Entretien - Xavier Garbajosa (Lyon) : « In fine, seuls les joueurs ont la réponse au fond d’eux »

  • Nommé à la tête du Lou en février dernier, pour prendre la suite de Pierre Mignoni, Xavier Garbajosa a débuté sa mission à Lyon (photo de gauche). Une ville qu’il avait découverte avec les Barbarians, en novembre 2021 (photo de droite) et qu’il avait particulièrement appréciée.
    Nommé à la tête du Lou en février dernier, pour prendre la suite de Pierre Mignoni, Xavier Garbajosa a débuté sa mission à Lyon (photo de gauche). Une ville qu’il avait découverte avec les Barbarians, en novembre 2021 (photo de droite) et qu’il avait particulièrement appréciée. Lou Rugby - Lou Rugby
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Manager sportif de Lyon - C’est au terme d’une nouvelle intense journée de travail, dans la fournaise de la capitale des Gaules, qu’il nous a reçus pour sa première longue prise de parole. De ses réflexions au sujet de son échec montpelliérain aux tuiles de dernière minute constatées au sein de son effectif, de ses convictions sur le jeu à celles qu’il développe comme manager, « Garba » n’a éludé aucun sujet pour s’ouvrir quant à la saison à venir, dont les premières semaines s’annoncent symboliquement très chargées en ce qui le concerne...

On a coutume de dire que toutes les préparations estivales se ressemblent. Mais après deux ans d’inactivité, celle-ci n’est-elle pas un peu différente, en ce qui vous concerne ?

Ce sont souvent les mêmes protocoles et les mêmes charges d’entraînement qui reviennent, oui… L’important, c’est de tirer les enseignements du passé, des choses bonnes ou moins bonnes qu’on a vécues, pour en tirer la quintessence. Ça s’appelle l’expérience. J’ai la chance d’être tombé à Lyon sur un groupe mature, qui aime travailler et dont les leaders ont la capacité de faire savoir quand les joueurs évoluent dans le dur ou à la limite. On sait bien que la préparation parfaite n’existe pas. Il y a toujours des paris ou des arbitrages à faire auprès des garçons. Et comme eux-mêmes ne connaissent pas forcément leurs limites, on est amené à les titiller. En échangeant, pas en imposant. Sur le fil du rasoir, on a vite fait de basculer du mauvais côté lorsqu’on impose. C’est aussi quelque chose que j’ai appris. Et on sait très bien ce qui peut se passer quand on se retrouve trop tôt avec des garçons blessés…

Au sujet des blessures, votre intersaison a déjà été marquée par les mauvaises nouvelles, à savoir les longues absences à venir de Sopoaga et Bamba. Comment les avez-vous vécues ?

Avec l’expérience, on accepte de ne pas tout maîtriser, qui plus est lorsqu’on arrive dans un nouvel environnement. Ces deux joueurs traînaient depuis un certain temps des blessures et au lieu de s’estomper, celles-ci se sont aggravées. Au point que seule la chirurgie pouvait être réparatrice après des mois de méthode douce et une longue période de soins « palliatifs ». Il n’y avait plus vraiment d’autre choix possible.

Comment en êtes-vous venu à prendre ces décisions ?

Lima Sopoaga traînait cette blessure au genou (tendinite du tendon rotulien, N.D.L.R.) depuis son arrivée la saison dernière. Il n’a jamais vraiment franchi toutes les étapes en matière de rééducation. À son sujet, mieux valait probablement effectuer un pas en arrière et lui donner les moyens de retrouver son intégrité physique à 100 %. Quant à Demba, je vous avoue que ce n’était pas prévu, surtout pas à ce poste-là et encore moins à ce moment-là. Il est parti en tournée avec les Bleus et pendant ses vacances, il est passé au club avec ce mal de genou récurrent qui l’empêchait de voir sereinement la suite. Il a passé pas mal d’examens et les conclusions étaient qu’au-delà des intérêts immédiats, pour la pérennité de sa carrière, il fallait également passer par la chirurgie (il a été opéré au niveau des cartilages du genou, NDLR). Il sera absent au moins six mois.

Le coup est tout de même rude à encaisser…

C’est une perte majeure, Demba est un garçon important du système. Mais c’est d’abord pour lui que le coup est rude. Comme pour tous les internationaux qui ont pour objectif de disputer une Coupe du monde, cette opération arrive à un moment charnière. Mais il a pris cette décision en son âme et conscience, après avoir beaucoup échangé avec notre staff médical et moi-même. Mieux vaut un joueur frais et en pleine capacité de ses moyens à son retour qu’un garçon diminué, incapable de donner le meilleur de lui-même. En son absence et celle de Lima, il s’agira de faire corps. Mais je crois ce groupe capable de lutter pour les mettre dans les meilleures conditions à leur retour.

Ces absences se situent à des postes particulièrement sensibles, ouvreur et pilier droit…

C’est bien la difficulté. Si tu perds un ailier ou un centre, même s’il n’y a pas non plus pléthore sur le marché, tu peux plus facilement te pencher sur un jeune. Avec les blessures de Lima puis Demba, le premier questionnement du staff a été de savoir si un jeune du centre de formation pouvait intégrer le groupe. L’interrogation n’était pas de savoir si le jeune en question pouvait apporter une plus-value, mais d’abord de ne pas mettre en jeu son intégrité physique. Et il s’est très vite avéré qu’en raison des blessures aussi chez nos jeunes, nous n’avions pas ce qu’il faut en magasin. Nous avons donc été obligés de solliciter des profils étrangers. J’ai eu un peu plus de temps pour anticiper le dossier Fletcher Smith, et notre chance a aussi été qu’il était en vacances en Croatie. Par contre, pour Demba, nous sommes encore en recherche active. Nous avons d’abord sollicité certains clubs de Pro D2, pour voir s’ils souhaitaient permettre à un de leurs forts potentiels de vivre une expérience de haut niveau. Sauf que, même si l’idée était sympa, la faisabilité était compliquée en raison d’un timing quelque peu tardif. Là encore, on n’avait pas vraiment d’autre choix que de se tourner vers les solutions étrangères. Elles ne sont pas légion.

Vous disiez à la reprise être encore « en période d’observation ». Quand entrerez-vous dans l’action ?

Dans l’action, j’y suis déjà au quotidien avec les coachs. J’ai la chance d’être entouré de garçons qui connaissent parfaitement les joueurs et le club, c’est un gain de temps exceptionnel. Nous portons en outre une même vision rugbystique, malgré quelques convictions parfois différentes. Notre richesse réside là : l’essentiel n’est pas d’avoir la pensée unique, mais de pouvoir mettre au débat certaines idées, certains arbitrages, certaines évolutions de notre jeu. Je découvre un peu tout ça : échanger, écouter, transposer, parfois laisser les choses se faire pour constater qu’elles fonctionnent. Manager, c’est très différent d’entraîner. Le plus important, ce n’est pas que je monopolise la parole, mais que l’équipe gagne. Bien sûr que mon rôle consiste à prendre des décisions, mais il est surtout de garantir que chacun puisse donner le meilleur. Chacun doit pouvoir s’exprimer dans un cadre défini et y prendre du plaisir, que ce soit au niveau des joueurs ou du staff.

Dans votre passé de joueur, étiez-vous superstitieux, sensible aux « signes » du destin ?

Quand tu es compétiteur, il y a toujours un peu de superstition. Quand tu enclenches une dynamique, même si tu ne sais pas comment tu as fait, la seule chose qui te fait flipper est qu’elle s’enraye. Ces fameux petits signes, on s’y attache toujours. Tout un tas de paramètres qui peuvent te faire tomber dans la superstition. La façon dont tu vis tes propres expériences, ta capacité à te remettre en question… Il y a aussi la peur de l’échec, parce que l’échec permet de générer une introspection et de faire évoluer tes convictions, de comprendre que, parfois, ce que tu croyais indispensable ne correspond pas aux garçons avec lesquels tu évolues.

Nous vous posions la question car votre arrivée à Lyon est riche en petits signes du destin. Vous avez par exemple dirigé votre dernier match avec les Barbarians à Lyon en novembre, alors que rien ne vous destinait à ce moment à rejoindre le club… Aviez-vous ressenti quelque chose, ce jour-là ?

Oui, clairement. (sourire) Votre question est amusante car, pour l’anecdote, juste avant de répondre à la sollicitation de Patrice Collazo et Vincent Merling, la première personne qui m’avait soumis une offre pour entraîner était Yann Roubert… J’en ai encore la trace sur un papier, que j’ai conservé. Je ne regrette absolument pas d’avoir rejoint La Rochelle à l’époque, mais c’est vrai que le clin d’œil est tout de même assez rigolo. Et pour revenir à ce match des Barbarians, ce qui m’a marqué, c’est que tout était beau. On avait passé une super semaine avec de bons mecs, une bonne équipe. On n’avait vraiment pas beaucoup fait de rugby, la seule combinaison qu’on avait bossée était passée comme dans un livre. (il marque une pause) Parfois, tu passes trois ans à mettre une combinaison en place et tu ne parviens jamais à la faire sur le terrain. Jamais au bon moment, jamais dans le bon timing… Là, on l’a répétée deux fois à un entraînement – et encore, il fallait faire gaffe parce que les garçons ne s’étaient pas couchés tôt – et tout a roulé. Il y a vraiment eu pendant le match un sentiment euphorique. J’étais très loin de signer ici, il n’y avait encore aucun contact. Mais il s’est passé un truc qui m’a marqué, sur et autour du terrain. La ferveur et l’ambiance qui règnent au Matmut Gerland sont hyperaddictives, qui symbolisent bien ce club « famille ». On sent que le public lyonnais commence à s’amouracher du Lou, que le titre de l’an dernier peut être quelque chose de fondateur. Aujourd’hui, plus que jamais, ma mission est de prolonger tout ça.

Au rayon des symboles, il y a aussi votre seul match amical contre Montpellier, ou votre premier match à domicile contre La Rochelle…

Tous ces trucs peuvent être vécus comme des symboles. Le problème des symboles, c’est qu’ils peuvent aussi être défavorables et qu’à partir de là, c’est la cascade. Par exemple, je me suis fait dégager de Montpellier le jour où Toulouse est venu gagner chez nous. Si on parle de symboles, ça donnait un peu l’impression de s’être fait tuer par le père… Donc oui, ces symboles existent. Le chemin peut paraître tracé par la force des choses. Certains parleront de hasard, mais comme je ne crois pas au hasard…

Vous avez vécu le titre du MHR en tant que consultant pour Canal +. Comment l’avez-vous perçu ?

Lorsqu’on participe à un projet, c’est toujours dans l’optique de gagner quelque chose. J’étais convaincu qu’avec un peu de temps, le MHR avait une vraie chance d’y parvenir. Donc, forcément, je n’ai pas été surpris. Le recrutement auquel j’avais participé à l’époque avec Philippe Saint-André me semblait intelligent ; les jeunes que nous avions lancés comme Louis Foursans ou d’autres se sont montrés capables, avec un an de maturité supplémentaire, de gagner des matchs et des points en l’absence de Garbisi ou de Pollard. Cela a permis au club de conserver une dynamique lorsqu’il mettait au repos ses éléments clés et d’arriver frais pour les phases finales. À partir de là, les planètes se sont alignées. Même en l’absence de joueurs comme Cobus Reinach ou Paul Willemse. Les connexions qui existaient dans le vestiaire entre les joueurs leur ont permis de ne pas douter, de croire en leur rêve et de le réaliser. Donc, chapeau. Après, à titre personnel, ce succès de Montpellier me renvoyait aussi forcément à d’autres choses…

Lesquelles ?

Quand tu te dis que cette équipe est championne alors que tu as participé à la construire et que tu en avais pratiquement 80% entre les mains deux ans plus tôt, ça force à se questionner, à tirer un bilan de toi-même. Il y a eu de bonnes choses de faites, certes, mais il y a forcément eu des erreurs de commises. Je n’ai pas honte de l’admettre. La réussite de Montpellier l’an dernier a souligné les manques que j’avais à la tête de cette équipe, mais aussi les bonnes choses que nous avons mises en place à l’époque et qui ont peut-être participé, très modestement, à ce titre-là. Ce sont des choses qui ont peut-être été mises en place de façon trop autoritaire de ma part, à l’époque. Notamment en termes de préparation physique. Vous savez, la réussite, c’est tellement multifactoriel, ça peut prendre tellement de temps… Bien sûr, il ne faut pas non plus que cela en prenne trop, car les présidents et les actionnaires n’aiment pas ça. Mais si tu veux gagner du temps, il faut aussi être capable d’en prendre pour bien faire les choses.

Quoi qu’il en soit, Montpellier constitue aujourd’hui un superbe exemple à suivre pour le Lou, qui a réussi à surfer sur la vague du Challenge jusqu’au Brennus un an plus tard…

(il coupe) Ça serait quand même aller beaucoup trop vite en besogne que de penser que, parce que le Lou a gagné le Challenge, il va aussitôt imiter Montpellier la saison suivante. Le titre de l’an dernier a été une belle récompense du travail fourni par Pierre Mignoni auprès de cette génération dorée issue du club, qui a offert au Lou une véritable identité. Maintenant, de deux choses l’une : soit on se contente de ce titre, soit on s’en sert comme d’un tremplin. Le problème, c’est que tu peux imposer des objectifs en tant que président ou manager, mais que tu ne les atteindras pas sans l’adhésion profonde du groupe. In fine, seuls les joueurs ont la réponse au fond d’eux. Mais pour avoir vécu en tant que spectateur lambda le succès au Vélodrome l’an dernier, je pense que les joueurs ont encore en bouche ce bon goût de la victoire et veulent le retrouver.

Pour en finir avec les symboles, Lyon sera la première équipe française à se déplacer en Afrique du Sud dans le cadre de la Champions Cup, chez les Bulls d’un certain Jake White. Comment appréhendez-vous cette échéance ?

Rugbystiquement, c’est un bon révélateur pour nous. Un vrai test de personnalité et de caractère, car nous serons les premiers à nous déplacer là-bas et qu’il y aura un vrai objectif de performance, avec une grosse part d’inconnue. La seule certitude, c’est que nous allons tomber sur un adversaire qui va nous proposer un rugby différent de celui auquel nous avons l’habitude d’être confrontés. Ça s’annonce très intéressant. Quel sera notre comportement dans un contexte différent, face à un adversaire différent, loin de nos bases, avec un départ une semaine avant dans un pays qu’on connaît finalement peu ? Je trouve que c’est une chance immense, une façon de créer quelque chose, de trouver un nouvel objectif commun après une dizaine de rencontres de championnat.

D’un point de vue « philosophique », comment accueillez-vous l’arrivée des Sud-Africains en Europe ?

Je n’ai pas envie d’entrer dans la polémique du « pour ou contre les Sud-Africains en Europe ». Cela suscite un débat, très bien. Mais ce qui m’intéresse, c’est de jouer un match de rugby face à une province d’une nation majeure. C’est une façon de s’étalonner. Si nous avons la capacité de batailler et d’accrocher un résultat chez les Bulls, alors nous pourrons le faire partout. Ensuite, on ajustera, notamment lorsqu’il s’agira d’affronter les Saracens. On en revient à notre public mais à mes yeux, il ne pouvait pas y avoir meilleur tirage pour susciter l’intérêt des gens.

Vous parliez d’un test de caractère. Pour une équipe comme Lyon qui traîne encore cette réputation de « gentille », cette confrontation avec les Bulls peut-elle créer un dernier déclic ?

Tout peut y contribuer. Ce tirage en Coupe d’Europe, l’âpreté du Top 14. Plus que jamais, on doit avoir conscience que rien ne sera facile, que chaque match sera une épreuve et qu’il faudra se donner chaque semaine les moyens de faire mieux que la semaine d’avant. Pour nous, le staff, il est important de faire prendre conscience aux joueurs que le moindre point est important, que la qualification peut se jouer à un bonus près. On peut perdre un point un jour, mais il faut faire en sorte de le rattraper dès la semaine qui suit, sous peine d’ouvrir le compteur du crédit. Ça peut paraître bateau mais chaque match, chaque semaine, chaque point aura son importance.

En tant qu’observateur privilégié du jeu, vous avez forcément constaté que les règles ont fait entrer le rugby dans un cycle très « défensif ». En tant que manager, comment tenir compte de ces critères de performance tout en ne reniant pas ses convictions profondes ?

On peut avoir des convictions, mais la priorité c’est d’être efficient. Aujourd’hui, le constat est clair : les défenses ont pris le pas sur les attaques. Quand tu vois ces défenses qui sont très rapidement sur les pieds, qui imposent une énorme pression au porteur, qui empêchent la deuxième passe ou obligent les attaques à reculer sans cesse le ballon, tu te rends forcément compte que les équipes qui ont envie de déplacer le ballon – hormis peut-être Toulouse que je classe vraiment à part – se retrouvent souvent en difficulté. Mais le but, c’est de marquer plus de points que les autres. Il n’y a jamais eu de point de bonus esthétique.

En conclusion ?

Toutes les formes de jeu peuvent encore gagner. C’est pour ça que, même si j’ai des convictions et que je rêve d’une forme de continuité, je dois aussi me demander si je dispose des joueurs pour l’assumer, et surtout s’ils sont en adhésion avec ce projet. Si on fait le choix de posséder, de déplacer le ballon et les hommes, il faut aussi trouver des solutions pour contourner ces défenses qui gagnent beaucoup de mètres, reculer le ballon sur le plan vertical afin de contourner. Aujourd’hui, les défenses qui font le choix de monter très vite sur des rails ne peuvent pas faire d’autre choix et répondre à une autre situation. À nous de nous adapter à cette donnée. Ce que je souhaite, c’est qu’on travaille à 80 % sur notre jeu, notre identité, notre culture et qu’on conserve 20 % d’adaptabilité pour faire face à des situations que nous n’avions pas prévues. Être conscients de nos forces et les utiliser à bon escient. Rendre les joueurs acteurs, en somme.

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