Geoffrey Sella chasse ses démons

  • Geoffrey Sella vit aujourd'hui de sa passion musicale après des moments sombres dans le rugby professionnel.
    Geoffrey Sella vit aujourd'hui de sa passion musicale après des moments sombres dans le rugby professionnel. Icon Sport - Icon Sport
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Ancien centre Le 23 décembre dernier, lors de la publication de « stories » sur le réseau social Instagram, Geoffrey, fils du légendaire Philippe Sella, dévoilait aux yeux du monde son mal-être. Une souffrance due aux nombreuses séquelles liées à sa carrière de rugbyman, marquée par de nombreux K.-O. et une retraite prématurée. Contacté après ces révélations, l’ancien Massicois avait accepté de confier son histoire. Mais de nombreuses fois, la date de l’interview a été repoussée, puisque le principal intéressé ne voulait en parler qu’une fois sa dépression passée. Ce n’est donc qu’à la mi-août que finalement, qu’il décrochait au téléphone pour se livrer.
 

En période de fêtes de fin d’année, les gens sont généralement habités par une sorte de bonne humeur. Une véritable joie, provoquée notamment par le fait qu’il s’agit de dates où familles et amis se réunissent pour partager des moments ensemble. Mais peu avant Noël, Geoffrey Sella n’avait lui pas le moral. L’ancien centre de Massy et de Biarritz a, cet hiver, traversé une longue et difficile phase de dépression. Cette dernière était le fruit de quatre années de galère, pour celui qui avait dû renoncer aux terrains prématurément en raison de son état de santé, après de nombreux K.-O. subit en pratiquant le sport qu’il aimait. « Ça va mieux, tenait d’emblée à rassurer celui qui n’hésite plus à se confier sur son calvaire quotidien. Je peux dire que la dépression, c’est complètement derrière moi. J’ai tout de même un suivi régulier parce que dès qu’on se sent un peu trop bien et qu’on se laisse aller, on est vite rappelé à l’ordre. » Le 23 décembre dernier, alors qu’il est au bout du rouleau, Geoffrey Sella s’était emporté sur le réseau social Instagram. Il révélait souffrir de nombreuses séquelles de son passé de rugbyman, aussi bien sur le plan physique que psychologique. À ce texte, qui ressemblait à un véritable appel à l’aide, il joignait une photo d’un rapport médical, attestant que le bonhomme était en incapacité de travail à 25 %. Il expliquait : « Il y avait de la colère, parce que mon dossier médical pendant trois ans, ça a vraiment été la m****. J’arrivais à un moment où j’étais vraiment au fond et j’étais épuisé. J’avais l’impression d’être laissé tomber par les organismes comme la sécurité sociale. C’est un combat permanent et quand on est fatigué, on essaie de faire avancer les choses. Et c’est pour cela que j’ai fait ces publications. Mais depuis, j’ai un gros suivi avec un psychologue et un orthophoniste et j’ai des traitements. C’est ce qui me permet d’aller mieux petit à petit. Mais il ne faut pas lâcher. »


Quatre K.-O. lors de sa dernière année à Massy

 

Au menu des symptômes que subit quotidiennement le presque trentenaire, il y a forcément la dépression, mais aussi des douleurs cervicales, des insomnies, des troubles du comportement, de l’attention et un arrêt total du sport. « Au quotidien, je suis passé par plusieurs étapes. Il y a eu un côté de dépression qui a amené que cet hiver, je sois un peu au fond du gouffre. Je ne comprenais pas trop ce qui m’arrivait, j’avais des sautes d’humeur, j’étais fatigué tout le temps, anxieux. Je n’arrivais pas à accepter le fait de ne plus pouvoir faire de sport, sans parler d’être sportif de haut niveau. J’étais devenu complètement sédentaire. Le moindre effort était atroce, pendant trois jours, je ne bougeais pas. Après, j’ai des troubles de l’attention, sur lesquels je bosse encore. » Alors qu’il tentait d’expliquer les détails de ses traitements, Geoffrey Sella nous confiait alors soudainement ne plus savoir où il voulait en venir. « Là, je suis en train de perdre un peu le fil, confessait-il avec un rire nerveux. C’est parce que j’ai beaucoup de choses en tête et j’ai du mal à trier les informations. Là clairement, dans la discussion, je le ressens. » Des symptômes qui lui étaient inconnus avant sa carrière et qui sont, c’est certain, dues aux nombreuses commotions subies sur le terrain. C’est sous le maillot de Massy, en Pro D2, qu’il a été le plus sujet à ce genre de blessure. « J’avais pris quatre K.-O. la dernière année, ça avait été infernal. Après cela, je n’ai jamais eu l’impression de retrouver mon plein potentiel donc j’avais du mal à aller m’entraîner. Sur le terrain, j’avais de la nervosité, des absences au niveau de l’attention, notamment sur les phases défensives. Et surtout, j’avais des sautes d’humeur. J’en avais parlé avec un coach des trois-quarts à Massy, qui m’avait dit qu’à l’entraînement, je pétais les plombs parce que je ne comprenais pas une consigne. Je n’essayais pas de le masquer, et je pense même que ces signes d’agacement, c’était un peu des appels à l’aide. » Plus lui-même, Sella décidait alors à 27 ans de faire une pause dans sa carrière, sans savoir à ce moment-là que jamais il ne regoûterait au rugby en professionnel. « À un moment j’ai dit stop. Je me suis dit peut-être six mois, huit mois ou un an et que je pourrais reprendre après. Le rugby, c’est ce qu’on aime faire depuis tout petit, on a envie d’en faire quel que soit le niveau. Pas d’arrêter comme ça, du jour au lendemain. »



« Je prends plus de plaisir à regarder un concert qu’un match de rugby »

 

Bien que ce soit le sport qu’il ait toujours pratiqué, et ce qui l’a fait vivre pendant une dizaine d’années, celui qui est formé à Agen révélait ne plus être mêlé au rugby aujourd’hui. Pire, il ne le regarde même plus et dit s’être lassé de tout cela. « Pendant trois ans, je ne me sentais pas très bien quand je regardais le rugby. Tu as toujours envie d’être sur le terrain. Je pensais que j’y reprendrais goût quand ça irait mieux mais ça ne fait que deux mois que ça va mieux, je n’ai pas trop eu l’occasion de voir des matchs. Je regarde avec les potes quand ils regardent, mais tout seul, je ne regarde pas un match. J’ai d’autres intérêts aussi comme la musique. Je prends plus de plaisir à regarder un concert qu’un match de rugby. » Malgré cela, Sella n’a aucune amertume envers le rugby et ne regrette pas son passé de rugbyman. S’il confie aujourd’hui son expérience, c’est avant tout pour montrer à d’autres joueurs dans cette situation qu’ils ne sont pas seuls, et que des moyens d’accompagnement existent. « Même si aujourd’hui, je me suis écarté du rugby, c’est un sport que je conseille à tout le monde. Je ne regrette pas mon passé de rugbyman. On sent bien que les mentalités ont déjà changé au niveau du suivi et de la prise en charge des joueurs. Le but ce n’est pas de faire peur aux gens avec mon expérience mais que certaines personnes impliquées dans le dossier apprennent et évitent de faire les mêmes erreurs pour permettre au prochain joueur d’être pris en charge et d’être complètement protégé. C’est pour faire avancer les choses. »


« Sexton ? C’est inquiétant »

 

D’autant plus qu’il est loin d’être le seul joueur à avoir eu affaire aux commotions cérébrales et à des souffrances post-carrière. Il y a quelques mois, l’ancien All Black Carl Hayman s’était par exemple confié sur sa démence. Parmi les joueurs en activité aussi, certains cas inquiètent comme Beauden Barrett, victime de nombreux K.-O. l’année passée, et Jonathan Sexton. Sella avait d’ailleurs ouï-dire des déboires de l’ouvreur irlandais. « J’en entends parler parce que mes potes m’envoient les vidéos à chaque fois. Je ne dirai même pas que c’est triste parce que je ne suis personne pour juger son cas. Mais je n’aimerais pas être à sa place dans quelques années, même si peut-être qu’il ira bien. C’est inquiétant. Après, c’est son choix, il faut le respecter, même si je trouve ce choix… bizarre. Je pense que chacun voit le danger différemment. Il ne mérite pas de finir avec de la démence, comme Carl Hayman ou autres. C’est complexe les commotions. »
 

Une reconversion dans la musique

 

Désormais bien plus tranquille, même si toujours méfiant, Geoffrey Sella se rendait compte de ce qu’il endurait et du soutien qu’il a eu lorsqu’il était au plus bas. « Si je vais mieux, c’est grâce à tous mes amis, à ma famille. Et il y a eu une personne clé en plus, c’est Jérôme Thion qui m’a vu sur un rendez-vous pour organiser des événements dans son restaurant. Et à ce moment-là, il m’a dit que ça n’allait pas du tout. Il m’a pris par la main et m’a mis en relation avec beaucoup de personnes pour bénéficier d’un suivi psychiatrique que je n’avais pas avant. C’est aussi beaucoup grâce à lui que j’ai passé le cap et je ne l’en remercierai jamais assez. C’est quelqu’un qui est très important pour moi. » Aussi, l’ancien centre a décidé de se reconvertir dans la musique. Tantôt producteur, tantôt DJ ou créateur, celui qui s’est retrouvé dans la house* veut désormais se libérer de ses tortures et travailler sereinement. « J’ai créé ma boîte de production donc c’est beaucoup d’événements et je travaille avec les marques et les restaurants. Je fais également DJ, j’ai mixé au festival Garorock à Marmande. Enfin, je suis en train de bosser sur mon projet perso, qui est de sortir six titres avant la fin de l’année. Ils vont représenter ce par quoi je suis passé lors des quatre dernières années. Ça va me permettre de boucler la boucle avec le rugby et de passer à autre chose. Ça me permet de m’évader complètement. » En plein travail avec la période estivale, Geoffrey Sella a maintenant enfin la tête remplie de bonnes choses et tente d’oublier petit à petit ses démons.

 

* Style de musique électronique qui reprend les codes de la pop, du jazz et du disco.

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Yanis Guillou
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