Andrew : «Le Mondial : une échéance majeure»

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    Andrew : «Le Mondial : une échéance majeure»
Publié le , mis à jour

Rob Andrew, désormais dirigeant de la RFU, révèle les clés de la transformation du rugby anglais.

Le 17 octobre 2014, Rob Andrew nous recevait dans son bureau, au siège de la RFU, à Twickenham. C’est ici que se gère le rugby anglais. Chemise blanche, lunettes fines et menton fraîchement rasé, l’ouvreur de légende est toujours impeccable. Il nous a commandé une tasse de café et a fait remplir la sienne, voilée d’un épais nuage de lait, prenant des nouvelles de « son » Stade toulousain. Passées les courtoisies d’usage, le « boss » entrait dans le vif du sujet et détaillait les raisons de sa venue à la RFU, en 2006. «Je sentais venir un danger pour notre rugby. Une situation d’urgence. à l’époque, il y avait de nombreuses tensions entre les clubs et la Fédération. J’étais convaincu qu’il fallait que tout le monde s’asseye autour d’une table pour travailler en coopération. C’était un drôle de projet, à l’époque. Un peu une folie. Mais c’était absolument nécessaire». De quoi s’agit-il ? L’Agreement de 2007, équivalent à notre convention LNR-FFR, est né de cette réflexion. L’entente cordiale, établie entre les clubs et la Fédération, porte aujourd’hui ses fruits. Et si la victoire n’est pas toujours au bout du chemin, le XV de la Rose rivalise systématiquement avec les nations du Sud. Les jeunes Anglais et les féminines sont, quant à eux, champions du monde. Andrew livre ici le discours d’une méthode qui marche.

Accords financiers, formation et mise à disposition des joueurs pour l‘équipe nationale : toutes les problématiques que vous avez balayées, dans l’Agreement de 2007, sont toujours à l’ordre du jour en France. Comment analysez-vous ce retard ?

C’est délicat, pour moi, de juger ce qu’il se passe en France. J’ai trop de respect pour le rugby français. Ensuite, je ne maîtrise pas l’ensemble de vos problématiques. Je connais aussi très bien Philippe Saint-André, ses passages à Gloucester puis Sale… Je sais une chose : les sélectionneurs et les internationaux ont un travail très difficile (il sourit). Il faut les aider.

Vous affirmez que cet Agreement est fait pour améliorer les résultats des deux entités, mais aucun club anglais n’a remporté la Coupe d’Europe depuis 2007. Cet accord n’affaiblit-il pas vos clubs ?

Peut-être, un peu. Et encore, je ne suis même pas sûr que ce soit la véritable explication des difficultés des clubs anglais en Coupe d’Europe. Sur cette période, les provinces irlandaises ont été dominatrices, avec une génération exceptionnelle et un système de provinces parfaitement adapté. Leur championnat permettait en outre de se concentrer sur l’Europe… C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai soutenu les clubs anglais, dans leurs volontés de restructuration des instances européennes (création de l‘EPCR, N.D.L.R.).

La Fédération française ne vous a pas imité…

Là encore, je ne connais pas assez les problématiques du rugby français pour juger. De mon côté, je trouvais leurs revendications justes. Ensuite, si nos clubs ont connu moins de succès, c’est que nous nous sommes confrontés à la puissance financière des clubs français, nettement supérieure à la nôtre. Mais cela n’est pas dû l’Agreement. Regardez les effectifs de Toulon, Toulouse ou Clermont qui comptent plus de 35 joueurs, dont une trentaine sont internationaux. Quand ces équipes jouent à leur meilleur niveau, elles sont très difficiles à battre ! Désormais, nous sommes à nouveau dans une dynamique positive. La saison dernière, nous avons placé trois équipes en demi-finale des compétitions européennes. Cette saison, Northampton, Saracens et Leicester jouent de nouveau le haut du tableau.

L’Agreement sera renégocié en 2015. Que voulez-vous ?

Il n’y aura certainement pas de révolution. Il faut d’abord mener une analyse intelligente de la situation. De ce qui a marché et qu’il faudra conserver. Ensuite, ce que l’on veut apporter. Le cœur des discussions tournera principalement autour de la mise à disposition des internationaux.

Pour aller encore plus loin ?

Un sélectionneur doit avoir les meilleurs joueurs, dans les meilleures conditions. La réduction du temps de jeu en club de ces joueurs et leurs plages de repos seront évidemment au cœur des discussions.

Comment faire plier les clubs ?

La question centrale, c’est le joueur. Un international a le travail le plus difficile. Tout le monde le veut pour lui et à son meilleur niveau. C’est pour cela que ma première mission, à la RFU, a été de rétablir le contact entre les clubs et la Fédération. Chacun a ses intérêts et il faut que chacun cède un peu de terrain pour travailler en bonne intelligence. Dans le monde du rugby, il n’existe pas de système parfait.

Quid du système néo-zélandais, qui produit depuis toujours un rugby dominant ?

Les gens peuvent penser cela. La Nouvelle-Zélande est toujours le modèle, celui que tout le monde veut copier. Mais c’est en fait une erreur. Leur système n’est pas applicable chez nous.

Pourquoi ?

Cela ne nous ressemble pas. Nous sommes issus d’une culture de clubs, certains vieux de 135 ans. Notre héritage est celui-là. Il faut construire dessus et ne surtout pas l’ignorer.

Anglais et Français sont pourtant les derniers à travailler sur des systèmes de clubs. Basculer sur un système de provinces n’est-il pas envisageable ?

Je ne sais pas… (il réfléchit) Personnellement, je n’y crois pas. Pas pour l’Angleterre, ni pour la France. En tout cas, en Angleterre, nous avons pris le chemin inverse. Celui de respecter l’héritage de nos clubs centenaires. Leur culture, leur histoire et leur identité. Ce n’est pas seulement une contrainte. C’est même une énergie extraordinaire pour nous, à condition que chacun comprenne que les intérêts sont compatibles. C’est un défi immense mais je ne vois pas d’autres solutions. Et puis, ne rêvons pas, le système centralisé des Néo-Zélandais ou des Australiens comporte lui aussi de nombreux problèmes.

Venons-en à la formation. Il est difficile de croire qu’avec un seul investissement financier décidé dans l’Agreement (1), on devient double champion du monde junior…

Cela n’a évidemment pas été si simple. Nous avons énormément travaillé sur la formation. Quand je suis arrivé à la RFU, l’Angleterre n’avait jamais été en finale d’une Coupe du monde de jeunes. Contre la Nouvelle-Zélande en 2008 et 2009, nous perdons par quarante points d’écart. En 2011, en Italie, nous avons à nouveau perdu face à la Nouvelle-Zélande. Mais il n’y avait plus que onze points d’écart (33-22). Nous nous rapprochions. Dans cette équipe, il y avait Owen Farrell, George Ford, Joe Launchbury, Mako et Billy Vunipola… Pour en arriver là, il a fallu se poser les bonnes questions.

Lesquelles ?

Physiquement, nous n’étions pas compétitifs. En rugby, si vous êtes battu physiquement, vous n’avez pas la moindre chance. Vous explosez, quel que soit votre talent. De 2006 à 2008, nous avons essentiellement travaillé sur les programmes de préparation physique de nos jeunes, de manière à pouvoir relever le défi des Néo-Zélandais, des Australiens et des Sud-africains. La fin de ce travail correspond avec nos premières finales mondiales. Mais nous étions encore assez largement battus. Nous sommes entrés dans un deuxième cycle de travail, autour d’un autre manque : la technique individuelle de nos jeunes n’était pas assez performante. Nous rivalisions désormais physiquement, jusqu’à parfois être dominateurs en conquête. Mais dès que nous perdions un ballon : essai pour l’adversaire. Nous avons donc axé notre travail sur l’entraînement de nos jeunes à la prise de décisions et aux aptitudes techniques individuelles. Et, là encore, cela paie : nous disposons aujourd’hui de joueurs plus à l’aise techniquement. Mais, j’y reviens : si nous y parvenons, c’est parce que nous avons laissé nos querelles de côté pour nous asseoir autour d’une table. Et décider, ensAemble, du travail à fournir en collaboration entre les academies (2) et les sélections.

Cela paraît simple…

Croyez-moi, ça ne l’est pas. C’est un effort quotidien. Mais je crois que nous avons réussi à convaincre les clubs qu’il est plus important de développer ses propres jeunes, plutôt que de recruter à l’étranger. La fierté du « fait maison » est un sentiment très présent, aujourd’hui, dans le rugby anglais.

Votre propos se heurte directement à l’autorisation d’un second « marquee player » (3), dès la saison prochaine dans les clubs…

Je ne le vois pas comme un problème majeur. (il marque une pause) C’est une question d’équilibre. Je travaille à la RFU mais je souhaite que nos clubs soient le plus haut possible dans la hiérarchie européenne. Parce que j’y trouve aussi un intérêt : mes jeunes jouent de grands matchs, à forte pression, et se forgent une solide expérience. C’est essentiel pour leur développement qu’ils jouent ces matchs. Le challenge, c’est l’équilibre.

C’est tout de même une porte qui s’ouvre…

Aujourd’hui, sur nos feuilles de match, le ratio de joueurs sélectionnables pour l’Angleterre oscille autour de 70 %. En 2005-2006, nous étions à 60 %. Pour moi, un deuxième « marquee player » n’est pas excessif. L’équilibre sera plutôt bon.

Quelques joueurs se sont exportés, tel Steffon Armitage dont le cas fait débat. Pourquoi ne pas lui ouvrir les portes de la sélection ?

C’est la décision de Stuart (Lancaster). II a décidé de suivre la politique de la Fédération et je m’en félicite. Notre discours est très clair : « Nous préférons que vous jouiez en Angleterre. Si ce n’est pas le cas, nous ne pourrons pas vous sélectionner. » C’est un principe très important pour nous. Le rugby anglais doit rester en Angleterre. Nous avons expérimenté les difficultés de ces situations, quand un international évolue à l’étranger, avec Jonny Wilkinson, Tom Palmer ou James Haskell. On perd le contrôle sur ces joueurs. Nous avons construit des collaborations très étroites avec nos clubs pour l’entraînement individuel, la préparation physique et le suivi médical. Nous mettons en place de nombreux stages, en bénéficiant de nos accords avec les clubs pour la mise à disposition des internationaux. Les joueurs qui ne jouent pas dans notre championnat prennent de la distance avec ces suivis.

Wilkinson avait bénéficié d’une exception…

Ce débat existera toujours. Pour Armitage, nous avons un grand nombre de troisième ligne de haut niveau chez nous, en Angleterre. Ils sont notre priorité. L’exception n’arrivera qu’en cas de pénurie. Par exemple, si nous n’avons plus de demi d’ouverture de haut niveau sur pieds et que Toby Flood est le seul disponible, ce sera là encore une situation d’exception.

Armitage n’est-il pas de loin le meilleur ?

Notre discours est ferme : « Si vous signez dans un club français, nous ne vous sélectionnerons pas. » C’est donc le choix des joueurs. Je les comprends très bien, pour l’avoir moi-même fait par le passé. La France est un endroit merveilleux où vivre et jouer au rugby. Mais ils doivent savoir que cela comprend un sacrifice. Cette politique est essentielle pour notre rugby.

Est-ce un argument pour lutter contre la puissance financière des clubs français ?

Bien évidemment. Soyons clairs : un joueur qui fait le choix de la France va probablement gagner deux fois plus d’argent qu’en Angleterre. Si nous laissons faire et que cela se globalise, les répercussions seront terribles sur notre rugby. Celui de nos clubs comme celui de notre équipe nationale.

Pourquoi avoir fait prolonger Lancaster jusqu’en 2019 avant même la Coupe du monde ?

Ce n’est pas seulement Stuart qui a prolongé mais l’ensemble de l’encadrement. Nous avions le sentiment d’être dans une période de stabilité, et que leur parcours ne faisait que débuter. Depuis 2012, ils ont fait un travail fantastique. Stuart a redonné confiance en cette équipe. C’est la première raison. Ensuite, le Mondial sera une échéance majeure pour nous. La pression sur ses épaules va être suffisamment forte.

Cela ne vous empêchait pas d’attendre que l’événement passe, pour ouvrir ensuite les discussions…

Personne ne met plus de pression sur un entraîneur que l’entraîneur lui-même. J’ai été entraîneur et je sais que la seule chose qui compte, c’est de gagner. Un sélectionneur ne peut pas s’inscrire dans la durée s’il vient de perdre ses dix derniers matchs. D’abord, parce que cela touche directement à sa fierté professionnelle. Ensuite, parce qu’il ne « survivra » pas.

Le Mondial est-il un défi sportif ou un défi de communication, pour faire avancer le rugby en Angleterre ?

Les deux.

Il faut choisir…

Je ne peux pas. Tout le monde veut gagner cette Coupe du monde. Est-ce une tâche difficile ? Évidemment. Les Néo-Zélandais n’ont gagné « leur » Coupe du monde que d’un point. Je remarque une chose : dans l’Histoire, il y a eu des péripéties de parcours mais à la fin, c’est souvent la meilleure équipe du tournoi qui remporte le trophée. L’Angleterre en 2003, l’Afrique du Sud en 2007, la Nouvelle-Zélande en 2011… Serons-nous la meilleure équipe dans un an ? Je n’en sais rien. Personne ne sait. Ce que nous maîtrisons, c’est l’organisation d’un tournoi fantastique, au travers duquel le rugby doit changer de dimension en Angleterre.

Vous arrivez à vous projeter ?

Notre modèle, c’est la Coupe du monde en France, en 2007. Le tournoi était superbe, parfaitement organisé. Mais, surtout, il a eu un impact énorme sur le rugby français. Beaucoup d’études le montrent. La force de vos clubs est aussi née là. C’est l’opportunité qui s’offre à nous, que nous devons saisir.

Qu’est-ce qui vous assure une telle confiance ?

Un exemple : regardez les stades qui accueilleront les matchs. Wembley, Twickenham, l’Olympic stadium, le Millennium de Cardiff et ces enceintes magnifiques, habituellement dévouées au football : Manchester City, Newcastle, Leeds, Aston Villa. Nous savons qu’elles seront pleines. C’est une vitrine fabuleuse.

Pour finir : aimez-vous ce rugby moderne, fait de domination physique ?

Sacrée question ! (il réfléchit) Le problème serait de savoir : est-ce qu’on peut faire marche arrière et revenir dans le temps ? Non. C’est trop tard. Il faut regarder la réalité en face : nous n’avons pas à subir ce rugby puisque c’est nous qui l’avons créé, principalement en instaurant le professionnalisme. En multipliant les entraînements, nous avons créé des athlètes, capables de couvrir des espaces plus importants. En opposition, les joueurs sont toujours quinze par équipe, sur un terrain de mêmes dimensions. Si vous ajoutez à cela la mise en place collective beaucoup plus poussée, vous obtenez des espaces très réduits. Et c’est le jeu de domination physique qui prend le dessus.

Comment retrouver des espaces ?

Il y a un dernier critère : aujourd’hui le rugby est un sport qui se joue à 23. Plus de la moitié de l’équipe est changée en cours de match. C’est énorme ! Cela a été pensé pour pallier les blessures, d’accord. Mais cela contribue aussi à faire qu’il n’y a finalement pas plus d’espaces en fin de match.

Vous seriez favorable à une limitation des remplacements ?

Étant donnés les paramètres énoncés plus haut, oui. Ou alors, il faut doubler la taille du terrain ! (il sourit)

Le rugby d’aujourd’hui et celui que vous pratiquiez sont-ils les mêmes ?

Oui. C’est un sport qui a évolué. Mais les principes de base restent les mêmes : assurer la possession du ballon, l’occupation territoriale et une conquête efficace. Être performant sur ses prises de décision pour trouver les bons espaces et assurer les tirs au but. À mon avis, les moments clés d’une rencontre restent les mêmes. Cela produit des bons matchs, d’autres plus médiocres. Mais j’aime toujours autant le rugby car, parfois, vous assistez à un spectacle tout à fait exceptionnel.

Léo Faure
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