Le mythe du maillot noir : la quête d'une vie (1/3)

  • Jérôme Kaino sous la tunique néo-zélandaise
    Jérôme Kaino sous la tunique néo-zélandaise PA Images / Icon Sport - PA Images / Icon Sport
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Tous les enfants de Nouvelle-Zélande n’ont d’yeux que pour lui : le maillot des All Blacks est la quête d’une vie et, paradoxalement, un symbole plus fort encore que les joueurs qui le portent. La tunique de tous les talents, qui peut parfois devenir douloureuse à porter, pour qui n’est pas prêt à ses excès.

Il y a bien les « Sang et Or » perpignanais, les Violets de Bourg-en-Bresse ou les Jaunards de Clermont. Autant de surnoms qui empruntent, en France, à la couleur du maillot pour désigner une équipe. Mais il ne s’agit que de surnoms, de synonymes bien connus des journalistes pour éviter la répétition fâcheuse. Aucun ne peut revendiquer la puissance du noir de Nouvelle-Zélande. En sémantique de rugby, on affronte les All Blacks, les « tout noirs », bien avant de défier la sélection de Nouvelle-Zélande. Une légende et tous les mythes qui l’accompagnent, bien avant d’être une équipe. Ce rapport au maillot et tout ce qu’il incarne, un de ses fiers représentants en parlait avec émotion dans la voix.

Sitiveni Sivivatu a débarqué depuis les Fidji à 17 ans, a poursuivi son cursus scolaire au Wesley College de Pukekohe, à 50 km au nord d’Auckland, et nourrissait déjà un seul rêve : porter la tunique noire. « Je suis Fidjien mais, enfant, ce maillot noir me faisait autant rêver que celui de mon archipel. Il a un pouvoir d’attraction incroyable. » Il réalisa son rêve six ans plus tard, avec sa première sélection pour la Nouvelle-Zélande, le 10 juin 2005 face à la Nouvelle-Zélande. 47 autres sélections suivront (33 essais inscrits). Et toujours la même magie. Sivivatu la justifie par l’éducation. « Vu d’Europe, vous ne pouvez pas comprendre ce que représentent le rugby et ce maillot, en Nouvelle-Zélande. Ici, en France, les enfants ont le choix entre le football, le rugby, le basket, le handball, le tennis et tant d’autres sports. En Nouvelle-Zélande, le rugby est plus qu’un sport national. C’est une religion. Il n’y a qu’un seul Graal pour les plus petits : le maillot des All Blacks. Dans les parcs, les enfants ne jouent qu’au rugby. Ils se prennent pour Carlos Spencer, Dan Carter ou Beauden Barrett, selon les époques. Mais tous n’aspirent qu’à cela : devenir, un jour, des All Blacks. »

Didier Lacroix : « En rugby, il n’y a rien au-dessus de ce maillot »

Le noir tourne à l’obsessionnel. Même pour les expatriés de longue date, l’idée de porter, un jour, ce maillot mythique reste dans un coin de la tête. Meilleur centre du Top 14 depuis trois ans, Pita Ahki avait tôt quitté son île natale, à seulement 25 ans. Barré en Super Rugby, les All Blacks ne semblaient être, pour lui, qu’une lointaine illusion. Dans les colonnes de Midi Olympique, au printemps dernier, il confiait pourtant : « Quand j’ai quitté la Nouvelle-Zélande, j’ai dit que je n’avais aucun regret de partir. Mais, quand je me retourne aujourd’hui, je pense que c’est un peu de ma faute si je n’ai pas eu cette opportunité. […] Là, j’ai dû jouer plus de soixante ou soixante-dix matchs avec Toulouse sur les trois dernières années. Cela me fait me demander ce qu’il aurait pu se passer… » Loin du pays, au Connacht puis à Toulouse, Ahki a gardé ce maillot « Black » dans un coin de sa tête. Ses performances, exceptionnelles en France, ont remis son vieux rêve au premier plan. Et, donc, l’éventualité d’un retour au pays. Son président Didier Lacroix ne le niait pas, cet été : « Mais comment lui en vouloir ? Comment ne pas avoir envie de jouer pour les All Blacks ? Il faut l’entendre, comprendre ce qui l’anime. En rugby, il n’y a rien au-dessus de ce maillot. » Le joueur, quelques semaines plus tôt, avait ouvert la porte à un départ, toujours dans Midi Olympique : « Il y a beaucoup de discussions en Nouvelle-Zélande autour des All Blacks et des centres en sélection. Cela me pousse à réfléchir… Et si j’étais encore au pays, ou si j’étais rentré à la maison, que se serait-il passé ? »

Un maillot lourd de pression

Engagé jusqu’en 2024 au Stade toulousain, Ahki a finalement remis ce vieux rêve en sommeil. Dans l’immédiat, il ne connaîtra pas les lauriers du maillot noir. Il n’en connaît pas non plus les affres, les attentes et l’immense pression qui l’accompagnent irrémédiablement. Isaia Toeava, parmi les plus jeunes All Blacks de l’histoire (première sélection à 19 ans), se souvenait de ses débuts comme d’une blessure. « C’était tôt. Trop tôt, je pense, pour toute la pression qui entoure cette équipe. J’étais un enfant et quand j’ai reçu ma première convocation pour les All Blacks, il y a eu de la joie mais surtout beaucoup de stress. […] Paradoxalement, je crois que ça m’a desservi. Les premières années, quand je venais aux rassemblements, je n’avais qu’une envie : prendre mes affaires et rentrer chez moi. La pression était vraiment dure à supporter. » Celle des supporters et des médias. « Il y en a toujours quand vous devenez un All Black. Alors, quand vous avez 19 ans… Très tôt, j’ai été médiatisé. On a parlé de moi. Tout a commencé trop tôt pour moi. » Finalement, cette vie de All Black et ce statut unique que confère ce maillot, c’est la légende Jerome Kaino qui les résume le mieux : « La vie normale d’un All Black n’a rien de normal. » Avec tous les excès qu’impose ce maillot.

Midi-Olympique.fr
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