Benoît Paillaugue : « Je suis redevable envers Toulon »

  • Benoît Paillaugue savoure son premier Brennus dans les bras d'Arthur Vincent avant de s'envoler à Toulon.
    Benoît Paillaugue savoure son premier Brennus dans les bras d'Arthur Vincent avant de s'envoler à Toulon. Photos Midi Olympique Patrick Derewiany - Photos Midi Olympique Patrick Derewiany
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Après treize années passées àu MHR, l’emblématique numéro neuf de Montpellier va découvrir ce lundi sa nouvelle vie en reprenant le chemin de l’entraînement avec le Rugby club toulonnais. Avant, il a accepté d’évoquer ce nouveau défi, ses motivations personnelles et ses craintes liées à ce changement radical d’environnement. Il a également raconté les semaines qui ont suivi le titre, ainsi que l’évolution de son ancien club et ses racines rochelaises.

Comment allez-vous depuis que l’on vous a quitté au lendemain du titre de champion de France, gagné le 24 juin dernier ?

Je suis toujours un peu sur l’euphorie de cette victoire. On a reçu beaucoup de félicitations, de reconnaissance et de messages de sympathie de la part des Montpelliérains, ça fait très plaisir. Et puis c’était une finale différente des autres. Je pense que beaucoup de monde est heureux de nous voir champions. Dès ce lundi, il va falloir que je "switche" sur quelque chose de nouveau. Gagner un titre, c’est génial. Cela procure des émotions folles, des souvenirs incroyables et une fierté absolue. Je le garderai en moi toute ma vie. C’est mon premier titre de champion de France et le premier de Montpellier aussi. Mais une nouvelle aventure arrive, une nouvelle vie aussi et je ne vais pas me reposer sur ce titre car il y a beaucoup d’attentes à Toulon.

En quoi cette finale était différente ?

Parce que nous n’étions pas attendus à ce niveau-là, nous étions les outsiders. On ne parlait pas de nous. Les spécialistes du rugby ne nous voyaient pas du tout gagner, ni faire une saison comme celle-là. On s’en est servi à quelques moments, en se disant qu’on n’était pas autant considérés que d’autres. Et vous savez comment ça marche : quand on dit ça à un compétiteur, ça touche son orgueil. On a voulu montrer de quoi on était capables, mais surtout qu’on était un groupe solidaire et soudé, ce que l’on nous reprochait depuis des années. On a voulu le faire pour nous, notamment par rapport à la saison infernale qu’on avait vécue l’année précédente. Elle avait tout de même débouché sur un titre en Challenge Cup. Là, le groupe a pris conscience de ses capacités. Alors oui, on n’est certainement pas les plus doués au rugby mais je peux vous dire qu’il y a une âme dans ce vestiaire.

Quel a été votre programme depuis la finale ?

On a fêté le titre pendant une semaine, comme on se l’était promis ! D’abord sur Montpellier puis à Barcelone. Chacun a ensuite retrouvé une vie normale de vacancier. Personnellement, j’ai retrouvé mes amis de La Rochelle pour l’enterrement de vie de garçon de mon meilleur ami dont c’est le mariage aujourd’hui (samedi, N.D.L.R.). Ensuite, je me suis calmé : retour à Montpellier, déménagement, papiers administratifs, puis vacances avec mes filles, mes amis et ma famille, tranquillement. Et j’ai repris une activité sportive, histoire de revenir moins "dégueu" que si je n’avais rien fait ! (rires)

Qu’avez-vous fait ?

Un peu de course, du padel, du tennis avec des amis et j’ai suivi le programme que Toulon m’a envoyé. Et là, reprise ce lundi.

Pourquoi avez-vous choisi le RCT ?

D’une part, c’était ma dernière chance de connaître une autre aventure. Je ne le cache pas, ma priorité était de prolonger à Montpellier. D’ailleurs je pense que si je ne m’étais pas blessé au genou dès la première journée (rupture des ligaments croisés, N.D.L.R.) il n’y aurait pas eu débat et j’aurais signé quelques semaines après. Les choses se sont pas déroulées ainsi. Mais en même temps, si je ne m’étais pas blessé je n’aurais peut-être pas été contacté par Toulon... En tout cas les discours de Franck (Azéma) et de Pierre (Mignoni) m’ont beaucoup touché, m’ont apporté de la confiance dans un moment où j’étais blessé. Ils ont cru en moi en me proposant un contrat de deux ans. Je savais aussi que des amis de longue date allaient partir de Montpellier, c’était la fin d’un cycle. C’était le bon moment de tourner cette page. Je voulais connaître cette ferveur populaire propre à Toulon, une ville qui vit rugby et finir ma carrière dans un grand club comme ça, avec autant d’ambitions.

Avez-vous été touché par la confiance de vos nouveaux entraîneurs ? Offrir un contrat de deux ans à un joueur de 33 ans et blessé, cela peut paraître risqué…

C’était un geste fort et cela m’a d’autant plus touché. C’est là que je me suis dit : "Vas-y, fonce dans ce projet !" J’étais sûr que ça allait être top, que j’allais être bien intégré et cela s’est vérifié : j’ai eu Baptiste (Serin) au téléphone, il m’a conseillé sur plein de choses. J’ai vraiment hâte de commencer, de découvrir une nouvelle façon de travailler, d’aborder les matchs avec cette ferveur… Comme vous l’avez dit, je suis redevable envers Toulon. Ils sont venus me chercher alors que je venais de me faire les croisés à 33 ans. Je ne viens pas à Toulon pour me la couler douce. En plus, je viens de gagner un truc assez grandiose. J’ai déjà envie d’y regoûter. Je sais que si on gagne le titre avec Toulon, ce sera la folie pure.

Ressentez-vous du stress, de l’appréhension à l’approche de cette reprise ?

Un peu tout ça, oui ! D’abord de l’excitation et de la joie, mais aussi de la pression parce que je change de vie. J’ai joué pendant treize ans à Montpellier. C’était mon cocon, j’y avais mes repères, ainsi qu’un certain statut dans le vestiaire et dans le club. Donc je vais me faire tout petit. Je vais d’abord observer, voir comment ça se passe.

Vous allez vraiment réussir à ne pas prendre la parole tout de suite ?

(rires) Je pense y arriver… Après, sur le terrain et de par mon poste, je ne changerai pas ma façon d’être. Petit à petit, ça arrivera naturellement. Mais je ne vais pas m’imposer. Ce n’est pas dans ma nature. Et puis, je suis un nouveau. D’autres gens sont déjà en place.

Vous parliez de la ferveur populaire du RCT. Aviez-vous envie de jouer pour un club qui est au centre de la cité, au propre comme au figuré ?

C’est quelque chose que je ne connais pas du tout. Je m’en suis déjà rendu compte quand je suis venu à Toulon pour visiter les installations. Les gens vivent pour ça. Cela met une pression supplémentaire parce qu’on se doit d’être bon. Les gens aiment les mecs qui mouillent le maillot, qui se battent pour leur ville. À moi de tout faire pour être accepté. Pour l’équipe, d’abord. Puis pour moi.

Sentez-vous le club revanchard ?

Je sens surtout un club ambitieux, qui veut retrouver son statut d’antan. Cela ne se fera pas en un jour, mais ils ont déjà fait un gros travail l’année dernière avec l’arrivée de Franck (Azéma), qui a redressé la barre. Ils ont fait une fin de saison exceptionnelle, même s’ils ont manqué d’énergie à la fin. Leur saison ressemble énormément à celle que l’on a faite l’année dernière, avec la course au maintien et le titre en Challenge Cup. On verra si on aura la même fin… Ce qui est sûr, c’est que cela a soudé l’équipe. J’espère qu’on va rester sur cette dynamique.

Quelle relation avez-vous avec Baptiste Serin ?

On ne se connaît pas plus que cela. On a beaucoup joué l’un contre l’autre, avec beaucoup de respect parce qu’on se ressemble pas mal dans le jeu. On a pas un physique hors-norme donc on mise sur la vitesse et la dimension collective. Je suis sûr qu’on va bien s’entendre. Il y a aussi Jules Danglot et Julien Blanc, nous ne sommes pas deux mais quatre. On va faire le nécessaire pour s’entraider et faire jouer l’équipe au mieux.

Cela fait beaucoup de joueurs de caractère au mètre carré. Comment allez-vous faire pour cohabiter ?

Les demis de mêlée ont souvent du caractère, donc ce n’est pas nouveau ! J’ignore comment cela va se passer mais encore une fois, je vais me faire tout petit et observer. Je connais bien Jules Danglot depuis Montpellier, mais je ne connais pas trop les autres. Il n’y aura pas de problème.

Avez-vous des objectifs personnels ?

Comme beaucoup, de jouer le maximum de matchs possibles et que l’équipe tourne bien. J’imagine que l’objectif du RCT est de se qualifier, donc j’essaierai d’apporter mon expérience à ce groupe. Sur le plan personnel, je veux être heureux là-bas, prendre tout ce qu’il y a de bon à prendre, faire la connaissance des gens du club, des gens autour. Découvrir quelque chose de nouveau.

Vous avez dit qu’il s’agissait très certainement de votre dernier challenge. Rétrospectivement, avez-vous des regrets quant au fait de ne pas avoir fait votre carrière pro au Stade rochelais ?

Je n’ai pas de regret du tout. Je suis fier de mon parcours parce que sans les choix que j’ai faits, je ne vous parlerais certainement pas aujourd’hui de la joie d’avoir soulevé le bouclier. Je n’aurais peut-être même pas percé à La Rochelle, ni devenu pro. En revanche, il est clair que j’aurais aimé porter le maillot de l’équipe première du Stade rochelais. C’était mon rêve, quand j’étais gamin. Mes meilleurs amis ont joué là-bas, mon père a porté ce maillot pendant dix ans… Mais le reste, c’est ma vie et mes choix. Je suis très fier d’avoir porté le maillot de Montpellier pendant treize ans, et je vais être très fier de porter celui de Toulon. Je suis aussi très fier d’avoir été formé au Stade français et d’avoir porté le maillot d’Auch. Je ne regrette rien. J’aurais aimé porter le maillot de La Rochelle, ainsi que celui frappé du coq. Mais j’ai été champion de France et j’ai deux titres de Challenge Cup. Si on regarde quinze ans en arrière, ce n’était pas gagné d’avance…

Comment ça ?

Personne n’avait prédit que j’allais devenir pro au rugby, même pas moi.

À cause de votre physique ?

Bien sûr, mon gabarit. On l’a toujours pointé du doigt. Jeune, même si j’avais de la technique, on me disait que mon gabarit n’allait pas suffire. Encore aujourd’hui, on me le remet dans la gueule. Quand je me suis blessé deux fois aux genoux, on me l’a rebalancé. Ce sont des conneries, cela n’a rien à voir.

Cette rengaine fut un levier de motivation tout au long de votre carrière ?

Cela a été mon moteur. Et cela a forgé le joueur que je suis, le caractère que j’ai. J’aime prouver aux autres qu’ils se trompent. Mais quand j’étais jeune, cela n’est pas venu comme ça ! J’ai mis du temps avant de m’endurcir, de me rebeller. Ça m’a fait vivre des moments de galère. À la Rochelle, je jouais avec l’équipe 3 des jeunes, à Aytré (commune voisine de La Rochelle, N.D.L.R.). Tous mes copains étaient en première ou en sélection. Moi, rien. On s’est même dit qu’il fallait que je fasse autre chose. Mais j’avais envie et j’ai travaillé pour. J’allais m’entraîner en rentrant de l’école. C’est ma trajectoire. Je ne suis pas revanchard. Je n’ai rien à dire à qui que ce soit, mais ça fait quand même du bien de donner tort à certains… Je suis fier d’avoir fait ce que j’ai fait, ne serait-ce que pour mes parents.

Pourquoi ?

Ce fut dur pour eux. Je suis parti de chez ma mère à 16 ans. Alors quand j’ai vu mes parents aussi heureux le soir du titre, je me suis dit que je n’avais pas fait tout ça pour rien.

Jean-Baptiste Elissalde nous confiait que vous étiez un homme sensible, presque émotif. Comme tout le monde, vous avez des cicatrices…

Je ne m’en cache pas : je marche à l’affect. J’ai toujours été comme ça. Pour ce titre, il y a eu beaucoup d’émotions, d’autant que je savais que c’était mon dernier match. Finir comme ça, c’est top. Surtout après tout ce que j’avais traversé dans la saison.

Quand avez-vous réalisé ?

Je commence seulement à réaliser. On l’a un peu fait lors d’un repas à Barcelone. On s’est dit : "C’est ouf ce que l’on a fait." Mais c’est tout. Sur le moment, rien. Impossible. Sur le coup, je n’ai pas été trop dans l’euphorie. Je me suis mis en retrait, et j’ai observé tout le monde. J’ai savouré le moment. Je regardais partout. J’ai pris tout ce qu’il y avait à prendre. Le bonheur, les potes, le stade, mes enfants, ma famille… L’euphorie est arrivée après, dans les soirées. Mais j’ai vraiment profité à fond de ce moment.

Est-ce finalement un soulagement de devenir champion de France ?

Totalement. Dans ma tête, je songeais à la défaite. J’imaginais ma frustration si Montpellier devenait champion de France après mon départ. Cela m’aurait vraiment foutu les boules. C’était ma troisième finale, j’en avais déjà perdu deux. Idem pour Fulgence (Ouedraogo). On a tellement donné pour le club. C’est donc un soulagement mais ça donne l’appétit d’en gagner un autre !

Vraiment ?

Carrément. C’est tellement bon… Ça donne tellement de joie à tes gosses, ta famille, aux supporters… Voir autant de gens heureux rien que pour ça, c’est fou. Je n’avais jamais vu autant de monde à la Comédie ou au stade. Et il ne me reste plus beaucoup de moments comme ça à vivre. Je le sais.

Ce titre a-t-il changé l’image du MHR ?

On a reçu beaucoup de messages de sympathie par rapport à notre fête. On l’a faite comme des mecs de Séries. On était des gros gamins, on chantait des chansons paillardes. Bref… on a redoré l’image d’un club qui n’était pas trop aimé. Le discours du président qui a fait son mea culpa sur les choix qu’il avait fait y a contribué également. On a partagé notre bonheur simplement. Pour en revenir à votre question, c’est le groupe qui a changé l’image du club. Il était tellement soudé, tellement heureux… On... (il s’arrête). Je ne peux plus dire "on" mais ils ont la chance d’avoir un super groupe, et ces mecs-là vont me manquer. À mes débuts, on avait un groupe comme ça, qui passait beaucoup de temps ensemble. On a perdu ça pendant les années Jake White. Il a fallu du temps pour le retrouver.

Les facéties de Marco Tauleigne et d’Enzo Forletta ne semblaient pas faire partie d’un plan de comm’…

Rien n’était calculé ! On a juste de bons vivants, drôles. Mais personne n’a prévu quoi que ce soit.

Ce club a tellement changé, de son ancrage à Sabathé à aujourd’hui en passant par l’ère sud-africaine de Jake White…

C’est hallucinant. Nous, les anciens, on est très fiers de partir sur cette belle image de Montpellier. On s’est toujours battu pour défendre ce club, malgré certaines décisions que l’on n’a pas toujours cautionnées. On a toujours voulu changer cette image.

Cela n’a pas dû être simple de prolonger l’aventure avec le MHR à l’époque où vous ne reconnaissiez plus votre club…

Le noyau que l’on formait avec les autres joueurs était tellement soudé qu’on voulait changer les choses. L’autre truc qui m’a toujours animé, c’était de faire partie des premiers à ramener le Brennus à Montpellier. Je me sentais bien dans cette ville, dans ce club où j’étais respecté et entendu. Je n’avais pas envie de changer cette vie, même si on a vécu des moments vraiment difficiles comme en 2018-2019. à l’époque des réunions de joueurs chez le président… il y a eu des trucs de fou dans ce club, mais cela nous a aussi animés.

À l’issue de la finale, Jean-Baptiste Elissalde nous avait parlé de votre relation. Pourriez-vous nous en parler à votre tour ?

On se connaît depuis tellement longtemps… On est Rochelais, il a vécu dans ma rue, nos parents se sont côtoyés en tant que joueur et entraîneur… Je suis très ami avec son cousin, aussi, donc j’allais chez ses grands-parents le dimanche pour manger le poulet. Je lui renvoyais des ballons quand il était pro au Stade rochelais… C’est l’emblème du club, celui qui a le plus percé. C’était mon modèle. Je me suis inspiré de lui pour le jeu. Ce titre, c’est un joli clin d’œil. En 2011, il était venu me consoler quand Toulouse avait gagné. On a toujours eu une relation de confiance. Après, c’est chien et chat. On peut se permettre de se faire et de se dire des choses que l’on n’oserait pas si on ne se connaissait pas aussi bien. Je pense que mon départ l’a atteint aussi, parce qu’il voulait que je reste…

Ce fut dur de lui annoncer votre départ ?

Je lui ai annoncé en personne, et en premier que j’allais à Toulon. En suivant, je l’ai annoncé au club. Dur ? J’avais fait mon choix… Mais il a apprécié que je lui annonce en premier. Comme je vous le dis, on peut se permettre de se dire beaucoup de choses sans avoir de rancœur. C’était normal que je le fasse. Il a compris mon choix parce que je lui ai expliqué toutes les raisons qui me poussaient à le faire. J’aurais finalement pu rester à Montpellier, mais j’avais vraiment envie de découvrir autre chose. Et d’aller à Toulon…

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Simon VALZER
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