Brice Dulin : « L'équipe de France a basculé dans un autre monde »

  • Brice DULIN of France during the Autumn Nations Cup match between France and Italy at Stade de France on November 28, 2020 in Paris, France. (Photo by Sandra Ruhaut/Icon Sport) - Brice DULIN - Stade de France - Paris (France)
    Brice DULIN of France during the Autumn Nations Cup match between France and Italy at Stade de France on November 28, 2020 in Paris, France. (Photo by Sandra Ruhaut/Icon Sport) - Brice DULIN - Stade de France - Paris (France) Icon Sport - Icon Sport
  • Brice DULIN of France before the Autumn Nations Cup match between France and Italy at Stade de France on November 28, 2020 in Paris, France. (Photo by Sandra Ruhaut/Icon Sport) - Brice DULIN - Stade de France - Paris (France)
    Brice DULIN of France before the Autumn Nations Cup match between France and Italy at Stade de France on November 28, 2020 in Paris, France. (Photo by Sandra Ruhaut/Icon Sport) - Brice DULIN - Stade de France - Paris (France) Icon Sport - Icon Sport
Publié le , mis à jour

Récemment revenu d'un trou noir, Brice Dulin s'est désormais installé comme le titulaire du poste d'arrière, en équipe de France. Pour nous, il revient sur le rôle qu'a tenu Ronan O'Gara dans sa résurrection, les manies de Rory Kockott, son profil « Galthié compatible », le soleil de Nice et les débuts d'une prometteuse carrière d'acteur...

Comment s'est déroulée votre première semaine d'entraînement, à Nice ?

A notre arrivée sur le site, nous avons passé un test afin de sécuriser la bulle. Les Toulonnais et les Parisiens, qui jouaient dimanche soir, sont restés un jour à l'isolement avant d'intégrer les réunions collectives. C'est toute une organisation, quoi...

On imagine...

L'hôtel est privatisé, le personnel testé, la salle de musculation désinfectée après chacun de nos passages... Rien n'est laissé au hasard. Mais le matin, quand tu te lèves face à la mer, c'est vraiment ressourçant.

Mieux que Marcoussis ?

Je n'ai jamais détesté Marcoussis mais c'est un peu humide, en ce moment. Ils annonçaient même de la neige, cette semaine...

Vous passez des tests PCR toutes les semaines depuis plusieurs mois. Les supportez-vous bien ?

Je les supportais bien jusqu'à me casser le nez contre Agen... Après ça, ce fut un peu plus compliqué, je ne vous le cache pas...

Jugez-vous cette période anxiogène ?

Elle pourrait l'être. Mais nous, rugbymen, avons la chance de garder un rythme assez similaire à ce que nous connaissions avant la crise. On joue, on s'entraîne, on continue, quoi... Et c'est bon pour le tête.

Comment ça ?

On n'est pas hanté par les questions que se posent beaucoup de Français : « Combien de temps ça va durer ? Vais-je reprendre ? Que ferai-je demain ? » J'avais moi-même très mal vécu le premier confinement. Je tournais en rond, le rugby me manquait...

Pensez-vous que les sportifs professionnels, au cœur d'une économie faisant vivre des milliers de personnes, devraient être prioritairement vaccinés ?

Non. Il faut privilégier les personnes à risques, les gens âgés... […] Nous avons la chance d'être plutôt jeunes, suivis au quotidien par des médecins, de passer des tests de façon hebdomadaire et de vivre dans une bulle. Nous sommes moins exposés que le reste de la population.

Le XV de France a récemment subi une cascade de blessés et huit joueurs (Vakatawa, Ramos, Bamba...) manqueront à l'appel en début de Tournoi. Les corps sont-ils plus fatigués qu'à l'automne, une époque où le groupe de Fabien Galthié semblait plutôt épargné ?

C'est de saison, j'ai envie de vous dire... En hiver, les terrains sont plus lourds, l'enchaînement des matchs commence à se faire sentir et parfois, les corps cèdent.

On vous croyait en perte de vitesse et avez pourtant été l'un des meilleurs Tricolores, au cours de la dernière tournée d'automne. En quoi le fait d'avoir signé à La Rochelle a-t-il relancé votre carrière ?

J'éprouvais, depuis quelques temps, le besoin de quitter Paris et le premier confinement n'a fait que renforcer ce désir. Je n'ai aucun regret. Le matin, quand je prends la voiture pour me rendre à l'entraînement, je longe l'océan, je m'arrête cinq minutes, je me balade sur la plage et tout ça me fait du bien. Je suis heureux, quoi.

Vous étiez pourtant connu comme un amoureux de Paris...

J'ai adoré ma vie parisienne et j'en ai profité au bon moment. […] J'y ai passé six ans (de 24 à 30 ans) et c'était une belle façon de terminer ma jeunesse, pour ainsi dire. J'ai aussi découvert plein de choses, là-bas : un foisonnement culturel, une variété de gastronomies que je ne soupçonnais pas. C'était génial.

Aviez-vous mal vécu le fait que le Racing ait tour à tour engagé Kurtley Beale et Emiliano Boffelli pour vous remplacer ?

Non. Ca fait juste partie du jeu. J'ai fait le choix de tracer une route différente et le Racing s'est renforcé. Aujourd'hui, les choses sont très bien comme elles sont. Le Stade rochelais tourne bien, le Racing aussi : tout le monde est heureux, je pense...

En quoi Ronan O'Gara, à l'origine de votre transfert du Racing à La Rochelle, fut-il pour vous important ?

Quand je suis arrivé au Racing (2013), je connaissais le joueur, pas le coach ; je connaissais juste le mec qui avait fait des misères à la France, que ce soit dans le Tournoi ou en coupe d'Europe. Au fil du temps, on a tous les deux créé une relation « chien et chats ».

Ah oui ?

Ronan sait comment me piquer pour tirer le meilleur de ma personne et on sait s'enfermer dans un bureau pour crever l'abcès, quand le besoin s'en fait sentir. C'est sain et j'aime ça.

Est-il aussi dur qu'on veut bien le dire ?

Il est moins dur qu'il ne l'était au Racing. Il a pris de l'âge, en fait. Mais il a gardé cette franchise qui me plaît tant.

Par exemple ?

Au Racing, il pourrissait tout le monde de la même façon et ça nous aidait à être meilleurs, je crois.

Parlait-il ainsi même à Dan Carter ?

Avec Dan, il n'employait pas le mot « fucking » qu'il aime tant mais lui disait parfois : « Le joueur que tu es ne doit pas rater des plaquages, Dan ! Remets toi au boulot ! » Il n'y avait aucun traitement de faveur.

A l'automne dernier, vous avez débarqué en équipe de France sans vous poser de questions et avez séduit Fabien Galthié. Comment l'expliquez-vous ?

Avant, je prenais les choses trop à cœur. Je ne prenais plus le temps d'apprécier les choses... Je faisais des erreurs mais passais aussitôt à autre chose, sans vraiment analyser mes échecs... En clair, je croquais sans me rendre compte que tout ça reste éphémère...

Et désormais ?

Ce que je souhaitais, avant tout, c'était retrouver la notion de plaisir que j'avais perdue au fil des blessures. Je savais que si tout ça revenait, je retrouverais mes sensations dans la foulée. Aujourd'hui, je suis comme un jeune joueur débutant sa carrière. J'ai retrouvé l'appétit.

Avez-vous changé quelque chose dans votre préparation ?

Je prends plus soin de mon corps, oui. […] J'ai croisé, au fil de dix ans de carrière, énormément de grands joueurs : Dan Carter, Rory Kockott, Joe Rokocoko... A leur contact, j'ai été une éponge. J'ai fini par imiter tous leurs rituels.

Lesquels, par exemple ?

Je me souviens qu'à l'époque où je jouais à Castres (2012-2014), Rory Kockott était en pleine explosion et arrivait au centre d'entraînement avec dans son sac tout un tas de rouleaux, d'élastiques... Il se les mettait sur le corps, prenait du temps pour les étirements, la récupération. Nous, on trouvait ça bizarre. J'ai compris par la suite que Rory était en avance sur son temps : aujourd'hui, nous nous préparons tous comme il le faisait il y a six ans.

Pensez-vous qu'au fil des deux années noires que vous avez traversées avant d'arriver à La Rochelle, le deuil de votre père, disparu d'un arrêt cardiaque en 2017, a pris plus de temps que vous ne l'imaginiez ?

Oui, je pense. Tout était noir, à l'époque : je me blessais, je revenais, je me blessais... Il y eut les cotes, le péroné, le mollet, le genou... Aujourd'hui, je me dis que j'ai néanmoins tiré une force incroyable de toutes ces galères.

Comment ça ?

L'esprit est capable de belles choses. Et notamment de savoir réagir.

Votre père Patrick aimait-il le rugby ?

Il était fou de rugby, oui. Mes grands-parents habitaient dans la rue du stade Armandie ; papa a suivi de près la carrière de mon grand frère (Renaud Dulin, ancien international à 7), puis la mienne. Mes premiers souvenirs d'enfant, ce sont les après-midi passés devant les matchs de l'équipe de France, dans le Tournoi des 5 Nations.

Vous êtes Agenais, avez été formé au SUA et restez très attaché à ce club. La semaine dernière, le numéro 8 du Stade toulousain Antoine Miquel, lui-aussi passé par le SUA , regrettait que les joueurs actuels ne soient pas assez concernés par l'histoire du club et aient trop facilement lâché les armes. Est-ce aussi votre opinion ?

Je n'ai pas eu cette impression en jouant là-bas, cette année... Je m'y suis cassé le nez, je ne vais pas dire qu'il n'y avait pas d'engagement. Mais les voir dans cette situation là, c'est terrible. […] J'ai gardé de vrais amis là-bas, je pense notamment à Mathieu Lamoulie (arrière), qui se bat depuis des années pour que le club se maintienne ; Philippe Sella aussi, qui n'a jamais renié le club.

On vous suit...

Pour Agen, la saison sera encore très longue et j'espère qu'ils prépareront bien la suite : remonter de Pro D2 n'est pas chose facile. La concurrence y est réelle.

On dit de votre jeu qu'il est « Galthié compatible », dans le sens où vous possédez un très bon pied gauche et une certaine assurance sous les ballons hauts. Etes-vous d'accord ?

Mon jeu, il est fait des choses que j'ai toujours aimées faire. Ca a plu, ça a déplu mais je me suis rendu compte, en vieillissant, qu'on ne peut pas faire l'unanimité et que ce n'est finalement pas bien grave.

Le staff de Guy Novès vous reprochait de ne pas assez faire de passes. Avez-vous évolué là-dessus ?

Il y avait une forme de vérité là-dedans. Mais des choses m'ont échappé, par le passé... Peut-être était-on trop focalisé sur cet aspect là de mon jeu, qui ne me représentait pourtant pas intégralement. Mais les choses ont changé, de mon côté comme de celui du staff des Bleus. Je m'éclate.

Etes-vous épanoui, aujourd'hui ?

Je pense, oui. J'ai découvert une équipe de France qui avait basculé dans un autre monde, qui était performante et dans laquelle les joueurs s'épanouissaient. C'est un vrai bonheur.

Avant de revenir à l'automne, comment viviez-vous le fait de ne plus être sélectionné ?

Beaucoup mieux que ne le croient les gens, en fait. Devant ma télé, j'étais enthousiaste, supporter, passionné. Au Mondial, cette équipe me donnait des émotions. Et j'aimais ça.

Le XV de France utilise beaucoup le jeu au pied, tout comme l'équipe d'Angleterre d'ailleurs. Comprenez-vous que certaines personnes, tel l'ancien ouvreur de la Rose Danny Cipriani, trouve ça ennuyeux ?

Les équipes s'adaptent à des cycles. Les nations du Top 3 ou les meilleures formations de Champions Cup, le Leinster ou les Saracens par exemple, jouent énormément au pied. Mais c'est du jeu au pied tactique, une façon de faire bouger les défenses adverses, lesquelles sont de plus en plus compactes. A mon sens, le jeu au pied est surtout une arme offensive.

Quid des contenus des entraînements, en équipe de France ?

C'est quelque chose de totalement nouveau, pour moi. Il y a un entraîneur de l'attaque, de la touche, de la mêlée ; un mec chargé des attitudes au contact, un autre du jeu au pied : au fil de la semaine, une somme d'informations nous est donc transmise pour que l'on arrive prêt le jour du match.

Avez-vous un exemple ?

Disons que les coachs nous préparent à tous les scènarii possibles et imaginables. Ils nous poussent à imaginer le pire et, sur le terrain, nous ne sommes jamais pris de court; on ne cède plus au stress, à la panique. Dans les vestiaires, avant les matchs, je me sens comme libéré d'un poids.

Vous avez toujours excellé sous les ballons hauts. Comment l'expliquez-vous ? Vous ne faîtes pourtant qu'1,80m, n'êtes qu'un homme lambda dans un sport de géants...

Je fais 1,76m, déjà. (rires) J'aurais du mal à vous expliquer pourquoi j'ai toujours aimé ça. Mais l'adrénaline que je ressens, quand je monte à la lutte, est très plaisante. Je n'ai pas la chance de sauter en touche, moi. Je me rattache donc aux quelques moments de « plane » que le rugby moderne nous offre. 

N'avez-vous vraiment aucune explication à ce sujet ?

Sous les chandelles, il faut parfois ruser pour devancer les grands, sauter légèrement avant l'adversaire pour prendre l'espace... Mais c'est du ressenti, du feeling...

Evoquez-vous parfois, entre joueurs, la possibilité que le Tournoi des 6 Nations soit annulé en raison de la pandémie ?

Nous sommes dépendants des gouvernements, des ministères... Pour le moment, je me prépare comme si la compétition allait se dérouler normalement. J'espère que ce sera le cas : des Tournois, il ne m'en reste pas dix à disputer...

Dans nos colonnes, votre coéquipier à La Rochelle Kevin Gourdon disait récemment que « plein de choses dans le rugby [le] dérangent », à commencer par la routine des entraînements. Est-ce aussi votre cas ?

Après m'être fait opérer du genou, en 2017, je me suis posé beaucoup de questions : je ne savais pas si le plaisir reviendrait, si je pourrais un jour rejouer au niveau que j'avais connu à mes débuts. Je pensais que mon désir allait peut-être disparaître. Mais la lassitude dont parle Kevin (Gourdon), je ne l'ai jamais connue : je déteste être enfermé, j'aime les jeux de ballons et la dépense physique. Ma vie me convient donc très bien. Je pourrais pas passer ma journée derrière un ordinateur.

Vous avez récemment tourné dans le premier film de la réalisatrice Hafsia Herzi, « Tu mérites un amour ». Le long métrage, actuellement diffusé sur Canal +, a d'ailleurs été sélectionné à la semaine de la critique du dernier festival de Cannes. Comment avez-vous atterri dans ce monde ?

Un jour, alors que j'étais en pleine période de convalescence, on m'a présenté Hafsia Herzi, qui cherchait à l'époque un sportif avec l'accent du Sud. Ce devait être un court métrage, c'est devenu un très beau film.

Vous y jouez le rôle de « Bruno », un hédoniste de passage à Paris. Comment avez-vous vécu l'expérience ?

J'ai fait un court passage à l'écran, quelques minutes tout au plus. Et je ne pense pas avoir les qualités nécessaires pour devenir acteur un jour.

Pour quelle raison ?

J'ai regardé le film et au vu de ma performance, je préfère laisser les planches aux vrais professionnels. (rires)

Le métier d'acteur est-il difficile ?

Oui, très... Je n'avais que quelques scènes mais les journées étaient vraiment très éprouvantes : il fallait jouer la colère, la joie sans les ressentir forcément. Des fois, on arrivait sur le tournage à 9 heures et on repartait à minuit.

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