Récit - Pro D2 - Grenoble : Antonin Berruyer, le plus beau des combats

  • Antonin Berruyer a retrouvé la pelouse du Stade des Alpes vendredi dernier
    Antonin Berruyer a retrouvé la pelouse du Stade des Alpes vendredi dernier Photo Jacques Robert (FCG) - JACK
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Ce vendredi, le champion du monde U20 (2018), Antonin Berruyer, a retrouvé « sa » pelouse du Stade des Alpes. Le bout d’un long tunnel entamé depuis cet accident cardio-vasculaire contracté voilà plus de deux ans et demi. Un « happy end » qui a suscité une énorme émotion chez ses proches, témoins privilégiés du combat titanesque livré par le jeune Isérois.

Il est des jours dont on se souvient parfaitement, pendant toute une vie. Où l’on était. Ce que l’on faisait. Des moments toujours marquants, le plus souvent dramatiques, dont ce 6 mars 2019 fait évidemment partie aux yeux des proches d’Antonin Berruyer. « C’était un mercredi, se souvient avec des trémolos dans la voix son papa Patrick. Ma femme était partie faire des courses dans le centre-ville de Grenoble et m’a appelé, en me disant qu’Antonin lui envoyait des messages incohérents. » « J’avais amené son petit frère Valentin à l’entraînement. J’étais à peine partie lorsque j’ai reçu un texto d’Antonin, qui me demandait où j’étais, reprend sa maman Florence. Un autre cinq minutes plus tard, pour savoir ce que je faisais… Puis j’ai reçu un coup de fil d’un de ses copains, me disant qu’il était très bizarre… » « Je ne sais pas pourquoi mais, dans ma tête, ça a tout de suite fait tilt, se souvient Patrick. Je lui ai dit « arrête tout ce que tu fais, retourne tout de suite avec Antonin ».

C’est ainsi qu’à peine arrivée dans la chambre du centre de formation qu’occupait alors le troisième ligne, tout frais champion du monde U20, sa maman se trouva aux prises avec une scène surréaliste. « Antonin était entouré de 5 ou 6 copains. Il pleurait parce qu’il n’arrivait plus à parler. Killian Geraci a eu la bonne idée d’appeler le médecin du club. Pour ne pas qu’on panique, il nous a juste dit d’aller tout de suite aux Urgences pendant qu’il se chargeait de prévenir les médecins du CHU. Il avait tout de suite compris ce qui se passait. Moi, je ne l’imaginais pas une seconde. Dans mon esprit, l’AVC, c’était la bouche tordue, la moitié du visage paralysée. Pas cette aphasie, sur un jeune homme qui plus est… »

« J’avais 15 ans à l’époque, et j’étais en train de m’entraîner sur l’annexe de Lesdiguières quand ma mère est venue me chercher sur le terrain, se rappelle le petit frère Valentin, aujourd’hui pilier chez les Crabos du FCG. Je suis monté dans la voiture sans prendre le temps de me changer. J’ai tout de suite vu que mon frère n’était pas bien. Ce n’est que plus tard, lorsqu’il a été transféré en soins intensifs, qu’on a compris ce qui se passait… »

« Il était entouré de cinq ou six copains, et pleurait parce qu’il n’arrivait plus à parler… »

À ce stade du récit, il n’était évidemment plus question de rugby, mais tout simplement de survie, la chance d’Antonin Berruyer demeurant d’avoir pu être pris en charge très vite, grâce à l’intervention conjointe de sa maman et de ses amis. « À 19 h 30, il était perfusé, se souvient Patrick. J’ai pris un copain avec moi pour m’emmener le voir, je craignais de ne pas avoir la force. On a vu Antonin dans son lit, branché, perfusé, incapable de parler… »

« C’était horrible à voir mais les médecins nous ont rassurés, rembobine sa maman. On est resté à l’hôpital jusqu’à une heure du matin, puis on a dû rentrer… L’équipe du CHU a été top, elle nous a donné un numéro si nous avions envie de parler. J’ai appelé vers 4 heures du matin, puis à 7 heures. Et le lendemain, on a déjà vu qu’il allait mieux. » « Deux jours plus tard à peine, il a pu sortir, s’étonne encore sa petite amie Oriane Poulachon, étudiante en kiné à Saint-Etienne. Quand je suis allée le chercher à l’hôpital avec Kilian Geraci, il était déjà dans les escaliers, prêt à partir. »

« Honnêtement, j’ai gardé peu de séquelles de mon accident et elles se sont très vite estompées, confie aujourd’hui le troisième ligne du FCG. Avec ma sœur qui est orthophoniste ainsi qu’avec ma cousine, on a fait beaucoup d’exercices pour la mémoire. Au bout d’un mois, tout est revenu. Je me suis seulement appliqué à conserver une routine de lecture, tous les soirs, parce que c’est en théorie le plus dur à récupérer et que je ne voulais pas le perdre. »

Pas de quoi pourtant chasser l’angoisse et les doutes chez les proches du jeune homme, pour qui l’été fut « un peu tendu », selon les mots de son père. « Antonin est un garçon très fort, mais aussi très secret. On a passé nos vacances en famille, comme d’habitude, mais en restant très vigilant quand même. On ne sait jamais ce qui peut vous passer par la tête, dans ces moments-là… »

« Plus le temps passait, moins on avait d’espoir »

Justement, qu’est-ce qui traversa l’esprit d’Antonin Berruyer dans cette période si trouble ? Oh, rien d’autre qu’une farouche détermination: celle de retrouver les terrains. À la plus grande incrédulité de tous, y compris de ses proches… « J’étais persuadé qu’il n’allait plus jamais rejouer » ose Valentin. Même son de cloche du côté de son père, ancien joueur de Grenoble et de Vinay, qui jure que « l’idée qu’il reprenne le rugby ne [l’avait] même pas effleuré. » « Cela semblait d’autant plus fini qu’au bout d’un an, sa neurologue ne disait ni oui, ni non, glisse sa maman Florence. Antonin avait le feu vert pour la pratique du sport, mais sans contact. Sauf que, lui, ça ne l’intéressait pas. »

« Pour lui, c’était clair, il allait rejouer, prolonge Oriane. Ce qui était difficile, c’était de trouver les bons mots pour le soutenir. J’aurais aimé pouvoir lui dire que son travail allait forcément payer, qu’il allait revenir, mais la vérité est qu’on n’en savait rien. Plus le temps passait, moins on y croyait. » « Plus le temps passait, moins on avait d’espoir car ses prises de sang n’étaient jamais bonnes », précise Valentin.

De quoi céder facilement au désespoir, ce à quoi Antonin Berruyer ne céda pourtant jamais. « Même si je connais mon fils et que je savais qu’il ne lâcherait rien, il m’a surpris, admire Patrick. On savait qu’il était très fort, mais je ne l’imaginais pas à ce point. À sa place, au bout d’un an, j’aurais sûrement lâché. Lui, il s’est accroché deux ans et demi, à s’entraîner comme un barjot, sans aucune garantie de pouvoir revenir un jour sur les terrains. »

« Même si je connais mon fils, il m’a surpris. Moi, au bout d’un an, j’aurais  lâché. Lui, il s’est accroché deux ans et demi à s’entraîner comme un barjot, sans aucune garantie. » Patrick Berruyer, papa d’Antonin.

Là réside probablement l’aspect le plus fabuleux de l’histoire. Comment le jeune homme a-t-il trouvé les ressources pour venir s’entraîner et se mettre au service du collectif, tous les jours, sans jamais rien laisser ressentir à personne? Il faut pour cela se tourner vers la personnalité hors norme du Grenoblois, modèle d’humilité, qui ne s’épanouit jamais mieux que dans l’ombre et l’anonymat du groupe. « Quand il a été champion du monde U20, on a voulu organiser une petite fête à la maison, avec des amis, des clients, certains de ses partenaires, sourit Patrick. Tout était prêt, mais quand il a su ce qu’on préparait, il nous l’a interdit ! »

« Antonin, c’est simple, il ne veut jamais rien, appuie sa maman. Avec lui, il faut toujours être discret, ne rien montrer aux gens. Après le titre de champion du monde, la commune de Viriville et son club de Vinay ont voulu organiser de petits événements. Il s’y est plié car il a senti que ça leur faisait plaisir, mais ce n’est vraiment pas son truc… Lui, il n’est à l’aise que lorsqu’il se fond dans la masse. C’est pourquoi je pense que ça lui a fait du bien de rester au contact de son équipe pendant deux ans et demi, même sans jouer. »

« Je ne pouvais plus jouer, mais je voulais me sentir utile, sourit Antonin. Je me suis rendu compte que nos leaders de touche avaient beaucoup de travail, je leur ai proposé ainsi qu’à Sylvain Bégon de les décharger de l’analyse des adversaires. Pendant deux ans et demi, ça a été le moyen pour moi de contribuer un peu à la performance collective. Même si, honnêtement, ils avaient probablement moins besoin de moi que j’avais besoin d’eux. »

Le bateau des copains n’en devenant rien d’autre que le grappin auquel se raccrocher après les coups de déprime, qui n’ont évidemment pas manqué. « J’ai eu un gros coup de moins bien au moment de la reprise, après la coupure du Covid, se souvient Berruyer. Quand on s’entraînait par petits groupes de 5, je me demandais « à quoi bon ? ». Je me disais que je ne rejouerai plus jamais. Ça a été dur, d’autant qu’il y avait de l’appréhension par rapport à mes derniers résultats médicaux. Je n’aime pas trop dramatiser mais, en gros, cette fois, c’était un peu à quitte ou double. Si mes tests n’avaient pas été positifs, il aurait bien fallu renoncer définitivement au rugby. J’y étais préparé, tout était prêt… »

« Si j’avais dû tout arrêter en août, j’étais prêt. Cet AVC m’a permis de me rendre compte à quel point j’aime ce sport »
La bonne nouvelle est bel et bien tombée, comme le début de la fin d’un long chemin de croix. «Pour anticiper le pire, j’avais décidé de passer un DE Jeps* en plus d’un Master en Management du Sport. Bon, les résultats ont été positifs, heureusement… Mais j’ai quand même choisi de me lancer là-dedans, en plus du rugby. Je passe tout de front et ça me fait des soirées très occupées. C’est drôle : comme j’ai débuté le rugby très tôt et que j’ai goûté au haut niveau assez jeune, je ne me destinais pas du tout à une après-carrière dans le rugby. Mais cet AVC m’a permis de me rendre compte à quel point j’aime ce sport, à quel point je voulais y rejouer ou, à défaut, transmettre. Cette année, je m’occupe des U15 du CD 38. En plus, je retourne régulièrement dans mon club de Vinay
(où évolue également au poste de pilier son autre frère Jean-Baptiste) pour les conseiller sur les touches. Ça fait beaucoup de rugby mais aujourd’hui, j’ai envie de profiter. »

Cette boulimie de rugby bien compréhensible et s’est définitivement accélérée au mois d’août. « Avec Robin Panisset qui m’a suivi pendant toute ma convalescence, nous avions convenu que je ne disputerais pas les matchs amicaux, pour me laisser le temps de reprendre tranquillement. Et puis, quelques jours après avoir été 24e homme lors d’un match amical à Oyonnax, Jérôme Vernay m’a appelé en me disant que les Barbarians français cherchaient un troisième ligne pour le SuperSevens de La Rochelle… À partir de là, tout est allé très vite : le mercredi, j’étais sélectionné; le jeudi à 5 heures du matin, je prenais le train pour rejoindre La Rochelle. »

Pour un retour au terrain fort en émotions, gravé dans la roche de sa mémoire. « Ce premier plaquage, je m’en souviendrai toute ma vie. À la mi-temps de notre match contre Perpignan, l’entraîneur me dit: « allez, Berru, tu rentres ». Sur le coup d’envoi, il y a un cafouillage. Un joueur de l’Usap s’approche de notre ligne et je n’ai pas le temps de réfléchir. Je me vois me rapprocher de lui, en travers. Je l’attrape. Je ne sais même plus comment l’action s’est conclue. Je me souviens seulement m’être dit, en me relevant: ça y est, c’est parti. »

Depuis ? Antonin Berruyer a enchaîné par une rencontre avec les espoirs, puis une entrée avec les pros à Aurillac, le 16 septembre. « J’ai essayé d’y mettre le moins d’affect possible mais une fois le match terminé, j’ai tout lâché. Il y a eu quelques mots pour moi, le groupe m’a applaudi… J’ai un peu craqué, quelques larmes ont coulé. Deux ans et demi après, j’étais redevenu un joueur pro. » « Ces trois petits matchs qu’il a rejoués, ce sont les seules fois avec la finale de la Coupe du monde U20 où il m’a dit qu’il était heureux d’être sur le terrain », se marre Oriane.

Le casque de la renaissance

Un seul changement, peut-être : ce casque bleu nuit qu’il arbore désormais, comme le signe extérieur de sa renaissance. « Un jour, alors que nous étions en famille, sa copine nous a dit : « Antonin a quelque chose à vous annoncer ». On se demandait bien ce qu’il allait inventer. Il nous a dit qu’il s’était acheté un casque… Même si ça n’a rien à voir, ça le rassure peut-être un peu. Ça me rassure aussi. » « On en avait discuté, en se disant que ça pouvait être une bonne idée, sourit Oriane. Notre seule crainte, c’était au sujet des hématomes, par rapport à son traitement anticoagulant. Mais les doutes ont été rapidement levés. Finalement, ce casque, c’est plus une protection mentale qu’autre chose. »

« Comme il a déjà fait un AVC, il est plus à risque que la moyenne, mais rien ne dit qu’il en refera un, glisse sa maman. Ces derniers temps, on n’avait qu’une hâte : que la boucle soit bouclée, qu’il puisse enfin rejouer au stade des Alpes. C’était le seul moyen de passer définitivement à autre chose. » « À partir de maintenant, il peut vraiment se concentrer de nouveau sur lui pour revenir à son meilleur niveau, anticipe Valentin. Et pour ça, sa force sera de savoir mieux que les autres qu’une carrière peut s’arrêter du jour au lendemain. »

Le public du Stade des Alpes ne s’y est pas trompé, qui a réservé à la 49e minute une standing-ovation mémorable à son protégé, auteur au passage d’une entrée en jeu formidable avec deux ballons et une touche récupérées. Pas de quoi empêcher la défaite des siens, certes. Mais l’essentiel était probablement ailleurs : Antonin Berruyer a définitivement remporté ce vendredi le plus beau des combats. En guerrier.

*Diplôme d’Etat de la Jeunesse, de l’Éducation Populaire et du Sport
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