De Wallis-et-Futuna à Grenoble jusqu'au XV de France, l'histoire de Manae Feleu

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La troisième ligne de Grenoble Manae Feleu a fêté samedi sa cinquième sélection contre les Fidji. Cette jeune femme férue de sports et native de Futuna nous conte sa rencontre avec notre jeu, son séjour de trois ans en Nouvelle-Zélande ainsi que le rugby dans son île où elle a formé une improbable charnière avec... l’actuel centre du XV de France, Yoram Moefana. Rencontre.

Quand on rencontre pour la première fois Nisie Feleu (prononcez "Nissié Féléou"), le papa de Manae, on se dit aussitôt qu’on a à faire un redoutable ancien rugbyman. Mâchoire carrée, torse de buffle, tatouages omniprésents, épaules larges, le Futunien vous toise du haut de son mètre quatre-vingt-dix. On imagine aussitôt un troisième ligne, dur comme un roc, qui sonnait ses adversaires par ses plaquages appuyés. Et on comprend mieux pourquoi sa fille adorée en fait de même aujourd’hui en Élite 1 et en équipe de France. Sauf qu’il n’en est rien : «Je n’ai jamais été très rugby, lance le golgoth du Pacifique. J’ai fait beaucoup d’athlétisme. Du décathlon précisément et j’ai même joué en Nationale 2 en volley-ball. Ma femme faisait de l’heptathlon, on s’est rencontrés à l’Ureps (ancienne appellation des UFR Staps aujourd’hui) de Dijon.» «On avait envie de faire beaucoup de sports en même temps !» reprend Valérie, petit bout de femme aux cheveux blonds frisés et épouse de l’armoire à glace polynésienne qui se trouve en face de nous : «Aller sur un terrain pour ne faire que courir, très peu pour moi !» s’exclame-t-il. De leur union sont nés quatre adorables (ou redoutables, c’est selon) bambins : Niue, le frère aîné qui joue aujourd’hui en Fédérale 1 à Nuits-Saint-Georges, Manae, Teani qui joue avec sa grande sœur en Élite 1 à Grenoble, et Assia, 10 ans. Et puis le rugby a fini par venir à Nisie : «Je m’y suis mis avec la Coupe du monde 1991. Un copain samoan m’a fait découvrir. J’ai joué numéro 7, mais seulement deux ou trois ans. J’ai "joueoté", on va dire…»

Feleu et son père, Nisie.
Feleu et son père, Nisie.

«Les garçons ne voulaient pas plaquer, moi j’adorais ça»

S’il ne fut pas un aussi grand joueur de rugby que son apparence le suppose, Nisie Feleu fut en revanche un acteur majeur du développement du rugby à Futuna : «Avec mon épouse, nous étions les deux seuls profs d’EPS sur l’île. Et on a décidé, comme ça, d’introduire le rugby au collège de la sixième à la troisième. J’ai ensuite créé trois clubs pour pouvoir jouer des matchs et Didier Retière, que j’ai connu à l’Ureps de Dijon m’a pas mal aidé au niveau administratif. J’ai aussi passé mon brevet d’état rugby pour me former.» Niue et Teani ont été les premiers à rejoindre le club fondé par papa, "Afili Rugby" (aujourd’hui appelé Oneliki Rugby Club). Manae, elle, pratiquait d’autres sports : «Je faisais de l’athlé, du volley et du karaté. Mais je me sentais un peu seule, alors j’ai suivi mon frère et ma sœur.» Et là, c’est le coup de foudre : «Dès que j’ai essayé le rugby, j’ai adoré. Surtout plaquer. Je ne comprenais pas trop l’attaque, alors je la laissais aux garçons. C’est ce qu’ils préféraient, ils ne voulaient pas plaquer. Moi ça m’arrangeait ! Je trouvais ça facile de faire tomber les gens, j’aimais ça.» «Grâce au volley-ball, elle avait une bonne manipulation de balle mais tout ce qu’elle aimait c’était plaquer, reprend son père. Elle se moquait d’avoir le ballon, elle voulait juste défendre !» 

Manae feleu assise au premier rang (avec le maillot bleu). Juste au-dessus d'elle, debouts, en débardeur noir et en tee-shirt blanc, on reconnaît respectivement Yoram Moefana et Sipili Falatea.
Manae feleu assise au premier rang (avec le maillot bleu). Juste au-dessus d'elle, debouts, en débardeur noir et en tee-shirt blanc, on reconnaît respectivement Yoram Moefana et Sipili Falatea.

Et la petite brune de distribuer des tubes tous les week-ends, au milieu de quelques autres gamins qui font aujourd’hui les beaux jours du rugby français : «Comme on n’était pas nombreux, on jouait à 7. Tous les samedis, on faisait des tournois et deux fois par an on allait à Wallis pour jouer le grand tournoi qui s’appelait "Le petit motu". C’est là où j’ai joué avec Yoram Moefana, on a gagné ce tournoi en moins de 11 ans. On me faisait jouer 9, et lui 10, on formait la charnière c’était assez drôle. Il y avait Sipili Falatea aussi, mais il était un peu plus vieux que nous.»

De Havelock North à… Dijon

Compétiteur féroce, Nisie comprend toutefois vite que les tournois locaux ne vont pas suffire pour faire progresser ses ouailles : «Pour aller plus haut, il fallait que l’on sorte de notre île. On est allé en Nouvelle-Calédonie, puis en Nouvelle-Zélande. Et là on a vu la différence, on a beaucoup appris. Ici, j’ai rencontré beaucoup de gens, échangé avec eux, ils sont venus nous voir, on a même gagné quelques matchs ici.» 

La connexion néo-zélandaise est faite. Dans la foulée, l’aîné Niue décide de faire un échange scolaire avec un établissement néo-zélandais de Havelock North, une petite ville de 15 000 habitants située sur la côte est de l’île du Nord, juste en dessous de Napier. Et en installant son frère, Manae a un nouveau coup de foudre : «Quand j’ai visité son établissement, j’ai eu envie de faire la même chose. Tout me plaisait : le sport tous les jours, l’internat avec des maisons qui font des compétitions entre elles, un peu comme dans Harry Potter, les uniformes, le choix des matières… Et puis je voulais devenir prof d’anglais, donc ça me permettait de devenir bilingue.»

Feleu au centre avec son équipe de touch rugby à Havelock North.
Feleu au centre avec son équipe de touch rugby à Havelock North.

À cette époque, Manae n’a que 14 ans, et le rugby n’est pas encore sa priorité. Mais il gagne du terrain : «C’est là-bas que j’ai vraiment découvert le rugby à XV. On m’a mis au centre, puis à l’arrière parce que j’arrivais à défendre de grands espaces.» Il l’est devenu quelques années plus tard à son retour en France, à Dijon, terre natale de sa maman, pour y intégrer la fac de médecine. Malgré un premier échec, l’étudiante persiste et décide de reprendre le rugby qu’elle avait momentanément laissé de côté pour étudier ainsi que pour se remettre d’une rupture des ligaments croisés d’un genou. Elle intègre les Gazelles de Dijon qui évoluent en Fédérale 1, ne joue que les matchs à domicile pour réviser et se fait tout de même repérer par la filière fédérale, qui l’invite à rejoindre les moins de 20 ans pour un stage de deux semaines : «Là, je me suis dit que l’occasion ne se présenterait pas deux fois. Tout s’est bien passé. J’ai fait une dernière année à Dijon en intégrant le Pôle France, puis on m’a conseillé d’aller jouer en Élite 1. J’ai hésité entre Lyon et Grenoble, et j’ai choisi Grenoble.»

«J’ai l’impression d’être à la maison ici»

Manae Feleu évolue désormais avec les Amazones de Grenoble et sa sœur Teani, avec qui elle vit en colocation. Elle est également en quatrième année de médecine, et souhaite devenir médecin du sport : «Pour nous, le plus important, ce sont les études, insiste son père. Mais je suis heureux qu’elle connaisse le haut niveau. J’aurais aimé le vivre. À mon époque, il y avait Plaziat et Blondel en décathlon, ils étaient imbattables. Je lui dis que ce qu’elle vit, c’est exceptionnel. Elle se plaignait de ne pas avoir assez joué contre l’Afrique du Sud. Je lui ai répondu : «Tu sais combien de joueuses auraient aimé être à ta place ?» Je suis éducateur avant tout. Je ne veux pas dire aux jeunes que le sport va leur assurer un futur. Une blessure est si vite arrivée… Mais il faut le vivre à fond.» Son père suit son évolution de près, mais laisse sa fille faire son chemin : «À partir du moment où elle a quitté la maison, je n’ai plus interféré dans son rugby. Je ne lui ai jamais dit parce qu’elle ne me l’a pas demandé, mais je trouve qu’elle pourrait être encore plus agressive. Elle l’était davantage avant, elle se jetait sur ses adversaires. Maintenant je la trouve trop réfléchie… Ah ouais, là faut y aller là !» gronde le Futunien, qui l’invite aussi à prendre son temps : «Quand elle m’a dit qu’elle voulait faire la Coupe du monde, je lui ai répondu qu’elle avait le temps. Il faut passer des étapes. Ça fait que deux ans qu’elle joue à Grenoble, elle a fait quelques sélections. Si elle ne la faisait pas, ce n’était pas grave.»

Mais elle y est, en Nouvelle-Zélande. Un pays qui garde une place forcément à part dans son cœur : «J’ai gardé des attaches ici. L’internat, ça forge des amitiés pour la vie. Cette Coupe du monde est spéciale pour moi, je n’avais encore pas eu l’occasion de revenir. J’ai l’impression d’être à la maison ici, c’est comme un retour aux sources.» À ceci près qu’elle y revient avec la tunique de l’équipe de France. Pas mal pour une joueuse dont le rugby a mis longtemps à devenir une priorité : «J’ai du mal à réaliser ce qui m’arrive. Quand j’étais au lycée, Kendra Cocksedge (la demie de mêlée des Black Ferns aux 64 sélections et quatre Coupes du monde, NDLR) était venue nous parler. Je l’admirais… Je me disais que je voulais devenir comme elle. Et aujourd’hui, je me retrouve dans le même hôtel qu’elle, et je joue pour la France. Je ne m’étais jamais dit que j’en arriverais là. Maintenant, le rugby est devenu une passion.» Une passion née dans le Pacifique…

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Simon VALZER
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