L'édito : relire Camus

  • Les jauges s'appliquent désormais à 5000 spectateurs
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L'édito du vendredi, par Léo Faure.

Quand les temps sont durs et perdurent, il faudrait toujours relire Camus. Un enfant du monde, né et grandi en Algérie, nourri à l’éducation nationale française et sa littérature. Un génie de l’Homme et de ses tourments. Un absolu de plume, aussi.

Camus fut d’abord passionné de football. Il en occupa même le poste de gardien de but. Dix années avant de devenir prix Nobel de Littérature (1957 - pour l’ensemble de son œuvre du Cycle de l’absurde), il fit la rencontre du poète et bientôt ami René Char. Lequel, sudiste de naissance et d’âme, colosse de 1,90 m et plus, l’initia aux joies du ballon ovale.

Un temps où Camus doutait du monde et se ressourçait chez lui, Char l’aurait même conduit à quelques entraînements de rugby. Comme une thérapie. La légende est invérifiable, c’est justement ce qui la rend belle.

Camus, à qui on doit La Peste et ses mots prophétiques en temps de pandémie, disait mille choses des temps durs. Avec le talent d’un optimisme lumineux, jaillissant d’écrits pourtant noirs d’une froideur violente. Comme un impassible constat, il écrivait : « C’est facile, c’est tellement plus facile de mourir de ses contradictions que de les vivre. » En période Covid-19, le sport, soumis à aux décisions politiques, vit pleinement de contradictions.

Exemple : coup sur coup, on a vu le retour des jauges imposées par le politique ; puis la contradiction par le même politique (mais d’opposition) de ces jauges dans une valeur absolue (5 000 personnes en extérieur, 2 000 personnes en intérieur ; quelle que soit la taille de l’enceinte).

Des parlementaires ont proposé un amendement pour rendre les jauges proportionnelles ; deux ministres (de la Santé et de l’Intérieur) ont retoqué l’idée au nom d’une complexité d’application diablement opaque, pour ce qui nous concerne ; puis la ministre déléguée chargée des Sports, Roxana Maracineanu, au bout de ce chemin de bastringue, s’est félicité qu’un « amendement du gouvernement a été adopté à l’assemblée nationale dans le cadre de la loi sur le pass vaccinal pour aller au-delà du plafond de 2 000 spectateurs en intérieur et 5 000 dehors, en ouvrant la possibilité d’appliquer des jauges proportionnelles ». Mais pas systématiquement.

Pour résumer ce vacarme : les jauges pourraient être proportionnelles, mais pas toujours ; elles seraient fixes, sauf quand elles ne le seront pas. Pendant ce temps, on vit mardi soir, chez nos voisins du football, un match Lens-Lille se disputer devant 5 000 personnes. Lesquelles étaient confinées dans un seul et même espace, face caméras. Comme aux plus beaux temps d’un monde sans Covid.

Sans certitude sur l’avenir, sur la pérennité de ses finances, de ses matchs, de ses compétitions et de sa raison d’être dans son ensemble, le rugby replonge dans un monde obscur où il faut jouer coûte que coûte. Assumant de le faire sans public, s’il faut. Chose absurde. « La prise de conscience que la vie est absurde ne peut être une fin, mais un début » répondrait Camus. Une lumière noire, pourtant éclairante sur la vie qui se poursuit. Toujours devant, qu’importe l’absurde. On devrait toujours relire Camus.

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Léo Faure
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