Kraska : "C’est l’histoire de deux mecs qui se prennent pour des cow-boys"

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    "C’est l’histoire de deux mecs qui se prennent pour des cow-boys"
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L'année de ses 31 ans, il a mis un terme à sa carrière professionnelle, débutée au Racing 92 et terminée de manière frustrante au Japon, ce qu'il raconte. De retour à Courbevoie, l'ailier revient sur cette folle expérience, et son départ précipité.

Un message sur Twitter courant avril, en guise d’appel à l’aide, et beaucoup de courage pour livrer aujourd’hui les contours d’un départ du Japon précipité. Une vie qui a basculé pour Nicolas Kraska, ancien ailier des Shimizu Blue Sharks. "C’était le 16 mars. Je suis au club house et mon agent m’appelle pour me dire que je suis viré." Forcément, c’est le choc. Mais que s’est-il passé pour en arriver à cette situation dramatique ?

Pour bien comprendre, il faut remonter quelques mois en arrière. Fin janvier, la rumeur circule au sein du microcosme du rugby japonais que les règles risquent d’évoluer pour restreindre le nombre d’étrangers. Grâce à sa binationalité thaïlandaise, Nicolas Kraska bénéficie du système de détenteur de passeport asiatique lui permettant d’avoir une place dans l’effectif. Sauf que le durcissement du règlement risquerait d’avoir un impact sur sa situation sportive. Qui plus est avec une compagne enceinte de trois mois et un besoin d’y voir plus clair sur l’avenir. "J’avais des clauses suspensives dans mon contrat et je ne pouvais pas me retrouver dans une situation où ma compagne ne pouvait plus voyager pour accoucher et moi sans contrat. Je ne pouvais pas assumer car un accouchement coûte très cher au Japon (jusqu’à 20 000 €, N.D.L.R.)." Il décide alors de se rapprocher de Yohei Shinomiya, directeur de Tokyo Athletic United, société par laquelle passent les joueurs étrangers afin d’évoluer avec les Shimizu Blue Sharks, et Niki Takahiro, directeur exécutif du club. Ce sont les deux personnes qui gèrent les 3 millions d’euros annuels fournis par l’entreprise afin de faire fonctionner l’équipe. "Je leur ai demandé ce qu’ils comptaient faire pour moi, mais ils n’étaient même pas au courant du changement possible de règle ! J’ai demandé une hausse de 10 % de mon salaire pour pouvoir être plus serein, ainsi qu’un congé paternité pour que ma femme puisse accoucher en France et que nous puissions ensuite revenir au Japon." Les semaines passent mais les choses n’évoluent pas.

"Au bout de trois semaines, Jano Venter, qui venait de signer un contrat de 3 ans, informe qu’il souhaite faire venir sa fiancée au Japon. Yohei (Shinomiya) lui propose alors un contrat bidon via sa société, avec des frais de 150 000¥ (environ 1 200 €) à payer. Il a demandé un reçu et cela a été mal vu. Deux jours plus tard, il est viré du club ! J’ai alors commencé à flipper. Je sentais que j’étais le prochain sur la liste." Pourtant fin février, après discussion avec son entraîneur Steeve Jackson, Nicolas Kraska a reçu l’assurance qu’il aurait encore un rôle à jouer dans cette équipe. Néanmoins, l’inquiétude grandit au sein de la communauté des joueurs étrangers, qui a un temps compté dans ses membres un certain Luke McAlister. Car le cas de Jano Venter s’ajoute à celui d’un autre joueur. "En décembre dernier, déjà, Pek Cowan avait été racketté. Il avait dû payer en cash 200 000¥ (environ 1 500 €), sous menace d’être poussé à bout pour démissionner, car il était revenu blessé du Super Rugby. Son contrat stipulait qu’il pouvait être viré s’il était blessé plus de 6 mois sauf qu’il était blessé 4 semaines… Ils ont voulu le sanctionner. Et ces personnes lui ont ensuite pris 5 % de son salaire tous les mois, ce qui nous a choqués. Cela m’a rendu fou. Ils jouent avec la vie des gens."

Un visa bloqué, un rapatriement à organiser en sept jours

On en revient alors à ce fameux 16 mars et à cet appel de son agent. "J’ai demandé si mon licenciement était dû à la nouvelle règle mais elle me répond qu’elle ne sait pas, qu’elle n’a pas de raison et que je dois vite partir du pays. Car le club a stoppé le processus de renouvellement de mon visa. C’est fou. Je dois partir avant le 28 mars et organiser un rapatriement. Mon épouse a été forte, elle s’est occupée de tout, alors que j’ai continué à aller à l’entraînement pour ne pas que l’on puisse me reprocher un abandon de poste." La boule au ventre, il faut prendre des décisions. "Le 22 mars, j’annonce à l’équipe ce qu’il se passe. Mais l’émotion est trop forte et je suis pris de court. Je voulais tout leur dire." Finalement, le 23 mars, Nicolas, sa femme enceinte, et sa fille sont dans l’avion pour rentrer en France. "Une fois dans l’avion, je me suis dit que cette situation avec Niki (Takahiro) et Yohei (Shinomiya) devait s’arrêter." Sauf qu’il est difficile de faire bouger les choses dans un pays réputé pour sa droiture, et où toute forme d’irrégularité fait de suite penser à une célèbre organisation mafieuse… Sans prendre à coup sûr ce raccourci, force est de constater que Nicolas Kraska est clairement mis dehors de manière peu subtile. Un de plus dans la liste. "Un autre Sud-Africain de l’effectif, victime d’un accident de moto, a été prié de retourner en Afrique du Sud pour recevoir un autre avis médical. Il est rentré avec sa femme sauf que ses coéquipiers témoins de l’accident ont ensuite été interrogés pendant trois heures pour qu’ils avouent qu’il était alcoolisé, alors que ce n’était pas le cas. La discussion ayant été enregistrée, on s’est rendu compte que ces deux types (Niki et Yohei) avaient dit à la Police que le joueur avait fui le pays. Pour quelle raison ? On ne le sait pas. Peut-être pour économiser de la masse salariale." Car visiblement, le train de vie des deux hommes surprend… Et ce n’est sûrement pas la carrière à VII de Yohei Shinomiya, éphémère joueur de Provence Rugby en 2012, qui le justifie. Avec Niki Takahiro, ils ont pourtant la responsabilité du budget, mais pas de comptes à rendre à la maison mère qui est Shimizu ! Ils n’en seraient d’ailleurs pas à leur coup d’essai puisqu’en 2019 déjà, et comme cela nous a été confirmé, un autre joueur néo-zélandais ayant demandé à rompre son contrat s’était vu demander 1 000 000¥ (environ 7 500 €) en cash pour pouvoir récupérer une licence qui avait été bloquée par les deux hommes. "C’est l’histoire de deux mecs qui se prennent pour des cow-boys", souffle aujourd’hui Nicolas Kraska, lâché par son agent au Japon et embêté jusqu’il y a encore quelques jours pour toucher la totalité de son indemnité de licenciement et les primes promises (il a dû fournir des témoignages de coéquipiers pour éviter un rabais sur sa prime d’équipe). Impossible néanmoins de passer sous silence cette fin prématurée et expéditive de cette aventure japonaise de presque six ans.

Une bonne étoile au-dessus de la tête

"Je kiffais être dans cette équipe mais ces deux types faisaient régner la terreur auprès des joueurs étrangers. Quand il y a eu les premiers licenciements, on s’est réuni, on a cherché et on a commencé à découvrir des trucs bizarres dans nos contrats. Par exemple, nos budgets impôts étaient plus élevés que ce que l’on payait en réalité. Sauf que l’on ne sait pas où la différence a fini. Il y a eu des malversations. On n’avait même plus de bulletins de salaire. Notre départ a été précipité car on a commencé à poser des questions." Le déroulé des évènements interpelle, et le plaisir en a alors pris un sérieux coup. "J’adorais le rugby pratiqué là-bas, j’avais un super cadre de vie et encore un an de contrat. Je discutais même pour prolonger d’un an. Mais la découverte de tout ça a précipité notre décision avec ma femme. Je ne me retrouvais plus dans ces valeurs. J’ai eu envie de rentrer en France pour prendre du plaisir." Et tourner la page du rugby professionnel pour prendre une licence avec son premier club, le RC Courbevoie, en Fédérale 2. "Une famille", comme il aime le rappeler et qui l’accompagne déjà dans son projet de reconversion dans le domaine de l’immobilier. Les souvenirs, eux, restent, demeurent intacts. Comme la finale de Top League perdue d’un point dès la première année avec les Toshiba Brave Lupus, aux côtés des François Steyn, Richard Kahui, Michael Leitch ou bien Toshiaki Hirose. Et pendant laquelle il marque un essai ! "Je l’ai encore regardée en rentrant. À un moment, François Steyn est plaqué à 5 m et je suis seul à côté. S’il m’avait donné le ballon… J’en ai reparlé avec Richard (Kahui) ", sourit Nicolas Kraska. Il n’oublie pas non plus comment il s’est retrouvé au Japon, "après avoir lu le Midol (comme quoi !) et vu qu’un grand joueur signait au Japon. Je suis allé sur Linkedin, j’ai tapé "Japan Rugby Coach" et j’ai envoyé mon CV, des highlights et ma lettre de motivation. On m’a demandé de venir faire un test" et tout a débuté. Aujourd’hui l’avenir se termine, pas de la manière souhaitée, mais avec le sentiment du rêve accompli. "J’ai atteint mon rêve de devenir joueur professionnel. Je ne regrette absolument pas et si j’avais pu partir plus tôt au Japon, je l’aurais fait. Au centre de formation du Racing, le directeur du centre de formation Frédéric Barthe m’avait dit que je ferais une petite carrière de Pro D2. Cela a été le plus beau doigt d’honneur que j’ai pu lui faire. Et à tous mes détracteurs qui disaient que je n’étais pas assez grand, ni assez solide, eh bien j’ai prouvé le contraire au Japon, dans un rugby différent mais qui n’a rien à envier. C’est un rugby de très haut niveau et d’ici deux ou trois ans, ce sera le meilleur championnat du monde." Et Nicolas Kraska aura eu l’honneur de vivre cela de l’intérieur.

 

Droit de réponse de la société "The Institute of Tokyo Athletic United"

 

À la suite de la publication le vendredi 7 mai 2021 d’un article dans le journal « Midi Olympique » intitulé « C’est l’histoire de deux mecs qui se prennent pour des cow-boys » la société The Institute of Tokyo United et Monsieur Yohei Shinomiva, mis en cause par cet article, tiennent à rétablir la vérité consécutivement aux allégations de Monsieur Nicolas Kraska relatives aux conditions dans lesquelles son contrat de travail de rugbyman professionnel a trouvé son terme. Monsieur Nicolas Kraska était salarié de la société The Institute of Tokyo Athletic United en qualité de joueur de nationalité Thaïlandaïse, précision étant faite que tous les joueurs étrangers de l’équipe des Shimizu Blue Sharks sont employés par la société The Institute of Tokyo Athletic United, société spécialisée dans le management du sport et du rugby et ce, en parfait accord et transparence avec la société Shimizu Corporation.

La ligue de rugby japonaise limite le nombre de joueurs étrangers dans une équipe afin de favoriser les joueurs japonais. Cependant, les détenteurs de passeports asiatiques non japonais, comme Monsieur Nicolas Kraska, qui joue sous un passeport thaïlandais, ont droit à une place dans chaque équipe. La ligue de rugby japonaise a annoncé que cette règle allait changer et que la place de détenteur d’un passeport asiatique serait supprimée.

C’est dans ce contexte qu’une résiliation du contrat de Monsieur Nicolas Kraska a été négociée avec son agent, Mme Miwa Egushi, et l’ensemble des salaires, taxes, prime d’intéressement et indemnités de fin de contrat dûment payés.

La société The Institute of Tokyo Athletic United et son représentant légal Monsieur Yohei Shinomiya entendent également préciser que Monsieur Nicolas Kraska a été rendu destinataire de son barème de paie annuel au titre de l’année 2021 qui détaille à l’avance ses revenus avec prélèvement de l’impôt sur le revenu à la source et de l’ensemble des documents de fin de contrat.
L’impôt sur le revenu, non seulement pour 2021 mais aussi pour toute la durée de son contrat, a été directement payé par son employeur. La société Shimizu Corporation propriétaire du club des Shimizu Blue Sharks et la société The Institute of Tokyo Athletic United ont par ailleurs publié un communiqué de presse au Japon indiquant que les affirmations de Monsieur Nicolas Kraska étaient diffamatoires et qu’une action judiciaire allait être engagée contre Monsieur Nicolas Kraska au Japon et en France.

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Julien PLAZANET
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