Le XV de France a un incroyable talent

  • Au coup de sifflet final, les Bleus ont exulté. Le XV de France n’avait plus gagné en Irlande depuis le 20 août 2011 en préparation du Mondial.
    Au coup de sifflet final, les Bleus ont exulté. Le XV de France n’avait plus gagné en Irlande depuis le 20 août 2011 en préparation du Mondial. PA Images / Icon Sport
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S’il fut globalement dominé par l’Irlande, le XV de France a remporté sa première victoire à Dublin depuis 2011 en s’appuyant sur quelques individualités hors-normes, une défense oppressante et le petit truc en plus qu’on est aujourd’hui en droit d’octroyer à son sélectionneur...

On est en droit de penser que l’Irlande, 56 % de possession sur ce seul match, a plutôt dominé la rencontre. On est en droit de penser, aussi, que les Diables Verts ont foutrement soumis les Bleus dans l’alignement, avancé en mêlée fermée, formé les rares mauls pénétrants en capacité d’avancer de plus d’un mètre ou que l’entame du XV de France fut globalement médiocre, en atteste l’absurde croc-en-jambe ayant coûté à Bernie Le Roux un carton jaune plutôt logique, tout élan patriotique mis à part.

Au bout du bout, il faut donc croire que cette équipe de France, portée par une génération hors-norme, a un incroyable talent. De fait, il a suffi aux coéquipiers de Charles Ollivon trois fulgurances, quelques grimaces et un peu plus d’acrobaties dans les passes pour renverser la quatrième nation mondiale sur ses terres, s’offrant le scalp qu’elle cherchait depuis maintenant dix ans. Et l’on pourra nous rétorquer, avec toute la mauvaise foi du monde, que le plan du staff, remplaçant dans la semaine Teddy Thomas par Damian Penaud pour contrer les ballons hauts irlandais, supplantant Dylan Cretin par Anthony Jelonch dans le but de répondre, sans couteau ni revolver, au déchaînement de violence qu’avaient déployé les avants de l’Eire face aux Gallois, fut tout aussi déterminant dans cette victoire à Dublin, on réaffirmera avec force que le tableau noir compta finalement pour bien peu, au regard de la domination de Grégory Alldritt sur tous les impacts, du talent de Brice Dulin dans le placement au fond du terrain ou de la technique individuelle de Julien Marchand, au moment de commettre un « offload » en tout point merveilleux…

Maintenant, la question entourant ce XV de France en tête du Tournoi reste la suivante : pourquoi diable une telle somme d’individualités, supérieures à tous ses adversaires directs dimanche après-midi (25 défenseurs battus sur la rencontre…), ne s’est-elle pas libérée davantage ? Pourquoi s’est-elle une nouvelle fois contentée de jouer les ballons qu’égarait en chemin l’adversaire ? Pour être clair, il faut aujourd’hui accepter que la sauterie réclamée ici et là ne fait pas partie de l’identité de jeu de la sélection nationale, qu’elle a fait le choix de ne jamais s’exposer hors de sa moitié de terrain et sincèrement, tant qu’elle gagne là où ses prédécesseurs s’étaient résignés à se vautrer, on veut bien lui reconnaître ce droit-là. Après tout, la notion de « spectacle » reste à bien des titres ambiguë lorsqu’il s’agit de sport, et qui plus est de rugby : celui-ci ne relève pas de la mise en scène, il n’a pas vocation à séduire ; il est un combat, un affrontement au gré duquel on désigne un dominant et un dominé. Et ces derniers mois, le XV de France a indéniablement intégré le camp réduit des dominants.

Le doux rêve d’un grand chelem

À défaut d’écraser, de piétiner, ce XV de France traque, ronge, oppresse et étouffe. À ce sujet, le système défensif mis en place depuis un peu plus d’un an par Shaun Edwards est pour beaucoup. Pour autant, le savoir-faire de l’ancien treiziste ne saurait masquer la dévotion quasi sacrificielle de ses hommes au plaquage (il y en eut 203 dimanche après-midi, à Dublin…), la détermination commune à rattraper l’erreur commise par un partenaire, la volonté globale de repousser l’adversaire quand elle fut si longtemps limitée à le freiner : à l’Aviva, cette Irlande qui marqua seulement sur un coup du sort aurait pu attaquer des nuits entières, elle n’aurait pour ainsi dire jamais pu franchir l’en-but tricolore…

Quinze points en Irlande, ce n’est à la fois pas grand-chose et le bout du monde, si l’on prend en compte qu’il n’y a pas si longtemps, les Tricolores avaient quasiment disparu du top10 planétaire, rassemblaient péniblement deux millions de téléspectateurs autour d’eux et n’étaient plus jamais cités, lorsque l’on égrainait les noms des favoris au Mondial. On ne dit pas, ici, que la bande à Galthié peut d’ores et déjà regarder Blacks et Boks dans le blanc des yeux.

On dit simplement qu’après deux succès acquis à l’extérieur dans cette édition 2021, elle est désormais en droit de penser à un grand chelem qu’elle n’a pas accroché depuis 2010, à l’époque où Marc Lièvremont, Didier Retière et Emile Ntamack s’appuyaient sur une mêlée conquérante et, au centre du terrain, le quintal dissuasif de Mathieu Bastareaud pour conquérir l’Europe. Hé quoi ? De toute évidence, les réceptions de l’écosse puis du pays de Galles, ces prochaines semaines, n’ont rien de missions impossibles et, dans le contexte actuel, convenez avec nous que le XV de la Rose, dominé par l’écosse et fébrile contre l’Italie, n’a plus rien de l’épouvantail un temps dépeint.

La baraka de Fabien Galthié

Concernant cette équipe de France, nous vient enfin à l’esprit cette donnée, impalpable et quasi surnaturelle, que l’on nommerait dans un élan de gauloiserie « la chatte à Galette ». L’expression, née de la baraka ayant récemment entouré le règne de Didier Deschamps au football, convient finalement tout autant au sélectionneur du XV de France, pour lequel les dieux du rugby ont semble-t-il des desseins pour le moins palpitants. Depuis que Fabien Galthié a pris les rênes de l’équipe de France, les planètes se sont en effet soudainement alignées au-dessus de Marcoussis, petit village de maraîchers qu’elles avaient jusqu’ici coutume de simplement traverser.

En vrac, on citera d’abord le premier match des Bleus face à l’Angleterre, au fil duquel Manu Tuilagi se brisa le corps au bout de quelques minutes. Ensuite, l’arrêt brutal du dernier Tournoi, pour cause de pandémie, survint à un moment où le bateau bleu tanguait pour la première fois, secoué qu’il était par la suspension de Mohamed Haouas en écosse et la blessure de Romain Ntamack. Plus près de nous, l’épidémie de Covid-19 dans les rangs fidjiens, reconnus à l’automne dernier comme les plus sévères adversaires des Tricolores dans le groupe B de la Coupe d’automne des Nations, simplifia grandement le plan de route d’une sélection alors écartelée entre les desiderata des clubs et ceux des dirigeants fédéraux.

Et puis, les récents forfaits de Conor Murray et Johnny Sexton, contraignant tout à coup l’Irlande à pratiquer un jeu différent de celui qu’elle avait l’habitude de produire depuis quasiment dix ans, ont subitement donné au XV du trèfle des atours fragiles. On exagère, n’est-ce pas ? Peut-être. Mais on a oublié de vous dire, enfin, que le droitier écossais Zander Fagerson, l’un de ceux qui avaient brisé la mêlée anglaise en ouverture du Tournoi des 6 Nations, vient d’écoper d’un carton rouge et pourrait bien rater le prochain déplacement à Paris. Manquerait plus, tiens, que nos confrères britanniques annoncent cette semaine que Finn Russell s’est démis l’épaule en levant sa bière à la santé de Greg Townsend…

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