Les vérités de Baptiste Serin : « Plus personne ne respectait Toulon, c’est la vérité »

  • Baptiste SERIN (Toulon).
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Au RCT Campus, Baptiste Serin nous a accordé plus d’une heure d’entretien. Les difficultés du RCT, son envie de retrouver les Bleus, sa vision du poste de demi de mêlée, le « pénible » l’a joué avec franchise. Comme toujours.

Son rôle de demi de mêlée

 

Des spécialistes ont mis en lumière votre côté « neuf pénible » face à Toulouse. Considérez-vous cet aspect indispensable à votre poste ?

Il y a des matchs où je suis un vrai casse-couilles, c’est vrai. Mais sur celui-là, c’est dur ! (rires) Contre Toulouse, je râlais après mes mecs. On était en retard car on ne gagnait pas la course sur les rucks.

Pourtant, vous avez également pesté sur une passe contrée par Jelonch, en position de hors-jeu, à cinq mètres de l’en-but.

Déjà, je vous jure que ce n’était pas une roublardise. Je ne le vois pas arriver. Il ne doit pas se placer ici. S’il avait senti qu’il me gênait, il se serait baissé. Mais, c’est vrai, je suis allé voir Charles (Ollivon) pour lui dire que c’était carton. (rires) C’était la seule fois. Les apparences sont trompeuses. J’ai déjà été plus chiant que ça… Avec le retour des cadres, je m’efface. Ma mère scrute ça avec attention. Elle déteste que je parle.

Baptiste SERIN (Toulon).
Baptiste SERIN (Toulon).


Est-ce qu’on vous colle une étiquette ?

Contre Toulouse, j’ai été pris deux fois à retardement. Pourtant, je n’ai rien dit. L’arbitre, un Landais comme moi, m’avait demandé de ne pas trop lui parler. (rires) Je n’ai rien dit, hormis sur l’action de Jelonch. Mais, qui n’est pas casse-couilles dans le rugby ? (rires) Je suis présent pour faire gagner mon équipe. J’aime être un peu casse-couilles.

Continuez...

Dans ma vision, un neuf doit être présent. Pour ça, il doit être regardé et écouté par l’arbitre. On se doit de peser. On ne doit pas être pénible tout le temps. Mais, par expérience, j’ai remarqué que quand tu ne demandes pas, tu n’as rien. Je suis donc chiant dans le respect. Je sais me taire. Je cherche à établir une relation de respect avec l’arbitre et mes adversaires.

Avez-vous toujours été un râleur ?

Toujours. Ce caractère s’accentue sur certains matchs, avec la frustration. J’avais pour modèle Morgan (Parra). Il était chez les Bleus quand j’étais en moins de 20 ans. J’aime le fait qu’il pèse aussi bien sur le terrain, qu’au moment où ça doit siffler en sa faveur. Dans ma vision, c’est ça, être neuf.

En face à face, accordez-vous une attention spéciale à cette guerre des nerfs ?

Quand je joue Morgan ou Rory (Kockott), je ne reste jamais trop loin d’eux et de l’arbitre. Rory est le plus grand spécimen. Si tu le laisses prendre le dessus, ça fait mal.

Comme lors de la victoire du CO (10-22), à Mayol, en février dernier…

Il a fait ce qu’il a voulu ! (rires) Il fait une faute sur un maul, il y a essai de pénalité et deuxième carton jaune. Il n’a rien eu. Il a tellement retourné le cerveau des arbitres. C’est le tournant du match ! J’adore ce côté de Rory. Il est détesté par les supporters adverses, ça veut dire que c’est un grand neuf.

Comprenez-vous que ça puisse agacer ?

En vérité, je cherche juste à agacer mon adversaire. Quand il y en a qui le font trop, ça me gave aussi. Je n’ai pas envie d’être pénible pour l’être. Je suis présent pour accélérer le jeu. Certains font exprès de rester au milieu du ruck pour me ralentir. On les appelle comment eux ? (rires) C’est ça qui me fait devenir chiant.

Avant le retour d’Ollivon, vous étiez le capitaine du RCT. Est-ce que cela vous offrait une protection et une occasion de plus jouer avec votre langue ?

Au contraire, ça m’a calmé. Le dialogue est plus facile avec l’arbitre, car il ne peut rien te dire. Je le prenais de façon différente. J’essayais d’être posé.

Avez-vous déjà ressenti un moment où ce trait de caractère a desservi votre équipe ?

Ça m’est arrivé, en Top 14, avec Bègles. Quand je gueule, la situation est analysée. Face à l’ASMCA, Vahaamahina me prend le bras lors d’une passe. J’ai dit à M.Ruiz: « S’il n’y a pas faute, tu me mets un carton. »

Vous avez importé le challenge vidéo au rugby...

Tout le monde en a fait tout un plat. (rires) La réaction de M.Ruiz a été bonne. Il a décidé de me faire confiance. Mon intention n’était pas mauvaise. Une personne est venue un jour ici, je ne peux pas dire son nom, et m’a dit : « Avec les arbitres, je vous regarde. Quand vous râlez, c’est que vous avez raison. » C’était la première personne à me dire ça.

La nouvelle génération est plus neutre. Êtes-vous le dernier ambassadeur du « neuf pénible » ?

Déjà, je ne sais pas si je suis la relève des deux autres. Devenir autant un spécimen que Rory… Non ! J’essaie de trouver le juste milieu. Morgan a évolué par rapport à ça. À notre poste, nous sommes les leaders. Maintenant, je dois essayer de ne pas trop en faire pour amener mon équipe où je le veux.

J’adore ce côté de Rory (Kockott). Il est détesté par les supporters adverses, ça veut dire que c’est un grand neuf.

L'équipe de France

 

Je veux retrouver le groupe France 

Lors du dernier 6 Nations, vous étiez bougon au moment de parler des Bleus. Pourquoi ?

Les gens me posaient toujours les mêmes questions. On me demandait des choses sur le staff et d’autres trucs. J’ai un devoir de réserve. Des choses doivent rester à l’intérieur du groupe.

Tout le monde a interprété votre silence comme de la tristesse, voire de la rancœur…

J’ai une très bonne relation avec le staff. Ce sont des choix. On parle de l’équipe de France. Les mecs sont tous excellents. Des gens peuvent dire : « Untel est pris alors qu’il est nul. » Non, clairement pas. J’aime regarder les mecs, analyser leur jeu pour m’adapter quand je suis face à eux. Sur mon esprit compétiteur, je n’ai rien à dire là-dessus.

On imagine que vous avez toujours l’objectif de rejoindre ce groupe. La tournée estivale est-elle dans votre tête ?

C’est difficile de se projeter. D’abord, ça dépend des résultats du club. Il est évident que les Bleus sont un objectif. Je veux retrouver le groupe France. Je ne le cache pas. Je sais qu’il y a du beau monde. Je ne désespère pas.

Baptiste SERIN (Toulon).
Baptiste SERIN (Toulon).


Tout le monde a évoqué l’absence d’Ollivon pour ce Grand Chelem. Vous aussi, vous étiez installé dans le groupe France sous l’ère Galthié…

J’ai fait toutes les sélections depuis Guy Novès. S’il y a des gros absents à ce Grand-Chelem, je fais partie du top 3 ! (sourire) Avec certains de ces mecs, je peux vous dire qu’on en a mangé, du pain noir.
Quelles ont été vos émotions au moment où la France a brandi le trophée ?
Quand je vois Gaël (Fickou), avec qui j’ai tout vécu en Bleus, je suis heureux. Tu ne peux pas être négatif. Il y a quelque chose de fort dans ce groupe. Au fond, bien évidemment, j’avais envie d’être avec eux. Je serais un menteur de dire l’inverse. Tu te dis quand même, à un moment : « Putain ! »

Est-ce que cela reste une blessure ?

Non. C’est le destin. Je devais me faire opérer. J’avais fait deux matchs avant le Tournoi. Je savais que c’était mort. J’ai apprécié que Fabien (Galthié) prenne le temps de m’appeler. J’aurais fait le même choix que lui. Je me devais de prendre du recul, même si je me tenais prêt. J’avais le sentiment que je pouvais encore y aller en cas de pépins.

Même pour une place dans les 42, sans jouer une minute ?

Oui. On veut me filer une étiquette. Mon premier Tournoi, j’ai joué un quart d’heure. Je n’ai jamais râlé. Vous pouvez poser des questions à des mecs à l’intérieur. J’ai une fierté. Je vais en équipe de France pour essayer d’apporter. Sinon, je reste à la maison. On a eu assez de choses négatives dans les années passées. Je n’ai de problèmes avec personne. Les meilleurs sont pris. Je ne générerai jamais de la frustration par rapport à mes concurrents. Je déteste ça. Sur ce côté, j’aime le côté anglo-saxon : je donne le meilleur au profit de la performance collective chez les Bleus et au RCT.

 

La renaissance du RCT

 

Votre coup de sang (« on passe en mode survie », après la défaite face au CO) a-t-il été le tournant de la saison du RCT ?

Ce match a montré qu’on n’était pas invité face aux équipes du dessus. À ce moment, on est entrés vraiment dans le doute. J’ai essayé de changer la mentalité de l’équipe. La semaine suivante, avant Bègles, a été la meilleure en termes d’entraînement. On s’est un peu frictionnés, on était énervés. J’ai senti que l’orgueil était touché. À nouveau, le côté compétiteur des mecs est né pour se sortir de la merde.

Quels ont été les leviers ?

La confiance. L’équipe a changé mentalement. Bègles, c’est le tournant de la saison. On aurait pu avoir la tête au fond de la gamelle avec un autre revers à la maison. L’autre tournant, c’est le succès au BO. Tout le monde disait qu’on avait des matchs en retard. Mais, il fallait les gagner. On a eu plein de matchs où ça se joue à que dalle. Maintenant, on les gère mieux.

Un nouvel élan a-t-il été donné par Franck Azéma ?

D’abord, ce sont les retours de nos blessés. C’est le fonds de commerce. Quand tu as plus de matière, tu peux construire quelque chose. La concurrence s’est étoffée. Elle est saine. Les entraînements ont complètement évolué. On a plus bossé notre fond de jeu. Tout est bien plus cadré sur ce que l’on veut mettre en place. Grâce à ça, on arrive avec de la confiance en match.

Ça, c’est l’apport d’un nouveau manager…

Pour construire ce que l’on fait, il faut un discours et une méthode qui passent. Les entraînements doivent aussi être cohérents avec le plan de jeu. Il faut mettre les mecs en confiance lors des discours. Franck et les nouveaux arrivants ont apporté. Mais, si tu mets le groupe actuel avec Patrice (Collazo), peut-être qu’on n’aurait pas été à la même place. Un autre point important : la ferveur est revenue à Mayol.

Baptiste SERIN (Toulon).
Baptiste SERIN (Toulon).


D’un RCT fracturé ressort enfin un club à nouveau uni. Partagez-vous cet avis ?

Bien sûr. La communication entre les joueurs, le staff, les supporters, les partenaires s’est restructurée. Nous faisons bloc. Les joueurs ne demandaient que ça. On tire dans le même sens. Comme par hasard, maintenant, Toulon est redouté.

Est-ce qu’il ne l’a plus été ?

Il n’y avait plus de respect pour Toulon. C’est la vérité. On se l’est dit dans le groupe. On a crevé l’abcès. Toutes les équipes venaient à Mayol pour gagner. Elles le disaient ! On ne s’est jamais permis de dire qu’on allait gagner quelque part. On a juste des matchs qui comptent. On n’est pas partis au Velodrome en se disant qu’on allait gagner de manière tranquille contre Toulouse, même s’ils étaient remaniés. Heureusement, sinon, on en aurait pris 30.

Quand avez-vous crevé l’abcès ? Et concrètement, cela veut dire quoi ?

C’était avant Brive, à l’aller. Peu de monde le sait. On a eu une grosse remise en question. Le groupe, sans le staff. On s’est mis à 50, en rond. Chacun a pris la parole. La réunion a duré 2 h 30. Chacun a dit ce qu’il pensait. On a décidé de remettre l’équipe au centre. Tous les électrons, un peu en marge, devaient revenir. On voulait que l’équipe prenne. Avant, ce n’était pas le cas. Après, j’ai senti plus de sourires. Il y a eu un départ.

Il n’a pas été flagrant au niveau comptable…

C’est con à dire, mais on a eu besoin d’un élan, d’un nouveau discours. Il a été apporté par Franck (Azéma). Mais, il ne faut pas dire qu’avant, tout était mal. L’année du Covid-19, on était 4e du Top 14.

Mais la saison dernière avait été mauvaise. Le ressort a-t-il cassé lors de votre déroute déjà face au CO (46-24), lors de votre « 8es de finale » ?

Je ne me suis jamais posé la question. Peut-être que vous avez raison. Mais, à Castres, il manquait 19 mecs.

Vous meniez 17 à 0…

J’ai surtout des regrets sur la deuxième saison. Il y avait une force incroyable dans le groupe. Tout le monde vous le dirait. Les étoiles étaient alignées. D’ailleurs, aucune équipe ne s’amusait à mettre son équipe type à Mayol. (rires) La dernière, tu repars avec des stades vides, dans une année horrible. Moi, je suis venu à Toulon pour voir un Mayol en feu.

Au plus fort de la crise, d’un point de vue personnel, estimez-vous vous être dispersé ?

Je me suis éparpillé, oui. Toulon, ça use. Je donne tout pour le club et ça m’embêtait de le voir dans cet état. C’est dingue d’évoquer ça. Mes parents m’ont aussi conseillé de me recentrer sur le terrain. Mais si je ne le faisais pas, qui pouvait le faire durant cette période ? Je sentais que je perdais de l’énergie. Mais, si je n’agissais pas, ne disais pas ce qui allait mal, je ne pouvais pas me regarder dans le miroir.

Avez-vous trop pris la parole ?

Peut-être, car je déteste les non-dits. Un partenaire peut se lever et dire : « Baptiste, tu nous fais chier à faire trop de trucs. Tu es nul en plus. » Ça, j’adore. Bastien (Soury) est venu me dire : « Tu commences à me casser les couilles. Arrête de nous gonfler ! » Je me suis fatigué mais j’avais besoin d’améliorer les choses. Je sentais qu’on avait besoin de petits détails pour être parfait. Bastien avait raison, j’avais besoin de me reposer et de me recentrer.

La situation vous a-t-elle touché, dans votre vie privée ?

C’était dur. Je suis quelqu’un d’entier, avec des qualités et des défauts. J’ai su dire « merde » à des coachs quand j’étais jeune car j’avais été déçu de certains trucs.

L’avez-vous fait avec Patrice Collazo ?

Quand il m’a nommé capitaine, je lui ai promis que je serai son premier relais. En revanche, je lui ai aussi promis que j’allais être le premier à venir si je sentais que ça allait mal. On a vraiment eu une très bonne relation. Je lui ai toujours tout dit, entre quatre yeux. Il a toujours été franc au moment de me dire si je n’avais pas été bon. Je suis à la recherche de la vérité, d’humain et d’affect.

De cette crise, en ressortez-vous grandi en tant que joueur et homme ?

J’ai beaucoup évolué. Dans mon caractère, je ne laisse plus rien passer. Parfois, de façon inconsciente, tu peux prendre un match en dilettante. C’est humain. Après quinze matchs, tu as pris des coups et la fatigue s’accumule, tu t’écoutes. Ça ne m’arrivera plus. Désormais, je suis tout le temps dedans dès la première action d’un match. Dans le groupe, beaucoup de mecs sont devenus comme ça. On a de sacrés joueurs, des chiens de la casse. C’est grâce à eux que tout le monde se bat maintenant pour l’équipe. Notre défense, nos rucks, la conquête… Sur tous ces petits détails, où on était dans l’entre-deux, nous sommes mieux.

Avez-vous déjà regretté d’avoir signé à Toulon ?

Jamais de la vie. Je quitte l’UBB pour aller jouer des phases finales. Finalement, ce sont eux qui les jouent. (sourire) Et moi, je n’en joue toujours pas…

Justement…

Je suis un menteur si je dis que la phase finale ne me fait pas envie. On a eu des problèmes physiques lors de mes premières années au RCT. Ce n’est pas possible d’avoir autant de blessés.

Vous croyez au destin. Avez-vous déjà pensé être un chat noir après avoir raté les phases finales, le Grand Chelem et perdu une finale de Challenge Cup ?

Je ne crois pas à ça. Votre analyse est juste. Je revis la même situation au RCT que celle vécue à l’UBB. Ça a marché une année sur trois. Le plus gros problème ici, c’est que l’on n’a jamais été en effectif complet. Ça, c’est ma plus grosse frustration. Vous voyez en ce moment que l’équipe a un tout autre visage.

Le projet RCT s’articule autour de vous. Vous avez prolongé jusqu’en 2026. On imagine que votre CV a tourné et que des contacts ont surgi…

Mon agent en a sûrement eu. Dans ma tête, la priorité a toujours été le RCT. Il y a eu zéro réflexion. Je tombe amoureux pour la seconde fois d’un club. C’est inexplicable. Je suis tellement heureux ici. Je crois au projet. Surtout, j’aime ces mecs. C’est la première chose qui me fait rester ici. On vit bien. Croyez-moi, le groupe ne s’est jamais lâché. On n’a jamais fait de Top 6, on a perdu une finale, on a perdu des mecs importants, mais on reste unis. C’est le plus important.

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Mathias MERLO
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