Top 14 - Bernard Le Roux (Racing 92) se livre : "Pour la première fois de ma vie, j’ai eu peur"

  • À cause de commotions à répétition, Bernard Le Roux doit mettre entre parenthèses sa carrière professionnelle.
    À cause de commotions à répétition, Bernard Le Roux doit mettre entre parenthèses sa carrière professionnelle. Icon Sport
Publié le
Marc Duzan

En septembre dernier, Bernard Le Roux (33 ans, 47 sélections) apprenait de la bouche du neurologue Jean-François Chermann qu’il devait mettre sa carrière entre parenthèses pour les six prochains mois. Comment a-t-il vécu cette annonce ? Où en est-il aujourd’hui ? Et pourra-t-il un jour rechausser les crampons ? Après des semaines de silence, "Bernie" sort de l’ombre…

Vous souvenez-vous du jour où vous avez appris que vous étiez arrêté pendant six mois en raison d’une lourde commotion cérébrale ?

Comment l’oublier ? C’était le 20 septembre dernier, après un match contre Lyon. J’avais au cours de cette rencontre reçu un choc sur le crâne et derrière ça, j’ai eu des maux de tête, des grosses nausées qui persistaient. Très vite, je suis donc parti voir le docteur Chermann (un neurologue, N.D.L.R.). Au fond de moi, je savais que c’était un peu chaud…

Dès lors ?

Étant donné que j’avais déjà fait une commotion quelques mois plus tôt lors d’un match contre La Rochelle, le docteur m’a dit que ça commençait à devenir dangereux, que mon corps et mon cerveau avaient vraiment besoin de repos. […] Vous savez, j’ai une longue histoire avec les commotions… J’en avais déjà fait une dizaine avant celle-là. Mais jusqu’ici, les symptômes avaient toujours disparu rapidement.

Comment avez-vous réagi en apprenant le verdict du neurologue ?

J’ai accusé le coup. Ce fut brutal, violent mais j’ai compris… Le problème c’est qu’après ça, j’ai eu une fasciculation musculaire sur tout le corps : les biceps, les mollets, les pectoraux, les cuisses… Et ça ne me lâchait pas ; ça durait toute la journée…

Qu’est-ce que c’est, au juste ?

C’est une contraction involontaire des fibres musculaires, qui vous fait tressaillir la peau toute la journée. Quand on manque de magnésium, la paupière réagit ainsi par exemple. Bref, tout ça m’a fait très peur… Les tremblements ont duré deux mois.

Que vous a dit Jean-Francois Chermann ?

Il trouvait ça bizarre. Il m’a dit que c’était peut-être le stress mais pour parer à toute éventualité, il m’a fait passer le test de la maladie de Charcot (la maladie neurodégénérative ayant par exemple emporté Joost van der Westhuizen et Doddie Wear). En entendant ça, j’ai paniqué.

Qu’avez-vous fait ?

Comme tout le monde l’aurait fait à ma place, j’ai fait des recherches sur internet. Ça n’a rien arrangé à mes angoisses. Entre le moment où il m’a annoncé ça et celui où le test a eu lieu, il s’est écoulé un mois et dans cette période, j’ai perdu 9 kilos… Je ne dormais plus… C’était un stress de fou.

On imagine, oui…

Je voyais sur le net qu’il y avait dix ans d’espérance de vie au maximum. Alors, je regardais mes enfants (âgés de 15 mois et 3 ans et demi) et c’était insupportable. Par chance, les examens n’ont ensuite rien décelé de particulier : en clair, j’oublie parfois où je pose mes clés, comme tout le monde, mais ma mémoire est bonne, mon cerveau fonctionne bien.

Mis à part les maux de tête et les tremblements, quels étaient les autres symptômes ?

Je dormais très mal… Toute la journée, je me sentais comme au réveil : vaseux, fatigué, cotonneux, de mauvais poil… Ce n’était agréable pour personne. C’est aujourd’hui que je me rends vraiment compte à quel point j’ai été mal, les premiers temps…

Quelle était votre vie pendant la convalescence ?

Les premières semaines, j’ai totalement coupé avec le rugby et j’ai redécouvert les week-ends en famille. Puis petit à petit, je suis revenu au club. Je ne voulais pas rester seul. L’isolement, c’était la pire des choses.

À ce point ?

Oui. Et puis, quand le Racing avait des moins bons résultats, je me sentais coupable : je prenais une place importante dans la masse salariale et ne faisais pas mon boulot, en clair. Ça, je le vivais très mal.

Quelle est la première personne que vous avez appelée le jour où vous avez appris être arrêté pour six mois ?

Ce jour-là, j’étais tout seul en voiture. J’ai appelé mon épouse, puis ma maman et enfin Toto (Laurent Travers). Il était meurtri. Il voulait m’aider. Il voulait que je passe au club, que je ne reste pas tout seul. Mais je ne pouvais pas. Je me suis enfermé à la maison. Je ne pouvais voir personne. Je n’avais jamais été aussi triste.

Avez-vous été soutenu ?

Beaucoup, oui. Jacky (Lorenzetti) m’a tout de suite dit qu’il ne me laisserait pas tomber, qu’il me prendrait avec lui si ça se passait vraiment mal… On a une relation particulière, lui et moi : il me considère comme un môme du club et j’ai toujours tout donné pour le Racing. Il le sait. […] Jacky, il ne nous a jamais considérés comme des produits. On est aussi ses enfants.

Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Après avoir passé quatre mois au repos complet, j’ai repris la musculation, la natation et la course, pour l’instant sans contact. Je suis revenu à 116 kg (son poids de forme) et si je ne suis évidemment pas encore à 100 %, j’espère que ce sera le cas dans quelques semaines. Mais je ferais déjà un très bon joueur de water-polo, croyez-moi ! (rires)

Toutes les douleurs ont-elles donc disparu ?

Depuis un mois, oui. Je peux maintenant soulever des poids sans déclencher d’énormes migraines. Je retrouve le sourire.

À quoi aspirez-vous, désormais ?

Je n’ai pas envie d’arrêter ma carrière là-dessus. Je ne ferai pas n’importe quoi mais si je suis bientôt à 100 %, je ferai quelques matchs. Je veux bien finir, voilà tout. (il soupire) On verra…

Dans les pires moments, avez-vous pensé arrêter ?

Quand j’étais très triste, soit quasiment tous les jours au début, j’ai dit à ma femme que je ne voulais plus mettre ma santé en danger. Et puis trois mois plus tard, quand ç’a commencé à aller mieux, je suis allé voir le docteur du Racing (Sylvain Blanchard) en lui disant que je voulais rejouer tout de suite ! (rires) Il a dû me prendre pour un fou…

Ça vous manque, le rugby ?

Énormément, oui. Quand je vois les grands matchs contre Toulouse, j’ai envie de les rejoindre, de tout renverser… Ça me ronge…

À 33 ans, avez-vous fait le deuil de la Coupe du monde ?

J’étais dégoûté par rapport à ça. En début de saison, j’étais en forme et je me disais : "Donne tout, Bernard ! Va rechercher ce maillot bleu !" Aujourd’hui, il y a 1 % de chance pour que je dispute cette Coupe du monde. Et puis, il y a Thibaud Flament…

Quelle opinion avez-vous de lui ?

C’est un mec en or et un immense joueur. Un joueur plus complet que je ne le suis, aussi… même si en défense, je peux toujours le fracasser ! (rires) Je lui ai en tout cas envoyé un message pour le féliciter, après le Tournoi.

Avez-vous gardé contact avec le staff des Bleus ?

Ils ne m’ont jamais lâché. Karim Ghezal, Laurent Labit, William Servat et Fabien Galthié m’ont très souvent appelé. Ça m’a beaucoup touché. […] Mon amour pour le rugby, je l’ai retrouvé avec cette équipe de France : après 2019, je voulais arrêter ma carrière internationale ; et puis j’ai été pris par l’énergie de cette génération exceptionnelle, par le flux de ce vrai groupe de potes…

Avez-vous parlé avec Virimi Vakatawa, qui a dû mettre un terme à sa carrière pour des problèmes cardiaques, en début de saison ?

J’ai passé énormément de temps avec Viri, oui. […] On a grandi ensemble, au Racing. Dans notre lointaine jeunesse, on a surtout passé quelques belles soirées au Café Oz, à Paris. (rires) Il a fait son chemin, depuis la terrible nouvelle.

En novembre dernier, vous avez tous les deux passé une soirée avec l’équipe de France, à Marcoussis. Pourquoi ?

Pour partager notre expérience avec nos potes, pour leur dire qu’on pensait fort à eux et qu’ils se devaient de profiter de chaque minute sur le terrain parce qu’on ne sait jamais de quoi demain sera fait… […] J’ai aimé que Fabien Galthié me propose de passer à Marcoussis, ce soir-là. Il est quelqu’un que j’apprécie beaucoup. Il est l’un des meilleurs coachs que j’ai jamais eus. Et il a eu beaucoup d’empathie à mon égard.

Vos enfants ont-ils compris que vous ne jouiez plus au rugby ?

Ils sont très petits, encore. Mais quand on va à Paris-La Défense-Arena, ma fille (3 ans et demi) me demande pourquoi je ne suis plus sur le terrain. Puis elle passe vite à autre chose : elle regarde les acrobaties de Mahout (la mascotte du Racing), c’est la seule chose qui l’intéresse ! (rires)

Depuis que vous avez mis votre carrière entre parenthèses, votre ami Wenceslas Lauret porte le casque rouge qui vous était si cher. Comment avez-vous pris cet hommage ?

Son geste m’a ému. […] Nous sommes proches, tous les deux. Wen, il est venu plusieurs fois en Afrique du Sud dans ma famille. Nous serons amis toute notre vie, j’en suis certain.

Vous serez en fin de contrat en juin 2024 : avez-vous déjà réfléchi à l’après-rugby ?

Ces derniers mois, j’ai beaucoup échangé avec les jeunes du club. Je vais voir leurs matchs, je leur donne des conseils et tout ça m’intéresse. Rugbystiquement, je pense être intelligent et connaître pas mal de choses. Serais-je néanmoins capable de transmettre toutes ces informations ? Je ne sais pas. Mais j’y travaille, en tout cas.

Que voyez-vous, en vous retournant ?

Je vois que pour la première fois de ma vie, j’ai eu peur… Je n’avais jamais eu peur comme ça…

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Les commentaires (3)
fojema48 Il y a 2 mois Le 24/03/2023 à 19:12

Un sacré bonhomme, comme le Rugby en révèle souvent !

Josh15 Il y a 2 mois Le 24/03/2023 à 14:03

Bel article, belle personne a qui l'on souhaite d'avoir une belle fin de carriere, et beau comportement des staffs et du club.

MC3612 Il y a 1 mois Le 28/03/2023 à 20:58

@Josh15 100% d'accord