Sella : "Dupont, quand il court, il sourit !"

  • Philippe Sella est actuellement membre du Conseil d'Administration du SUA.
    Philippe Sella est actuellement membre du Conseil d'Administration du SUA. PA Images / Icon Sport
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Alors que son club du SU Agen traverse une passe difficile, Philippe Sella est revenu sur les derniers évènements qui ont touché le club lot-et-garonnais, dont l'éviction du duo Laussucq-Vaquin. L'homme en 113 sélections avec le XV de France est, avant cela, revenu sur le Tournoi qui vient de s'achever et la seconde place des joueurs de Fabien Galthié.

L’équipe de France vient de terminer le Tournoi des 6 Nations à la deuxième place. Qu’avez-vous pensé de cette édition ?

2020 est un bon cru, avec un 6 Nations en deux parties donc exceptionnel. L’équipe de France se retrouve sur le podium et ça faisait très longtemps que ça n’était pas arrivé. Depuis le grand chelem 2010 et la finale mondiale perdue d’un point contre la Nouvelle-Zélande, nous étions en recherche de résultats et donc terminer premiers ex æquo, puisque seul le goal-average permet à l’Angleterre de remporter la compétition, est une très bonne chose. Surtout, il y a eu de l’expression sur le terrain. On voit un groupe qui est déterminé, qui joue bien ensemble et, surtout, qui provoque. Pour celui qui regarde les matchs, c’est un réel plaisir ! C’était agréable à voir avec des joueurs leaders jeunes et qui ont de la fougue. Je pense notamment à la paire de demis. On sent tout le monde investi et on voit des joueurs qui grandissent très, très vite comme Grégory Alldritt mais aussi Julien Marchand, Cyril Baille, Arthur Vincent, François Cros. Ce sont des jeunes joueurs très techniques, tout en étant solides. Il y a aussi Virimi Vakatawa qui apporte sa vitesse, sa puissance et sa gestuelle. Ou encore Fickou, qui a été replacé sur l’aile, apportant beaucoup de vitesse et un brin de technique supplémentaire. Je n’oublie pas que Damian Penaud qui était absent, alors qu’il a fait ses matchs quand il a joué. L’impression générale qui ressort, c’est un groupe heureux, décomplexé. Tout roule.

On vous sent emballé…

Nous sommes tous supporters de l’équipe nationale et nous avons tous envie de voir une équipe qui nous régale. Il peut y avoir des défaites mais l’important est d’avoir une équipe qui entreprend, qui est déterminée et qui est à la hauteur de chaque événement. Un lien se crée quand ce ressenti existe, à travers l’implication des joueurs. Beaucoup de monde doit aimer cette paire de demis, qui est jeune avec beaucoup de talent. Antoine Dupont a une expression qui est extraordinaire : quand il court, il sourit ! Il a une expression qui est heureuse. C’est agréable et au-delà de ça, il a une grande efficacité et il est très explosif. Quand j’étais un grand adolescent, je voyais Jérôme Gallion à la télévision pendant le Tournoi. Je regardais les matchs, il me donnait de petits rêves et j’allais jouer dans la cour. Antoine Dupont a les expressions de ces joueurs qui en imposent, qui donnent envie. Il transfère son savoir et du bonheur. C’est sa nature. C’est lui, il est comme ça. C’est agréable. On parle souvent des entraîneurs entraînants mais il est un joueur entraînant. Il a, à ses côtés, Romain Ntamack. On sent un détachement chez lui, dans son rôle d’organisateur. Sa faculté d’anticipation lui permet d’avoir ce détachement pour bien distribuer.

Il semble que le rugby français a retrouvé des joueurs de top niveau mondial. Est-ce votre avis ?

Il y a aussi de grands combattants dans cette équipe, avec un sage comme capitaine. Charles Ollivon a une présence, une prestance sans trop en faire. Il s’impose et en impose par ce qu’il est. Après, je reviens à Alldritt que j’aime beaucoup.

Qu’est-ce qui vous plaît chez lui ?

Je ne pense pas qu’il soit monstrueux physiquement, même si je ne ferais pas un défi avec lui (rires). Mais c’est un gars qui a une énorme détermination et avec beaucoup de présence. Il joue toujours juste. Il apporte beaucoup dans sa manière de jouer, en plus de sa présence physique aux impacts.

Comment expliquez-vous ce renouveau ?

Beaucoup d’échanges entre les différentes institutions ont eu lieu. Cela a amené des améliorations dans le temps de préparation. Ce sont des petites périodes supplémentaires qui permettent d’avoir un peu plus de lien. Ces échanges se font parfois un peu au forceps, parce que les intérêts sont divergents entre l’équipe de France et les clubs. Il faut toujours regarder ce qui peut être optimisé par rapport à l’ensemble. La vitrine est l’équipe de France mais les joueurs doivent aussi être bien investis dans leurs clubs pour que l’on ait le meilleur championnat possible. Dans tous ces échanges, il y a eu des solutions de trouvées, même si ce ne fut pas facile. Mais avoir les joueurs un petit plus est un atout. C’est évident. L’équipe de France en a profité et peut-être qu’elle en bénéficiera un petit peu plus.

Cela change-t-il réellement la donne ?

Ça permet d’avoir un peu plus d’homogénéité et une meilleure osmose entre le staff et les joueurs. On voit que tout le monde a bien compris ce que Fabien Galthié et son staff voulaient mettre en place. Après huit mois de trêve internationale, les Bleus n’ont eu besoin que de dix minutes face au pays de Galles pour se trouver. On aurait dit qu’ils s’étaient quittés la veille, pour deux victoires ! Pourtant, ils ont rencontré deux belles équipes et notamment l’Irlande, qui venait jouer la victoire finale dans le Tournoi. C’est une équipe expérimentée et redoutable mais on a vu une équipe de France à la hauteur dans sa détermination et dans la qualité du jeu.

Cette équipe méritait-elle de gagner le Tournoi ?

Je le répète, l’équipe de France est première ex æquo. Au-delà des résultats, elle a donné du plaisir. C’est ce que l’on recherche aussi : faire partager des émotions, du plaisir. On a vu des joueurs libérés, qui évoluent à un très haut niveau. C’est grâce à la confiance que le staff leur accorde mais aussi par les résultats qu’ils sont allés chercher. Tout cela leur permet d’aller encore plus loin. J’ai été heureux devant ces deux derniers matchs ! L’important est de voir une équipe qui se donne les moyens pour aller chercher des victoires. Il y a eu des résultats rapidement, pour ne pas dire très rapidement, ce qui permet d’amener de l’effervescence, une joie et une aisance supplémentaires. Tout cela doit être communicatif en interne et cela s’extériorise aussi. Que ça dure jusqu’à la Coupe du monde : c’est une des finalités, avec d’autres objectifs auparavant, comme battre d’autres grandes équipes et remettre la main sur le Tournoi. Mais cette équipe a apporté du bonheur en 2020.

L’amoureux d’Agen que vous êtes doit être dans un autre état d’esprit. Comment avez-vous vécu ce début de saison en Top 14 ?

L’équipe de France a gagné quasiment tous ses matchs alors que nous n’en avons pas gagné un. C’est forcément plus compliqué. C’est dur, pour tous ceux qui sont impliqués au club. Ce sont des moments où tout est plus tendu. L’année est assez anxiogène comme ça. Une victoire, même un peu tronquée, nous aurait apporté du bonheur, même si on préfère toujours que ce soit bien accompli. Nous n’y sommes pas parvenus et cela a conduit à des prises de décisions dernièrement.

Vous parlez des évictions de Christophe Laussucq et Rémi Vaquin. Les comprenez-vous ?

Je suis un affectif, donc c’est toujours difficile. On vit dans un encadrement avec des personnes attachantes, toutes différentes les unes des autres. Depuis que je suis revenu au club, il existe une vraie vie commune dans des moments extraordinaires mais aussi plus durs, comme ceux que l’on traverse actuellement. À Agen, tous les ans, on joue le maintien. C’est assez éprouvant, ça amène à une certaine fatigue. Être en Top 14, c’est extraordinaire pour un club qui a une belle histoire, avec ce côté petite ville où on essaie d’optimiser en fonction de nos moyens. Les institutions, les partenaires sont bien présents derrière le club tout comme le public qui est fidèle. On a envie d’apporter du bonheur à tout le monde en jouant au plus haut niveau. Mais, on a déjà fait l’ascenseur par le passé et, aujourd’hui, nous sommes mal partis.

Craignez-vous déjà la relégation ?

Je ne sais pas de quoi sera faite la suite de la saison. Est-ce que certaines équipes devant nous vont faiblir ? Est-ce qu’elles vont conserver leur niveau ? Est-ce que l’on pourra combler le retard pris ? Est-ce que l’on fera une "remontada" ? Plein de questions se posent par rapport à ce début de saison. Il faut que ce soit excitant. Arriver à se maintenir est un gros challenge. Chaque année, la douzième place est notre titre de champion de France. L’année où nous avons terminé à la onzième place, nous nous étions décrétés champions d’Europe (rires).

Le club n’est pas aidé par le départ de ses meilleurs talents à chaque intersaison, dernièrement Erbani, Marchois, Tanga-Mangene, Béthune, Laporte ou Miquel. N’est-ce pas rageant ?

La réussite du club d’Agen est aussi de voir tous ces joueurs évoluer en Top 14, que ce soit à ici ou ailleurs. Beaucoup ont eu des appels du pied pour jouer dans des clubs qui sont européens ou peuvent l’être et qui jouent la première partie du championnat. Ce n’est pas négligeable : le sportif de haut niveau va chercher toujours plus loin. Ils sont effectivement nombreux à être partis : Béthune, Bosch, Tanga-Mangene, Miquel, Marchois, Murday, Laporte, Hériteau, Fouyssac ou encore McIntyre pour ne citer qu’eux. Ça veut dire que ces dernières années, nous avons formé pas mal de jeunes et certains sont toujours à Agen. Nous avons optimisé notre centre de formation avec davantage de moyens humains. Mais au niveau financier, nous sommes dépassés par des clubs qui viennent chercher des jeunes qui sont des joueurs premiums. Ça complique notre plan de succession. On peut avoir des générations moindres et un manque de joueurs. Il faut donc aller encore plus loin.

Est-ce la seule explication à la situation actuelle ?

Des joueurs expérimentés ont été recrutés pour faire face à ces départs mais il existe un phénomène d’acclimatation. Ça avait l’air d’aller mieux sur les deux derniers matchs, avant le déplacement à Bordeaux. On avait vu une évolution intéressante sur les matchs de Montpellier et Bayonne, même s’il n’y avait pas de victoires. Il restait des erreurs dues au fait d’avoir perdu le premier match à la maison, ce qui a contracté tout le monde. Malheureusement, cela a entraîné des dégâts. Il manque cette liberté d’expression que l’on a envie de voir et que le joueur a envie d’avoir. Et on sait que, dans ce milieu, il faut des victoires rapidement… On va encore avoir des matchs très délicats dans les prochaines semaines avec Lyon, Toulon et Toulouse… La prise de conscience de chacun doit être réelle. La prise de conscience de 100 % des joueurs est importante. Agen a besoin de 100 % de ses joueurs investis à 100 % !

Les joueurs ne sont-ils pas suffisamment investis ?

Il y en a mais on voyait aussi quelques différences. Nous avons remarqué qu’il y avait quelques manques, malheureusement, alors que nous sommes une équipe où tout le monde doit être investi : je parle des joueurs mais pas seulement.

La décision du président Fonteneau d’écarter des joueurs devenait-elle nécessaire ?

Ce n’est pas sur une rencontre que l’on prend une telle décision. C’est plus un manque d’évolution. Quand on regarde le groupe vivre ensemble, il est évident que ça se passe plutôt bien. Moi, à la limite, je préférerais que ça se rentre un peu dedans, qu’il y ait des explications si quelque chose ne va pas. Ça n’a jamais fait de mal et ça a toujours existé. Ce qui s’est passé à Bordeaux a été un choc. Le lendemain aussi a été un choc, avec toutes les décisions qui ont été prises. Ça ne peut pas passer facilement : nous avons donc vécu une semaine difficile. Bien sûr, il faut regarder devant mais j’ai des pensées pour Christophe (Laussuq, N.D.L.R.) et Rémi (Vaquin).

Est-ce un problème d’état d’esprit chez les joueurs ?

Ils doivent venir se préparer la semaine pour gagner des matchs, pas seulement pour les jouer. Il y avait eu un avertissement contre le Stade français. Il n’y avait pas eu de mouvement… On avait vu du combat mais sans mouvement. On pensait alors que c’était passager, par rapport à la première défaite à la maison qui avait bloqué les joueurs. Cela avait entraîné des erreurs comme le carton rouge de Victor Moreaux qui est dû au contexte. Ce contexte t’amène à faire des choses que tu ne ferais pas d’ordinaire. Mais comme il y avait eu deux matchs avec de la conviction et des joueurs plus entreprenants, malgré un manque de sérénité, on pensait que ça aller venir, que l’équipe allait passer un cap. À Bordeaux, ça a été l’inverse.

D’où les annonces du président Fonteneau…

Il faut prendre des décisions, même si elles peuvent être désagréables. Le président a pris des décisions car ce match-là a agacé tout le monde. Ça a agacé Christophe (Laussucq), le président, les supporters et moi aussi. Nous n’étions pas dans un match de Top 14, contrairement à l’adversaire. Quel que soit le niveau du match, on doit préserver la valeur de combat ! Il faut être acteur, sur le terrain. Nous sommes en retard, très en retard mais même si c’est le cas, il faut croire en nous.

Qu’espérez-vous désormais ?

Après un week-end agité, entraînant une prise de décisions, on va voir les différentes réactions. On espère toujours le meilleur et je veux y croire. Il faut que l’équipe croie en elle pour prendre des initiatives, face à une très grosse équipe de Lyon. C’est la première chose à prendre en compte : ce sport, c’est d’abord de l’implication et de l’agressivité. D’ailleurs, c’est dans tous les sports pareils ! Au volley-ball, il faut avoir de l’agressivité alors qu’il y a un filet séparant les deux équipes. L’agressivité ce n’est pas mettre des "pets" mais avoir des courses explosives avec des changements de rythme, être capable de mettre de l’impact. Cela peut entraîner des moments dominants même si l’adversaire est plus fort. Nous voulons voir une équipe qui a de la présence sur le terrain, qui doit se donner les moyens de contrarier ou faire déjouer l’adversaire. Si l’équipe en face est hyperstructurée, reste dans son plan de jeu et gagne le match, ça fait chier mais nous avons déjà rencontré des équipes plus fortes et on en rencontrera encore.

Est-ce une situation inédite, à Agen ?

Même lors des saisons où l’équipe est parvenue à se maintenir, nous sommes toujours en souffrance. Il existe des moments heureux au milieu de tout ça, où tout se passe bien sur une rencontre, ce qui t’offre une semaine de répit. Mais tu gardes toujours en tête que ce sera encore terrible la semaine d’après. Il faut savoir vivre avec ça, quand on cherche le maintien. Quand vous êtes impliqué, vous avez tendance à ruminer. Vous dépensez de l’énergie qu’il ne faudrait pas. Il faut arriver à prendre de la hauteur.

Comment les joueurs peuvent-ils inverser le cours de cette saison ?

Il faut avoir un travail sur soi peut-être plus important. Peut-être à la maison, sur la préparation mentale, pour revoir le vécu de la semaine et arriver à se projeter sur le match. Enlever tout ce qui parasite et bloque le joueur. C’est un travail à faire sur soi. Samedi, j’espère voir un groupe s’exprimer car nous n’avons pas vu de réaction chez certains. Ils ne se sont pas investis à 100 % et ça, nous n’en avons pas les moyens. Bien sûr que ça se prépare tous ensemble, à Armandie. Mais la préparation individuelle est essentielle, même dans un sport collectif. Ce travail individuel peut être fait au club mais aussi chez soi. Je suis persuadé qu’ils sont nombreux à le faire, notamment ceux qui sont réguliers. Quand un joueur n’est pas régulier, c’est un manque de préparation vis-à-vis des autres, de son équipe, de son match.

Le maintien est-il toujours possible selon vous ?

Il faut croire au maintien. Nous y sommes déjà arrivés. Il faut que chacun soit à son meilleur niveau pour mener la vie dure à l’adversaire et sortir du terrain avec la sensation d’être allé au bout. Après, être battu par meilleur, c’est le sport. Attention, je préfère que l’on gagne. Mais quand tu as tout donné, que les supporters ont pu le ressentir, tu as déjà réussi ton match. Voir son équipe à la hauteur est déjà un bonheur. Et il faut avoir un côté bouillonnant en soi. Je sais que la défaite met un poids lourd sur les épaules mais il faudra être à la hauteur de ce Top 14. En espérant réussir cette tâche très difficile qui sera d’accrocher le maintien, même si rien ne sera facile. D’autant que nous avons du Rouge et Noir devant nous : Lyon, Toulouse, Toulon.

Nicolas AUGOT
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