Portrait - Voyage au bout de la nuit avec l'historique André Morel

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    André Morel, voyage au bout de la nuit FC Grenoble - FC Grenoble
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Doyen des internationaux français, l’ancien ailier du FC Grenoble André Morel est décédé jeudi dernier, à 94 ans. Champion de France et membre de la première tournée du XV de France en Amérique du Sud en 1954, il avait surtout survécu à la déportation pendant la deuxième Guerre Mondiale, dans le camp de Mauthausen. retour tragique dans les nimbes de l’histoire...

Il est des moments, dans une carrière de journaliste, qu’on ne peut décemment pas oublier. Si mon métier et mon sport m’ont permis de voyager depuis une quinzaine d’années sur les cinq continents, l’un de mes reportages les plus marquants ne peut pas exactement être taxé d’exotisme. D’abord parce qu’il se tint au siège du FCG, de l’Anneau de vitesse, à Grenoble, un jour banal de match en Top 14. Parce que ce n’est même pas moi qui l’ai réalisé, ensuite. Ce jour-là, en effet, le compère et journaliste de Midi Olympique, Francis Larribe, avait convié autour d’une table les anciens champions de France du FCG, Pierre Claret et André Morel, accompagnés de Michel Garcin et de mon papa, pour un petit repas qui devint le théâtre d’une discussion inoubliable. Sept ou huit ans plus tard, hormis votre serviteur et Francis, plus aucun des convives n’est là pour s’en souvenir. André Morel est ainsi le dernier à s’en être allé, jeudi dernier, à l’âge de 94 ans. Pourquoi y revenir aujourd’hui, alors, au travers de cette tribune d’une page entière ? Pas seulement parce que celui-ci fut champion puis international en 1954 lors de la première tournée de l’histoire du XV de France en Amérique du Sud, non. Mais bien parce que la discussion, ce jour-là, tourna autour d’une toute autre histoire dont j’ai conservé par miracle toutes les notes inutilisées. Lesquelles n’en prennent que plus de résonance aujourd’hui, alors que la guerre s’invite de nouveau à l’est de l’Europe…

Cette histoire ? Elle débuta au matin du 11 novembre 1943, aux tout débuts de l’Occupation allemande en Isère, lorsqu’une troupe de jeunes grenoblois eut la mauvaise idée de provoquer les soldats du Reich en rendant hommage à la victoire de 1918, au monument des Diables bleus, tout près du futur stade des Alpes… « Mes parents étaient au courant que j’y allais mais ils n’étaient pas très rassurés, se souvenait André Morel, soixante-dix ans plus tard. Nous avons été coincés par les soldats allemands dans le parc Paul-Mistral mais à ce moment-là, il m’aurait été facile de m’échapper. Plein d’autres ont tout simplement sauté le mur contre lequel nous étions parqués. Pourquoi je ne l’ai pas fait ? Je me le suis longtemps demandé… Je ne m’attendais tout simplement pas à ce qui allait m’arriver. Je pensais aussi que mon jeune âge allait me protéger, parce que les Allemands libéraient tous ceux qui n’avaient pas 16 ans. Il me manquait neuf jours pour les avoir mais je n’ai jamais pu le prouver, comme je n’avais encore de papiers d’identité. Ce fut le début des emmerdes… »

De 86 à 36 kilos…

Le prélude d’une aventure effroyable, digne des romans d’histoire. « Avec les trois cent quatre-vingt raflés, nous avons été parqués pendant deux jours dans une caserne avant de rejoindre le camp de Royallieu, à Compiègne (Oise), retraçait Morel. Là-bas, je travaillais aux cuisines, ce qui m’a permis de bien manger et de prendre une dizaine de kilos en un mois. Avec le recul, c’est en grande partie ça qui m’a sauvé. Puis, au mois de mars 1944, on nous a envoyés du côté de Mauthausen, en Autriche. Le voyage a duré trois jours, sans boire ni manger, à quatre-vingts personnes par wagon. Avant le départ, certains copains des cuisines m’avaient fait passer des morceaux d’outil pour nous permettre de nous évader pendant le voyage. Cinq ou six de notre wagon y sont parvenus, dont le cycliste Bernard Gauthier (vainqueur d’étape en 1948 et maillot jaune sur le Tour de France 1950, également plusieurs fois vainqueur de Bordeaux-Paris, N.D.L.R.). Mais quelques kilomètres plus loin, les Allemands se sont rendu compte qu’il manquait quelques-uns d’entre nous. Ils nous ont parqués nus, dans un wagon en fer, en queue de convoi. Puis, à peine arrivés à Mauthausen, nous avons croisé des gars qui convoyaient des chars entiers remplis de macchabées, pour être passés au four crématoire. On se doutait qu’on n’allait pas au Club Med mais on ne s’attendait pas à voir un truc pareil… »

Un voyage au bout de la nuit sur lequel Morel, fine moustache et œil clair, s’épanchait pourtant avec pudeur, sans le moindre trémolo dans la voix, malgré l’horreur toujours vivace. « Là-bas, on était un numéro. Pour nous identifier, on avait un F comme Französen et un chiffre. Le mien, c’était « sechzigtausenddreihundertvierunddreißig ». 60 334. Je l’ai vite appris car quand on nous appelait, on avait intérêt à vite se reconnaître, sinon on se prenait un coup de flingue… Du lever du jour au coucher du soleil, on trimballait des cailloux, sans même savoir ce qu’ils comptaient en faire. Tout était fait pour nous épuiser : on n’avait même pas d’eau, ceux qui essayaient d’en boire dans les flaques chopaient le plus souvent la dysenterie. Pour toute ration, nous avions un bouteillon de soupe à midi et une miche de pain le soir que nous partagions à cinq, puis à dix, puis à douze… C’est bien simple : je pesais 86 kg quand je suis parti, je n’en pesais plus que 36 quand nous avons été libérés… » Avec une mémoire d’éléphant, André Morel passait d’anecdotes en anecdotes avec une précision stupéfiante. Mortelle. "Il y avait à Mauthausen ce qu’on appelait « le mur des parachutistes », grinçait-il. Pour arriver au sommet de la carrière, il fallait grimper 186 marches puis monter encore un peu. Là-haut, il y avait environ quatre-vingts mètres de vide. Quand ça leur prenait, les SS attrapaient deux gars au hasard, les amenaient en haut et leur disaient : celui qui arrive à jeter l’autre en bas a la vie sauve. Ça les faisait marrer… Jusqu’au jour où les deux gars se sont mis d’accord et ont embarqué le SS avec eux dans la chute. Bizarrement, après ça, ils ont arrêté… Ils étaient à l’image du chef de camp, un malade dont j’ai oublié le nom. Il avait trois enfants et quand ça lui chantait, il leur apprenait à tirer sur sept ou huit gars qu’il choisissait au hasard. Visez la tête, visez le cœur… C’était un fou. Quand nous avons été libérés, il s’est barré mais s’est tout de même fait tuer. Quand son corps avait été ramené dans le camp, nous sommes tous allés lui pisser dessus… »

« Ce qui m’a sauvé la vie, c’est de m’être blessé »

Mais comment, dans ces conditions, André Morel a-t-il réussi l’exploit de rentrer vivant, parvenant même à retrouver la forme d’un sportif de haut niveau ? « Ma chance, c’est d’avoir été blessé, admettait-il sans effort. En plus de la carrière, au camp annexe de Gusen, il y avait une usine d’armement dans laquelle notre rôle était de convoyer la limaille de fer ; les Allemands nous demandaient de la récupérer pour la faire fondre ensuite. On marchait toute la journée là-dedans, les pieds quasiment nus avec des claquettes en bois. à force, je me suis retrouvé avec une énorme boule de pus sur le pied et je suis allé au Revier, à l’infirmerie. Ils m’ont ouvert puis recousu à vif mais ça m’a fait gagner quelques semaines sans travailler… Une autre fois, un chariot est sorti d’un rail et m’a écrasé le pied, ce qui m’a causé un gros épanchement de sang. Ils m’ont encore opéré mais comme nous étions carencés, ma peau ne repoussait pas et au-dessus, de la chair poussait. Ce n’était pas agréable mais c’était un mal pour un bien puisque là encore, ça m’a permis de revenir régulièrement à l’infirmerie. Au Revier, on ne mangeait pas plus qu’ailleurs mais au moins, on ne foutait rien. Sans ça, j’aurais crevé comme les autres. Vers la fin, il n’y avait plus assez de place dans le camp. Alors, pour se débarrasser des Russes qui arrivaient, les SS les mettaient à poil, les arrosaient d’eau et leur laissaient passer la nuit dehors, par -30 °C. »

La volonté de fer et le patrimoine génétique de celui que ses frères de misère allaient surnommer "Matefaim" permettant finalement à André Morel de tenir jusqu’au jour bénit du 5 mai 1945, date de l’entrée des Américains à Mauthausen et d’une curée qu’il évoquait sans ciller, ni une once de regret. « À la libération, les SS étaient partis mais les kapos non. C’étaient d’anciens prisonniers qui étaient devenus les adjoints des Allemands et qui se comportaient parfois pire qu’eux pour bien se faire voir. Alors, il y a eu vengeance… Aucun n’est ressorti du camp. Ensuite, nous avons été emmenés dans un château où nous avons mangé… La Croix-Rouge nous envoyait des colis, dont on n’avait plus un besoin vital. J’avais filé mon colis à un Russe, qui m’avait expliqué qu’il redoutait de ne pas être très bien reçu à son retour au pays. Sous Staline, il fallait mourir au combat et rien d’autre. Le pire ? C’est que quelques mois après mon retour en France, je me rappelle avoir lu dans un article de Jean-Paul Sartre qui expliquait que "le communisme et le stalinisme étaient l’avenir". Il avait décrété ça, depuis la terrasse du Café de Flore. Quel con… »

« J’ai failli ne pas être reconnu comme déporté »

Ainsi était André Morel, fascinant survivant, dont l’évocation du retour sur ses terres chéries des Alpes aurait suffi à donner du baume au cœur au dernier des pessimistes. « Quand je suis arrivé, le 1er juin 1945 à la gare de Grenoble, j’avais 17 ans et demi mais je n’ai pas repris mes études. J’avais pratiquement deux ans de retard, ce n’était pas facile à rattraper. Alors, j’ai un peu profité puis j’ai commencé à travailler comme prothésiste dentaire. Les années ont passé et j’ai même failli ne pas être reconnu comme déporté. La paperasse, ça ne m’intéressait pas. Sauf qu’un jour, en discutant avec un copain, celui-ci m’a dit : « Mais tu n’as pas de carte de déporté ? Dépêche-toi car dans trois mois, ils n’en feront plus ! » Alors, je suis monté à Paris, où ils m’ont donné une carte officielle qui m’a valu d’être reconnu grand invalide de guerre. Ça m’a valu une petite indemnité pour mes vieux jours. Si je m’y étais pris un peu plus tôt, j’aurais pu coller ma carte sur mon maillot quand je jouais au rugby. Les autres n’auraient pas pu me plaquer… » Heureusement pour lui, André Morel n’avait pas besoin de ça, dont la remarquable santé lui permit de jouer les prolongations jusqu’à ce jeudi 3 mars à Échirolles, qui le vit partir dans la paix, entouré par les siens. Un décès quelque peu passé inaperçu, auquel la rédaction du Midol tenait malgré tout à rendre un vibrant hommage, présentant à tous les proches d’André ses plus sincères condoléances…

C’est sur les cendrées de la région grenobloise qu’André Morel prit goût au sport. « Je valais 10’8’’ sur 100 mètres, j’ai même terminé deuxième du championnat de France du 4x100 à la fin des années 40, et puis on m’a conseillé d’attaquer le rugby. J’ai commencé par la réserve du FC Grenoble, avec laquelle nous avons été champions de France en 1950. Après cette saison, je suis immédiatement monté en équipe première. » Jusqu’au titre de 1954, le seul de l’histoire du FCG, avec un succès 5-3 en finale contre Cognac. « En demi-finale à Valence contre Romans, je m’étais blessé à un genou. J’ai joué la finale très diminué et juste derrière, j’ai été sélectionné pour la première tournée du XV de France en Amérique du Sud. Cela avait duré trois mois, et le voyage quarante-huit heures. Il y avait eu un passage épique au-dessus de la cordillère des Andes pour rejoindre Cordoba, avec des trous d’air terribles... Comme j’avais toujours mal au genou, j’ai eu ma première et seule sélection à Buenos Aires contre l’Argentine. J’ai même marqué un essai, mais j’étais très diminué et je n’ai plus jamais été au même niveau. » La fin de sa carrière dirigeant André Morel du côté de Valence, en deuxième division, avant un chant du cygne du côté de La Voulte qui le vit atteindre le stade des demi-finales en 1959 contre Mont-de-Marsan. Son dernier match…

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Nicolas ZANARDI
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