Nakarawa : « On m’a expliqué que je ne pourrais plus jamais jouer au rugby »

  • Leone Nakarawa (Toulon) : « On m’a expliqué que je ne pourrais plus jamais jouer au rugby »
    Leone Nakarawa (Toulon) : « On m’a expliqué que je ne pourrais plus jamais jouer au rugby » Midi Olympique
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Son licenciement du Racing 92, la naissance de sa fille, sa décision d’arrêter totalement l’alcool, sa visite médicale manquée à l’Ulster et le « nouveau voyage » qu’il démarre sur la rade : la légende fidjienne (33 ans, 64 sélections) est revenue pendant près d’une heure sur les deux dernières années de sa vie.

On vous avait perdu de vue depuis décembre 2019. Quel plaisir de vous retrouver en Top 14 !

L’idée de retrouver le Top 14 me plaisait énormément. Pouvoir le faire à Toulon est une excellente nouvelle. J’ai l’impression qu’il fait bon vivre ici, non ? La météo me rappelle beaucoup les Fidji. Glasgow, Paris, Toulon : vous imaginez les opportunités que m’offre le rugby ?

On vous écoute.

Il me permet de voyager à travers le monde, de découvrir de nouvelles villes, de nouveaux pays. Tu rencontres des coéquipiers que tu n’aurais jamais croisés dans une vie "normale". Je me sens privilégié, d’autant qu’on voyage sans rien payer. Il faut en être conscient. Si nous avions un travail "classique", il faudrait mettre de l’argent de côté pendant des mois pour envisager partir une semaine. Nous, on nous donne de l’argent pour le faire. La seule chose à penser, c’est de ne rien oublier dans notre sac. Ce n’est pas banal.

Vous avez vécu deux ans et demi à Paris : la vie toulonnaise est-elle vraiment différente ?

Paris est une ville immense, on sent qu’il y a beaucoup de pression. Toulon est plus tranquille. Tout le monde paraît calme. Mais ça ne change pas radicalement mon quotidien.

Pourquoi ?

Je n’aime pas beaucoup naviguer. Ma vie c’est : entraînement, repos, match. Je suis un joueur professionnel, c’est ce qu’on attend de moi. Dès que je quitte le rugby, je reste à la maison.

Au Racing, on disait que vous étiez un "ours", qui restait à la maison, regardait Netflix. Ça n’a donc pas vraiment changé ?

Je n’aime pas sortir, faire des choses inutiles. C’est l’éducation que m’ont donnée mes parents. Mon papa préférait que je reste à la maison, que je l’aide, qu’on passe du temps ensemble. Alors, je préfère apprécier ma vie privée plutôt que de me disperser. C’est pour ça que je n’utilise pas Instagram, les réseaux sociaux. Je m’évertue à être une meilleure personne chaque jour, à mener une vie spirituelle accomplie. Quand je suis au rugby, je me donne sans compter mais quand je rentre, je fais des petites bricoles chez moi, je regarde des films, je me repose.

Quel est votre film préféré ?

« La passion du Christ ». Et la série ? J’en regardais avant, mais aujourd’hui j’ai un peu arrêté. J’écoute de la musique, je lis des livres et je passe beaucoup de temps sur YouTube.

Vous aussi, vous tapez "highlights Leone Nakarawa" ?

Non, jamais (rires). Je regarde des reportages sur la Bible. J’essaye d’apprendre des choses tous les jours.

Priez-vous quotidiennement ?

Bien sûr, car j’ai besoin de Dieu chaque jour. Aux Fidji, nous considérons que s’il n’était pas dans notre vie, nous ne serions pas là. Il nous donne de la force, nous protège.

Dans votre vie, il n’y a donc jamais de place pour une petite fête ?

À quoi bon ? Je n’aime pas réellement ça. D’ailleurs, je n’ai pas bu un seul verre d’alcool depuis trois ans. Je pense que ça n’a aucun intérêt et je récupère beaucoup mieux, depuis. Puis, je considère qu’au-delà même du rugby, l’alcool n’apporte rien de bon. C’est un passe-temps d’adolescents.

N’est-ce pas un frein à l’intégration ?

Qu’est-ce que ça change pour les mecs que je prenne une bière, un jus d’orange, de l’eau ou de l’eau de coco ? La seule chose qui compte pour l’intégration c’est d’être bon sur le terrain.

Est-ce que certains de vos coéquipiers abusent de votre gentillesse, en vous demandant d’être le taxi de l’équipe ?

Comment le savez-vous (rires) ? Ils veulent que je les ramène, conscients que je vais rester sobre. Mais comme je ne sors pas ou peu, ils savent que je vais rentrer tôt, donc ils doivent s’adapter.

Vivez-vous seul, à Toulon ?

Ma femme est restée aux Fidji. J’ai également une petite fille d’un an, qui fait à peu près la taille de mon avant-bras (rires). J’espère qu’elles me rejoindront l’année prochaine. Ma femme est docteur dans un service d’urgences, peut-être qu’elle pourra travailler en France. On ne sait pas encore. Pour l’instant, le plan, c’est qu’elle fasse un break pour se relaxer, apprécier l’endroit car aux Fidji, elle n’a quasiment pas de jours de repos.

N’est-ce pas trop dur d’être régulièrement éloigné de votre famille ?

Non, c’est la vie. Je suis rugbyman pro et focalisé uniquement sur mon jeu. Après ma carrière, j’aurai le temps de rentrer au pays, de profiter. Mais je ne veux pas tout mélanger. La carrière d’un rugbyman est courte. D’autant que, si la Covid a été dramatique, elle m’a permis de passer du temps avec les miens.

Comment ça ?

Je suis rentré aux Fidji, ce qui m’a permis de rester avec ma femme, d’assister à la naissance de ma fille en juillet (2020). Si le rugby avait suivi son cycle normal, je n’aurais jamais pu être présent. Je suis resté huit mois au pays, ce qui ne m’était pas arrivé depuis le début de ma carrière, en 2013. J’ai également pu participer à mon premier Noël en famille depuis six ans. C’était émouvant.

Pour finir sur la Covid-19 : certains joueurs du Pacifique se sont farouchement opposés au vaccin. Quelle est votre position à ce sujet ?

Je pense que la décision doit appartenir à chacun. Nous sommes nombreux aux Fidji à croire en Dieu, à estimer qu’il connaît notre corps, nous surveille. Alors on peut se vacciner, mais nous nous considérons déjà protégés. Moi ? J’ai déjà fait la première dose, j’ai la deuxième la semaine prochaine. De toute façon, nous avons réalisé pleins de vaccins depuis notre enfance, alors ça n’en est qu’un de plus. Je ne suis pas du tout opposé au vaccin contre la Covid.

Revenons au rugby : vous vous étiez engagé avec l’Ulster en janvier mais vous avez été recalé à la visite médicale, en juin. Que s’est-il passé ?

On m’a expliqué que j’étais encore blessé au genou, que je ne pourrais plus jamais jouer au rugby. Je me suis dit : « ok, pas de problème, je m’en moque », car je savais que c’était faux. Je connais mon corps, mon genou et moins d’un mois après je jouais deux fois de suite contre les All Blacks (rires). Je ne sais pas exactement ce qu’il s’est passé sur mon dossier. Était-ce une question financière ? Politique ? Je m’en fous, ce n’est pas ce qui allait m’empêcher de jouer.

À ce moment, avez-vous envisagé de prendre votre retraite ?

Pas une seconde : je suis en pleine forme et je pense qu’il me reste cinq-six saisons devant moi. Sur le coup, j’ai simplement pris la décision de rentrer aux Fidji, pour voir ma fille que je n’avais pas vue depuis dix mois. Je voulais me reposer deux-trois mois et revenir en Europe. Sauf que Toulon m’a appelé.

Racontez-nous.

J’étais à Singapour, pour rallier la Nouvelle-Zélande avec l’équipe nationale des Fidji, quand j’ai reçu un coup de fil de mon agent. Il m’a expliqué que Toulon voulait me faire signer. J’avais d’autres opportunités, mais le RCT était vraiment déterminé à me recruter. La décision a été simple à prendre.

À 33 ans, vous sentez-vous capable de retrouver votre meilleur rugby ?

Depuis la Coupe du monde 2019, beaucoup de choses se sont passées dans ma vie : j’ai été viré du Racing 92, je me suis blessé au genou droit, je n’ai pas joué pendant de longs mois… De fin 2019 à 2021, j’ai connu une période compliquée. Mais je n’ai jamais perdu mon amour pour le rugby. Les deux tests en Nouvelle-Zélande ont marqué un nouveau départ pour moi. J’ai pris la décision de retrouver rapidement mon meilleur niveau. Toulon est l’endroit idéal pour y parvenir. C’est le début d’un nouveau voyage pour moi. Un nouveau chapitre de ma vie.

D’ailleurs, alors que vous n’aviez joué que onze matchs en deux saisons à Glasgow et qu’on se posait des questions sur votre forme, on a eu le sentiment de retrouver "Naks le magicien" face aux Blacks. Le rugby est-il simple, pour vous ?

(sourire) C’est gentil, mais la réalité est différente. Je le répète, de fin 2019 à 2021 rien n’a été simple : j’ai grossi, je me sentais moins à l’aise. Après le confinement et ma blessure, j’étais à 140 kg. Aujourd’hui, en faisant des sacrifices, j’ai retrouvé mon poids de forme : 127 kg. Et la double confrontation face à la Nouvelle-Zélande m’a permis de comprendre que tout allait redémarrer. Je veux rattraper le temps perdu, retrouver mon jeu, mon physique et montrer qui je suis.

Désormais Toulonnais, que représente le RCT pour vous ?

C’est le seul club qui a remporté trois Champions Cup consécutives. Trois de suite, vous entendez ? Mais je ne viens pas ici pour dire que j’ai joué dans un grand club. Tout le monde admire Toulon, mais je ne veux pas vivre sur l’héritage laissé par les anciens joueurs. Je veux permettre à l’équipe de retrouver certains standards, pour ne plus qu’on dise « Toulon était l’un des plus grands clubs de l’histoire, à l’époque », mais  «Toulon est en train de retrouver les sommets .

Le meilleur joueur EPCR 2018 va-t-il retrouver son statut de meilleur deuxième ligne du monde ?

Je vais tout faire pour. Je suis conscient qu’il ne me reste pas énormément d’années au plus haut niveau, alors j’aimerais me retirer au sommet, sortir par la grande porte. Je veux arrêter sur une bonne note. Pour cela, il faut travailler, encore et encore.

Dans deux semaines, vous allez croiser la route du Racing 92. Y avez-vous toujours des amis ?

Plusieurs, comme Virimi Vakatawa et Joe Rokocoko. On s’appelle régulièrement pour discuter, prendre des nouvelles. Jouer pour le Racing était une opportunité pour moi de remporter des trophées, car nous avions une grande équipe. Nous étions d’ailleurs proches de remporter la Coupe d’Europe (en 2018).

Sauf que votre histoire s’est terminée prématurément, en décembre 2019. Que s’est-il passé ?

Après la Coupe du monde 2019, j’étais supposé avoir deux semaines de vacances aux Fidji, mais j’ai finalement pris un mois.

Pourquoi avoir pris la décision de rester plus qu’autorisé ?

Je construisais notre maison de famille (à Nausori, à 30 minutes au nord de la capitale, Suva, N.D.L.R.) dans laquelle je vais vivre mon après-rugby. C’était important à mes yeux. Puis, c’est ce qui permet aujourd’hui à ma femme et ma fille de vivre confortablement. J’ai essayé de l’expliquer aux dirigeants, j’ai présenté mes excuses, mais ils sont restés fermes. Ils ont préféré que nos routes se séparent.

Avez-vous regretté d’avoir pris cette liberté ?

Non, ce qui devait arriver est arrivé. Et si je n’avais pas pris cette décision, je ne serais peut-être pas à Toulon aujourd’hui. Si j’avais dû prendre ma retraite après le Racing, peut-être que ç’eut été plus triste, mais j’ai eu d’autres opportunités. Je considère que c’était l’occasion de me reconstruire.

Êtes-vous en colère ?

Je ne suis pas du tout énervé contre le Racing. La vie n’est pas toujours simple et comme j’aime dire : quand on voyage dans le monde, parfois la météo n’est pas bonne, alors la seule chose à faire est de s’adapter. On n’a pas le choix. C’est ce que j’ai essayé de faire après mon licenciement. J’ai continué d’avancer, je suis resté calme, j’ai cru en moi et en Dieu, qui est toujours resté à mes côtés.

Vous aviez porté plainte contre le Racing, mais le conseil de prud’hommes de Paris vous a "débouté de l’ensemble de vos demandes" en décembre 2020. Où en êtes-vous désormais ?

Nous réfléchissons à faire appel, on verra ce qu’il se passe. Mais aujourd’hui, la seule chose qui me préoccupe, c’est le terrain. Je suis heureux de jouer à Toulon. Et je sais que je serai content de croiser les mecs dans deux semaines. Je n’ai pas vu certains gars depuis un moment, j’espère qu’on prendra le temps de discuter après le match.

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Pierrick Ilic-Ruffinatti
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