L'héritage de Goze, après huit ans de présidence à la LNR

  • Goze, son héritage
    Goze, son héritage
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Après huit années (et quelques mois de rab) à la présidence de la LNR, Paul Goze passera la main ce mardi. Peu porté sur la chose médiatique, il aura cependant soutenu quelques dossiers majeurs et contribué à l’essor économique du rugby professionnel. L’heure du bilan.

À propos de l’élection à la présidence de la LNR qui se tiendra ce mardi, les certitudes sont encore peu nombreuses. Des discussions se tenaient toujours ce week-end, entre présidents, sans qu’une tendance se dégage clairement. Ils étaient trois candidats en piste jusqu’à samedi matin, ils ne sont plus que deux : Vincent Merling et René Bouscatel (lire en page 22). Alain Tingaud s’est retiré. D’autres discussions se tiendront en conclave, ce lundi soir, sous l’égide de l’UCPR (Union des Clubs Professionnels de Rugby, syndicat des présidents). À chaque heure, sa nouvelle tendance. Une seule certitude, donc : mardi soir, Paul Goze ne sera plus le président de la LNR. Une page lourde de plus de huit ans va se tourner.

À l’heure de son bilan, il faut d’abord se souvenir des conditions de son arrivée à la tête du Politburo des clubs pros. Le vendredi 16 novembre 2012, la succession ouverte à la présidence de Pierre-Yves Revol semblait plus ouverte que jamais. Paul Goze comptait parmi les candidats, mais aussi Patrick Wolff, homme de l’ombre de la LNR et longtemps soutenu par le président sortant. Un peu plus loin dans les pronostics, Alain Tingaud était déjà de la partie. Tout comme Max Guazzini, président à succès du Stade français des années 2000 fraîchement dépossédé de son club, après un été rocambolesque. Trois jours de conciliabules, réunions de cabinet noir et révolutions de palais avaient abouti au retrait de Tingaud et de Wolff. C’est donc d’une "finale" Goze-Guazzini, autrement qualifiée d’antagonisme Paris-Province, que le Catalan sortait victorieux d’une courte tête. Un scénario à la Pagnol.

Canal +, un ami qui compte

Exactement 100 mois plus tard, Goze quitte donc la scène. En tout cas son premier rang, quand l’idée de le voir demeurer vice-président est une hypothèse crédible. À l’heure de tirer son bilan, que retenir ? Il est d’abord financier. Le rugby se mue doucement en entreprise de spectacle et il convient désormais de le gérer comme tel. C’est cet aspect économique qui a principalement monopolisé le président Goze, durant ses huit à la présidence de la LNR. Cela lui fut parfois reproché, quand certains des présidents ne voyaient en sa personne que le "président du fric". Il leur répondait, la semaine dernière dans nos colonnes : "Cette vision concerne toutes les institutions qui représentent le pouvoir et qui gèrent des sommes d’argent relativement importantes. Elles sont critiquées, vilipendées. Mais ce n’est pas propre à la Ligue. Dès que vous dirigez une institution, vous êtes la cible de critiques extrêmement virulentes. Elles ne s’arrêtent que le jour où vous quittez le poste…"

Les bilans, il faut le dire, lui donnent raison : sous sa présidence, le chiffre d’affaires de la LNR a presque doublé (de 75 millions d’euros en 2012 à 145 millions d’euros en 2020) avec des reversions proportionnelles aux clubs. À ce sujet, le principal levier activé par Paul Goze fut celui des droits TV. Ils seront d’ailleurs son dernier succès, avec presque un demi-milliard d’euros arrachés à Canal + (454,4 millions d’euros) pour la période 2023-2027.

Dans le contexte actuel, c’est un petit tour de force réalisé par Goze et son premier cercle, récompensés ici de leur fidélité sans faille à la chaîne cryptée. À plusieurs reprises et sur différents lots, d’autres diffuseurs ont tenté de se mêler aux enchères du Top 14. Mais à chaque fois, Canal + a empoché la mise, avec un travail préparatoire minutieux auquel les cadres de la LNR n’étaient pas étrangers. Chacun trouve son compte dans cette collaboration fidèle. Début février, au cœur de la crise "Mediapro" qui frappait le football, le patron de Canal +, Maxime Saada, faisait d’ailleurs cette déclaration d’amour au dirigeant de la LNR, au micro de RTL : "Ils ont toujours été là pour nous. Donc, on sera toujours là pour le Top 14. Surtout, nos abonnés adorent le Top 14."

Du gagnant-gagnant ? Un aspect nuance le rose de l’idylle : "Le vrai patron du rugby français, ce n’est ni Paul Goze, ni Bernard Laporte : c’est Canal", glissent de nombreux présidents du Top 14. Les faits leur donnent raison. Au plus fort de la crise Goze-Laporte, au début de l’année 2017, c’est Vincent Bolloré, propriétaire de Canal +, qui avait décroché son téléphone pour régler le conflit et mettre tout le monde d’accord.

Plus récemment, quand Canal + récupérait la diffusion de la fin de saison de Ligue 1 (2020-2021), la chaîne avait besoin de place pour exposer le football, de nouveau le produit phare de sa grille. Elle exfiltrait alors le Top 14 de la case prestigieuse du dimanche soir, pour le positionner plus en amont, le samedi et toujours en prime time… Un désaveu pour le rugby ? La LNR n’en dira rien, préférant communiquer sur son acceptation : "Cette nouvelle grille permet de garantir une complémentarité d’exposition entre le Top 14 et la Ligue 1 sur les antennes du groupe Canal +." Comme si les intérêts de Canal + étaient aussi ceux du Top 14.

Des bras de fer en pagaille

Si les deux mandats de Paul Goze sont clairement marqués par la réussite financière, ils sont aussi jalonnés de nombreux conflits. Parfois internes à la LNR, quand il a formé avec son directeur général, Emmanuel Eschalier, un duo au sens politique aiguisé, qui n’a pas hésité à parfois diviser pour mieux régner, quand il le jugeait opportun. à attaquer pour défendre ses intérêts. Et à trancher dans le vif.

Les conflits les plus durs ont toutefois été externes à la Ligue : avec la FFR, les passes d’armes ont historiquement été violentes ; c’était déjà vrai du temps de Serge Blanco et Bernard Lapasset. Puis, avec Pierre Camou, malgré une courtoisie toujours de mise. "Ce n’était pas pareil… On avait des litiges mais le rapport n’était pas le même. C’était un peu plus apaisé, voilà tout", admet Goze.

Avec Bernard Laporte, élu en décembre 2016 à la tête de la Fédé, le ton s’est clairement durci. "Peu après avoir été élus, ils ont voulu que le rugby professionnel réintègre le giron fédéral. Depuis, ils ont convenu que cette visée n’avait pas lieu d’être. Ils ont compris que le rugby pro, très structuré, était une entité à part entière." Ces mots, Goze les tenait la semaine dernière dans nos colonnes. Une manière habile d’affirmer, avec le sens politique qui aura été un marqueur de son mandat, que la LNR avait gagné cette guerre inaugurale.

Elle gagnera la grande majorité des batailles qui suivront. Face à la FFR de Laporte, Goze a opposé les textes et le droit aux saillies plus médiatiques du camp fédéral. Un choix qui lui a souvent permis d’arriver en position de force à la table des négociations. "Mon job, c’était de défendre les clubs. À partir du moment où un certain nombre d’attitudes pouvaient mettre en danger ces clubs-là, j’avais le devoir de m’opposer, de combattre. Et dans ce but, je pense avoir été pugnace", reconnaît sans mal l’intéressé. Ce qui n’a pas franchement contribué à l’apaisement entre les lignes du rugby français, parfois dans des impasses grotesques. Ce qui n’a pas empêché non plus les Bleus, sous les mandats de Goze, de voir leurs conditions de mise à disposition nettement s’améliorer. Hors contexte "Covid-19", Galthié et son staff peuvent désormais avoir 42 joueurs à disposition, pendant quinze semaines par an. C’est mieux que les Anglais, par exemple, dont le modèle clubs-sélection est le plus proche du contexte français. Tant bien que mal, dans une cohabitation houleuse, le duo Goze Laporte a réussi à améliorer le contexte bleu.

Toujours plus de jeunes

"Entre nous, il y a eu des désaccords mais je pense que nous sommes parvenus à faire avancer ensemble des sujets très importants, sur l’équipe de France et la formation notamment. Les résultats le prouvent." Les Bleus profitent aussi de la réforme des Jiff, sur laquelle le président sortant de la LNR aura encore été pugnace, ambitieux jusqu’à tordre le bras aux clubs. La ténacité porte aujourd’hui ses fruits : entre 2014 et 2019, le Top 14 a vu exploser le nombre de jeunes français (moins de 22 ans) sur ses pelouses : de 84 en 2014 ils sont 138 cinq ans plus tard.

Ça, comme le salary cap, aura participé à recentrer et, finalement, à valoriser le "produit Top 14" : plus tourné vers la formation et plus équitable que le championnat de la fin des années 2000, où se succédaient les stars. C’est ce que Paul Goze léguera à son successeur, à qui il incombera une mission d’avenir : élargir et surtout rajeunir le public dans les stades et devant la télévision. L’ancien deuxième ligne de l’Usap sera-t-il toujours proche du pouvoir ? C’est encore à voir. "La présidence de la Ligue est prenante, passionnante et souvent compliquée : il n’y a pas un jour sans que ne se présente un problème nouveau." À croire que cela ne lui déplaît pas tant que ça, puisqu’il se présente à nouveau au comité directeur de la LNR. Cette fois, ce sera au titre de "personnalité qualifiée". Comme le témoin d’un héritage désormais vieux de 23 ans, le gardien du temple et de son évolution.

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