Thomas Castaignède : « À Mont-de-Marsan, il y avait Jésus et André Boniface »

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    Thomas Castaignède regarde dans le rétro Dave Winter / Icon Sport
Publié le , mis à jour

Nous avions contacté Thomas Castaignède pour notre série des esthètes dans Midi Olympique. Ce fut l 'occasion d'une conversation à bâtons rompus sur l'ensemble de sa carrière. Il nous reparle de tout : Toulouse, Mont-de-Marsan, les Saracens, Bernard Laporte, Guy Novès, Nigel Wray. Le poids de la notoriété, sa reconversion dans la finance.

Nous vous avons contacté pour la série sur les « esthètes » que nous faisons dans Midi Olympique. Avez-vous souffert de cette image qu'on vous a collée tout de suite ?

Non, je n'ai pas souffert de l'image que je pouvais dégager. Ce n'était pas un souci que d'être associé à un certain jeu ou à des joueurs qui forçaient mon admiration. Ce n'était pas un embarras. Ce qui était dur à gérer, c'était plutôt la pression globale qui entoure les sportifs de haut niveau. Les associations qu'on faisait correspondaient plutôt à ce que j'aimais.

C'est-à-dire ?

J'ai toujours baigné dans la culture de Mont-de-Marsan. Cet historique d'un jeu aéré. Mon père me parlait aussi des Gallois Barry John et Gareth Edwards. Sans les avoir jamais vus jouer, j'avais l'impression d'avoir vécu avec eux.

Le souvenir des frères Boniface était-il encore fort dans votre enfance ? Ils avaient quand-même quarante ans de plus que vous...

Oui, c'était fort. Mon père m'en parlait constamment. À Mont-de-Marsan, il y avait Jésus et André Boniface. Quand tu allais au catéchisme, et que tu parlais rugby, c'était le premier nom qui sortait. Christian Darrou n'était pas loin. Mais les Boniface, c'était quand même spécial. Il y légende des deux frères et puis sans m'en rendre compte, j'ai acheté mon premier maillot et mes premiers crampons chez André Boniface. Je côtoyais l'exception et l'excellence au quotidien. Vous savez, Mont-de-Marsan vivait beaucoup dans la nostalgie. Mais pas seulement avec les Boniface, on parlait aussi des avants : Pascalin, Hilcock, et compagnie. Même si je n'étais pas né, j'ai l'impression d'avoir assisté à la finale 1963 quand ils l'ont gagnée.

Le style qui était le vôtre était-il naturel ? Vous apprenait-t-on à avoir un port altier, buste droit, à la André Boniface justement ?

Vous savez, j'ai vite compris que pour moi au basketball ce serait compliqué, qu'au football je faisais dix jonglages alors que mon voisin en faisait cinquante. Mais j'ai aussi vite compris qu'au rugby, je pouvais faire quelque chose. Non pas en raison de mon gabarit mais parce que j'avais cette capacité d'évitement et, peut-être, une façon d'anticiper et d'aller là où on devait aller avant les autres. Mais il y avait aussi une capacité de travail à acquérir. J'ai ressenti la nécessité de développer ce que j'appelle l'indépendance technique. Je l'ai compris très jeune, j'ai compris que le haut du corps devait être indépendant. Il me fallait travailler pour être capable de faire des passes à droite, à gauche, sans réfléchir. Ce fut tout un travail, mais un plaisir aussi. De plus, à mon jeune âge, je faisais des répétitions. Je me souviens de m'être dit que pendant un an, je ne ferais que des passes du côté gauche. Parce que c'était mon point faible. En fait, j'étais un besogneux.

Justement, quand on vous a découvert, vous dégagiez l'impression inverse. Vous ressembliez à une sorte de Peter Pan à qui tout réussissait dans la facilité. Était-ce une surprise pour vous ? Comment réagit-on à un personnage qu'on a créé ?

Pfff. Je ne sais pas trop. Quand on est dans des équipes de jeunes, on sent évidemment qu'on a la capacité à renverser des matchs. Mais quand on arrive dans un nouvel univers, pour moi au Stade toulousain, on se retrouve confronté aux meilleurs. On comprend que l'image de Golden Boy, elle peut très vite s'atténuer avec tous ces gens qui vous remettent au garde à vous. Rendez-vous compte, j'étais avec les Reichel et je m'entraînais avec la première. Le premier demi d'ouverture que j'ai affronté, c'était Philippe Rougé-Thomas. Quand il sortait, il était remplacé par Christophe Deylaud et le troisième, c'était Rob Andrew. J'avais devant moi l'éventail de ce qui se faisait de mieux. Alors, j'avais des capacités, OK. Mais ils étaient là pour me donner envie d'être encore meilleur. Je crois beaucoup en l'observation. Le fait d'avoir été confronté à de tels talents, ça te rend beaucoup plus humble et conscient du travail qu'il te reste à faire.

À Mont-de-Marsan, étiez-vous déjà comme ça ?

La chance que j'ai eue, c'est d'avoir arrêté le rugby pendant deux ans. J'avais basculé vers l'athlétisme. C'est mon père qui m'avait conseillé de faire ça car au rugby, j'étais exécrable. Je n'arrêtais pas de râler sur les autres. Il m'a dit : « Va à l'athlétisme, tu seras face à la ligne et si tu dois gueuler sur quelqu'un, ça ne pourra être que toi. » L'athlétisme m'a énormément appris en terme de comportement, mais aussi de style de course. J'ai appris à éviter de perdre de la vitesse sur les changements de direction.

Quand vous avez explosé, on a tout de suite cherché à vous comparer à des anciens : Boniface, Charvet... Était-ce pénible d'entendre ça ?

Quand on me disait « Petit Boni », je me disais que je préférais être comparé à Guy Boniface qu'à d'autres joueurs. Même si je n'atteins pas sa cheville. Mais ça voulait dire que dans l'esprit des gens, on rappelait quelque chose. Moi, je m'identifiais plus à Didier Codorniou car j'avais un peu le même gabarit et je l'avais vu jouer. J'ai toujours aimé observer les matchs depuis la ligne du fond, pour visualiser les espaces qu'on pouvait créer avant d'avoir le ballon. Ces joueurs-là avaient la capacité à mettre les autres dans l'espace mais aussi la capacité à trouver l'espace avant d'avoir le ballon. J'ai toujours été habité par cette analyse-là.

Votre père, Pierre, avait-il le même style que vous ?

Je ne l'ai pas vu beaucoup jouer. À ceux qui disent que je me suis souvent blessé, je réponds que j'ai hérité des forces et des faiblesses d'une génétique familiale qui fait que mon père a arrêté le rugby très tôt. Il était très athlétique. Il a eu une très belle carrière, il en aurait eu une plus belle encore s'il n'avait pas eu toutes ses blessures. Mais il était habité par cet esprit de Mont-de-Marsan, envôuté même. Moi, ça a perduré avec le Stade toulousain. Codorniou-Charvet, c'était les deux meilleurs centres qui pouvaient exister. Ça me montrait qu'on avait pas besoin de kilos et que l'intelligence de jeu, la vitesse et la dextérité permettaient d'atteindre des objectifs élevés au-delà de ce qu'on aurait pu penser.

Didier Codorniou semble être votre référence la plus marquante. Sans doute parce que vous l'avez vu jouer, non ?

C'était un magicien. J'ai eu aussi la chance de connaître l’homme. On comprend pourquoi il a été un si grand champion. Il était d'une modestie incroyable. Mais à Mont-de-Marsan, un autre joueur m'a fait rêver : Patrick Nadal. Il me faisait penser à un écarteur landais que la vache n'arrivait jamais à attraper. Je l'ai vu en fin de carrière, il courrait tranquillement et les adversaires n'arrivaient même pas à le saisir. Il faisait des décalages remarquables. Je me revois encore au bord du terrain en train de l'admirer. J'étais imprégné par tout ça.

Après vos débuts à Toulouse, vos trois ans à Castres (1997-2000), vous signez aux Saracens, en Angleterre. Et ça a correspondu à un changement physique de votre part, une apparence qui vous a desservi. Vous avez eu droit à quelques rumeurs ...

Oui, ceux qui ont dit des choses là-dessus sont des gens qui ne me connaissent pas. Bien sûr que j'ai travaillé physiquement, comme Romain Ntamack ou Antoine Dupont aujourd'hui. Il faut comprendre qu'au début de ma carrière, j'étais élève à l'INSA (NDLR : Institut des Sciences appliquées, une école d'ingénieurs de Toulouse). Je privilégiais mes études et puis après, il fallait bien me mettre à travailler physiquement. Quand je suis parti en Angleterre, je n'étais pas plus costaud que je ne l'étais en France à part que quand je me suis blessé au tendon d'Achille, j'ai travaillé plus le haut que le bas du corps et je suis devenu plus costaud. J'ai souvent été confronté à des gens qui insinuaient des choses. C'est risible et c'est assez blessant. Je l'ai vécu comme du mépris pour tout le travail accompli. Mais je reconnais une erreur.

Laquelle ?

À cette époque, on se disait : il faut être costaud. Mais être costaud, ça ne sert strictement à rien. Ce qui compte, c'est reproduire les efforts. Je crois que les internationaux ne font plus cette erreur. Tout ça, c'était un débat de gens qui ne connaissaient pas mon éducation. À ceux qui me faisaient remarquer ma prise de muscles, je répondais que je devais faire 84 kilos alors qu'à Toulouse, je n'en faisais que 80 ou 81 kilos. Les gens ne se rendent pas compte que si on travaille, on progresse. On ne met pas cent kilos sur un gars qui fait un mètre soixante-huit.

Revenons sur cette notoriété qui vous est tombée dessus. Ne vous a-t-elle pas trop déstabilisé ?

Si, elle m'a déstabilisé dans le sens où, quand j'ai fait la Coupe du monde en 1999, j'ai décidé que j'irai en Angleterre. Comme ça, je serais loin de toute la pression que je ressentais ici. J'ai toujours eu des envies d'ailleurs et ça a été décidé en accord avec Pierre-Yves Revol, président du CO un an avant. Je savais très bien ce que serait ma vie. Tout ça parce que j'ai toujours envie de découvrir de nouvelles choses. Et puis, assumer cette pression en étant à l'étranger, c'était plus facile.

En 1999, la pression était-elle vraiment très forte ?

Oui. Quand je vois des jeunes aujourd'hui comme Ntamack ou Dupont qui arrivent à maîtriser cette pression, je suis très admiratif. Quand on est jeune, on a tendance à manquer de maturité. C'était mon cas. Ces gars-là sont dans une attitude très professionnelle. C'est pour ça qu'ils deviendront de grands champions.

Et vous, étiez-vous a contrario trop coulant ? Ou pas assez ?

J'étais plus écorché vif, à certains moments. Je ne trouvais pas évident de maîtriser l'attente des gens. On a toujours envie de bien faire, mais parfois le rendu n'était pas là.

En avez-vous voulu à des journalistes ?

Si j'en ai voulu à certains, je me suis trompé. Sans les journalistes, on n'est pas grand-chose. Parfois, ils vous montent en épingle alors qu'on ne le mérite pas vraiment. Et puis, ils vous descendent alors que vous ne le méritez pas plus. C'est tout un contexte, c'est un jeu.

Vous êtes-vous senti en guerre avec les médias, par moments ?

Non. Mais, c'est vrai, on se sent parfois incompris. Et puis, on ne peut pas faire des articles toutes les trois secondes. Trop parler, ça ne sert pas à grand-chose. Les médias demandent énormément. On ne peut pas faire plaisir à tout le monde alors, il y en a toujours un qui vous en veut de quelque chose. Se taire, c'est parfois la meilleure des communications.

N'avez-vous pas le regret de ne plus être revenu en France, après les Saracens ?

Si, quand Bernard Laporte m'a annoncé que je ne ferais pas la coupe du Monde 2007. Vous imaginez la déception que ça peut être. Cinq minutes après, Guy Novès m'a appelé pour me proposer de revenir à Toulouse, pour noyer ma déception. Cet appel m'a vraiment fait plaisir...

Mais pourquoi ne pas avoir répondu favorablement ?

Je n'allais pas cocher toutes les cases. Je n'aurais pas été à la hauteur de ses attentes. Je savais que j'arrivais en bout de course et que j'étais fini. Dans la vie, il faut avoir cette honnêteté.

Ce qui a toujours marqué, sur votre carrière, c'est cette sensation que quand Bernard Laporte est arrivé, on l'a senti moins réceptif à votre style...

Oui, Bernard Laporte a été capable de dire dans un entretien télévisé que j'étais le meilleur arrière du monde puis, ensuite, que j'étais le plus nul. Je n'y attachais pas beaucoup d'importance. Avec Bernard, les relations ont été difficiles à partir du moment où je suis passé de Toulouse à Castres. On va dire qu'on me l'a un petit peu reproché.

Mais finalement, ne regrettez-vous pas de ne pas être resté à Toulouse ? Vous auriez épousé le style et le palmarès du Stade toulousain pendant dix ou douze ans...

J'ai voulu revenir à Toulouse mais la porte s'est refermée. Et c'est dommage. Dans les années 2000, j'ai eu des discussions avec Guy Novès. Mais le problème est qu'aux Saracens, j'ai eu un président qui m'a tellement soutenu que je me sentais engagé d'une mission vis-à-vis de lui.

On l'a oublié, mais vous étiez aussi très rapide. À partir des années 2000, on vous a souvent retrouvé à l'arrière...

Je pense que si j'étais resté en France, j'aurais continué à l'ouverture. Au départ, je n'avais aucune envie de jouer à l'arrière. Mais l'organisation du jeu anglais, très ficelé, ne correspondait pas à mon style de jeu disons, funambule. C'est pourquoi j'ai joué mon premier match à l'arrière en Angleterre. Je me suis retrouvé très vite à ce poste en équipe de France. Mais mon poste favori, c'était celui de demi d'ouverture. C'est le poste qui m'a toujours fait rêver.

Après votre carrière, on vous a vu quitter le monde du rugby. Pourquoi avez-vous changé de métier et refusé la facilité d'entrer dans un staff technique ?

Je n'avais pas envie de devenir entraîneur. Je n'avais pas la mentalité pour ça. Il fallait que j'envisage un avenir professionnel. Ma blessure au tendon d'Achille a été très dure à encaisser, mais elle m'a aidé à ouvrir les yeux sur la réalité du monde professionnel. Elle m'a préparé à anticiper le lendemain.

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Propos recueillis par Jérôme PREVOT
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Les commentaires (1)
Chabalou Il y a 1 mois Le 21/09/2021 à 21:17

Il nous a fait rêver....on attendait beaucoup de lui...sans doute trop
il était mieux pour le poste d ouverture
dommage qu' il se soit blessé à la fin