous les produits que l’on respire à l’intérieur de la maison car il y a beaucoup de produits chimiques invisibles. Par exemple, je me suis préoccupé très tôt de toute la colle que nous avons dans nos bureaux. Nous avons un cahier des charges très strict pour contrôler tous les entrants que nous avons pour fournir un environnement de travail sain. Nous avons évidemment un restaurant bio. Nous sommes vigilants là-dessus.

Comment expliquez-vous la montée en puissance du secteur bio ?

Le bio c’est un retour aux sources. Je vous donne un peu ma version des choses : Après 1945, il a fallu recycler toutes les armes de guerre, les gaz, etc. Les chars d’assaut ont été transformés en tracteurs, les gaz sont devenus des nitrates, des pesticides. Toutes les armes chimiques sont devenues des engrais pour stimuler une activité qui devait être énormément productiviste par rapport au boom des naissances de l’après-guerre. Tout le monde a cru dans ce modèle sans se poser la question des impacts secondaires, sur la qualité de l’eau, la détérioration des sols et à plus long terme sur la santé humaine. On en paie aujourd’hui le tribut à travers la multiplication des cancers, car c’est la deuxième génération qui trinque. On est aujourd’hui dans un mouvement où plus personne ne l’ignore et ou ça devient une évidence d’accéder à des produits sains, en tout cas des produits moins exposés à la chimie. Malheureusement, on n’a pas totalement pris ce virage: en 2007 il avait été décidé le plan Ecophyto pour réduire par deux les pesticides en dix ans en France. C’est resté lettre morte puisqu’ils ont augmenté de 20 %. Pourtant, tout le monde prend conscience que l’exposition à ces produits peut être des poisons à certaines doses et avec certaines interactions. Ce sont des choses que j’ai découvertes il y a plus de vingt ans où l’on parlait déjà de perturbateurs endocriniens. C’est un combat que l’on a mené pour tenter de faire prendre conscience de l’impact. On était convaincus qu’il fallait revenir à une alimentation avec des produits qui poussent à leur vitesse naturelle, avec des semences adaptées aux sols locaux plutôt que d’acheter des graines hybrides qui deviennent stériles pour que les marchands puissent de nouveau en vendre. Ce n’était pas une bonne solution et je suis ravi de voir que l’Assemblée nationale a validé la possibilité que les paysans puissent reproduire leur semence et de pouvoir les utiliser et en faire commerce car l’industrie de la semence avait l’exclusivité mondiale des graines. On était dans un monde absurde où la chimie était prédominante. Je crois que tout le monde en a conscience. C’est bien d’ailleurs de voir que de plus en plus de sportifs se détournent du dopage et sont maintenant en recherche de l’optimisation de leurs performances par des programmes diététiques adaptés à leur physiologie et par une alimentation saine sans avoir recours à des stimulations trop importantes alors que l’on a vécu avec ça dans les 80, 90 et 2000.

Ce combat écologique n’est-il pas trop contraignant pour développer votre entreprise ?

Nous avons placé notre politique RSE (responsabilité sociétale des entreprises), terme aujourd’hui à la mode, nos impacts environnementaux, sociétaux, sociaux en haut de notre stratégie. On s’interdit depuis très longtemps de faire autre chose que ça. Nous l’avons décliné dans différents métiers mais c’est une démarche globale. Le consommateur est aujourd’hui à la recherche de la plus grande transparence de la qualité nutritionnelle, avec des applications sur mobile pour savoir d’où viennent les produits, quels sont les additifs, les colorants, etc. Nous sommes en quête permanente pour faire évoluer les cahiers des charges de formulation et aller au-delà des cahiers de charges bio pour enlever toutes les substances et évoluer vers le modèle le plus vertueux. Alors bien sûr, cela coûte un peu plus cher pour le consommateur à court terme mais cela coûte beaucoup moins cher pour la société à long terme. Le modèle économique d’entreprises qui se soucient avant tout de l’impact écologique et de santé peut être un facteur de réussite. On espère que des centaines d’entreprises vont pouvoir s’émanciper des schémas traditionnels et aller vers ce type de positionnement dans tous les domaines. On voit que la mutation est en cours dans les domaines de l’alimentation, un peu sur le secteur hygiène beauté, et commence avec les produits de la maison mais elle n’est pas vraiment amorcée dans les produits de la santé, même si certains naturels et bio commencent à apparaître. Il faut trouver de la crédibilité avec des produits acceptables tout en restant performants. C’est souvent les couples à la naissance de leur premier enfant qui prennent conscience de ces enjeux pour ne pas alimenter leurs enfants comme ils ont été alimentés. Plusieurs pays dans le monde où l’alimentation infantile est bio à plus de 50 % alors qu’elle n’est à hauteur que de 5 % pour les adultes. Nous sommes donc dans un processus qui est presque irrémédiable. Tout le monde a envie de vivre longtemps et en bonne santé donc si ça peut y contribuer pourquoi s’en priver. Il faut peut-être limiter sa consommation de biens éphémères, de technologie dont on nous force le renouvellement ou avec une obsolescence programmée pour aller vers quelque chose de plus durable. Cette prise de conscience intervient avec le changement de génération.

5 % de la consommation chez les adultes, c’est encore peu…

C’est un processus un petit peu long puisqu’il faut trois ans pour se convertir au bio et permettre au sol de se purger des cochonneries qu’il y a dedans. Donc pour pouvoir étendre la culture bio et produire plus mais le marché progresse à peu près de 15 %, 20 % certaines années donc qui double tous les quatre ans. On peut penser que l’on atteindra 20 % de la consommation adulte d’ici une dizaine d’années et que cela deviendra accessible à tout le monde. Après on voit des produits sans pesticides, qui ne sont pas forcément bio, qui apparaissent mais qui sont cultivés dans des milieux stériles ou dans des serres avec d’autres inconvénients écologiques.

Tentez-vous de faire passer votre message au Stade rochelais ?

Nous fournissons aux rugbymen des produits bio pour leur alimentation et on voit qu’ils adhèrent à la démarche. Ils ont compris qu’ils valaient mieux manger des pâtes complètes bio que des pâtes raffinées conventionnelles. Je ne dis pas que c’est un facteur de performance du Stade rochelais mais nous sommes bien contents qu’ils aient adapté cette démarche.

Pour le Stade rochelais, je fais partie des grands supporters du développement du multisport, comme j’ai pu le faire dans mon entreprise pour ne pas être dépendant de la conjoncture d’une activité

Vous avez aussi invité le Stade rochelais à adhérer au 1 % pour la planète…

C’est génial de voir que le Stade rochelais y participe sur la billetterie match en reversant 1 % de 800 000 euros. Cela représente un don de 8 000 euros par an. C’est un premier pas et on espère que ça ira encore plus loin. C’est le premier club en France à adhérer au 1 % pour la planète et on espère que cela va en inspirer d’autres. Nous sommes vraiment très fiers d’être actionnaires du Stade rochelais, au même titre que d’autres entreprises, qui avaient été conviées pour développer les fonds propres à un moment où le club faisait un peu l’ascenseur. C’est un club qui n’est pas dépendant d’un grand mécène, et il a pu se structurer en prenant quelques risques couverts par ses partenaires. On est fiers de voir qu’il monte en puissance et qu’il a su trouver sa place dans la première moitié du Top 14 en termes de budget. Il y a fort à parier que la crise ne l’impacte pas autant que les autres vu la solidarité autour du club.

Avez-vous d’autres idées pour le Stade rochelais, car un club de rugby, ce n’est pas forcément très "vert" ?

C’est vrai et il nous arrive de donner des tendances à suivre dans la réflexion globale et en termes de structuration. Ce sont seulement des idées. Bien évidemment il faut maintenant des pelouses hybrides ou semi-hybrides pour la qualité du spectacle, mais on essaie d’influencer quelques décisions comme les gobelets consignés. On avait aussi soutenu cette démarche auprès des Francofolies. On essaie d’influencer aussi les institutions en poussant pour le projet La Rochelle Zéro Carbone. Notre influence est quelque fois limitée, mais la valeur de l’exemple est importante quand c’est porté par une entreprise écologique qui réussi et qui a mis ça au cœur de sa stratégie. Cela envoie le message que ce n’est pas rédhibitoire, que ce n’est pas forcément un surcoût forcément inutile, que ça peut accélérer la notoriété de l’entreprise et devenir un facteur clé de succès pour le futur, d’autant plus que les nouvelles générations sont beaucoup plus sensibles à ce type de mutation. Pour le Stade rochelais, je fais partie des grands supporters du développement du multisport, comme j’ai pu le faire dans mon entreprise en étant multicanal et multimétier pour ne pas être dépendant de la conjoncture d’une activité ou de quelques donneurs d’ordres. Si le Stade rochelais arrive à faire fructifier sa marque, sa culture, son centre de formation, il pourra utiliser ce savoir-faire dans d’autres sports. Il ne deviendra que plus fort en mutualisant. L’idée est de partager les bonnes pratiques dès que l’on en découvre une, y compris dans la conception des bâtiments avec des éco-matériaux. Il va y avoir une rénovation future du stade, à l’étude depuis plusieurs années, et si on peut influencer pour aller vers l’écoconception de bâtiment pour continuer d’inscrire le club dans cette mouvance-là, je pense que les collectivités locales seront extrêmement sensibles pour accompagner ce projet si le club prend ce virage-là.

Quelle est la prochaine révolution dans le secteur bio ?

Il y a un vrai mouvement citoyen mais il faut trouver des moyens de substitutions acceptables. Le truc est lancé. Le véhicule électrique a mis beaucoup de temps à décoller mais on sent maintenant que l’on va arriver à l’obsolescence du véhicule diesel qui nous a caché pendant longtemps la vérité. Cela va s’imposer comme une évidence mais au début c’était trop cher et pas assez performant par rapport à l’autonomie. On plaide tous pour un monde où on relocalise nos productions et on arrête de faire n’importe quoi en faisant venir nos tomates de Chine, que l’on industrialise à nouveau la France en encourageant l’investissement. Le bon sens doit reprendre le dessus sur la finance internationale qui gouverne le monde, au-delà des États. Il faut une vraie révolution qui parte de la base en changeant nos réflexes de consommateurs pour soutenir le modèle d’entreprises locales plus vertueuses et non standardisées car notre consommation s’est uniformisée. Il faut tenir compte des cultures et des goûts de chacun et arrêter de produire au même endroit pour toute la planète. L’entreprise doit redevenir plus humaine et génératrice d’emploi, beaucoup plus cohérente écologiquement et socialement, que l’on se redonne la capacité de revenir vers le plein-emploi. La France ne doit pas devenir un pays de services, en faisant sous-traiter au pays "négriers" tout ce qu’elle n’a pas envie de produire. Il y a une revalorisation à faire du métier d’agriculteur, de plein de métiers intermédiaires et de le faire de façon responsable sur le plan environnemental, car à part les métiers du numérique et du tertiaire on va se demander ce que vont faire nos enfants dans quelques années. On a un bon exemple à La Rochelle qui dépend un peu trop du tourisme et du nautisme. Il faut recréer de la solidarité et une chaîne de valeur pour faire grandir ce que l’on a sous nos pieds plutôt que d’aller le chercher à l’autre bout du monde.

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