Quand les Wallabies changeaient le monde !

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    Quand les Wallabies changeaient le monde !
Publié le , mis à jour

En 1984, lors d’une tournée dans les Iles britanniques, les Wallabies font sensation avec une nouvelle façon de lancer leurs attaques. Quinze ans plus tard, toujours en Europe, ils deviennent champions du monde avec une méthode basée sur le désir de posséder la balle à l’extrême pour faire courir l’adversaire. C’est la théorie de l’évolution selon l’Australie.

L’Australie n’est peut-être pas la nation phare du rugby à XV. On laissera ce grade suprême à sa voisine néo-zélandaise, et même le premier accessit à l’Afrique du Sud. Pourtant, les Wallabies peuvent se targuer d’avoir par deux fois révolutionné le jeu de rugby par leur créativité. En 1984 d’abord. En 1999, ensuite. Par deux fois, ils ont signé des exploits majeurs : le grand chelem dans les Iles Britanniques sous le capitanat d’Andrew Slack, puis le titre de champion du monde sous la conduite de John Eales. Par deux fois, ils se sont imposés avec une nouvelle façon de voir le rugby. Jusqu’à faire école.

1984 : l’ère des attaques à plat

En 1984, les Wallabies battent les quatre nations britanniques sur leur sol. Ils passent la barre des cent points et leur demi d’ouverture aborigène, Mark Ella, marque un essai à chaque fois. On découvre l’ailier fantasque David Campese, le centre buteur Michael Lynagh et le demi de mêlée Nick Farr-Jones. Pour bien mesurer l’impact de cet exploit, il faut se souvenir que l’Australie n’était pas encore considérée comme une nation majeure. À l’ombre des surpuissants treizistes professionnels, les quinzistes passaient pour de gentils plaisantins, des amateurs un peu dilettantes, souvent des fils de famille qui ne touchaient la balle ovale que pour le loisir. À l’époque, on a beaucoup parlé de la personnalité d’Alan Jones, entraîneur extravagant, et volontiers donneur de leçon. Il fit, c’est vrai, beaucoup de mousse mais les Wallabies avaient déjà été façonnés par Bob Dwyer en 1982 et 1983 mais celui-ci s’était fait débarquer par l’Aru pour de sombres raisons de rivalité entre le Queensland et la Nouvelle-Galles du Sud. Pour lui piquer sa place, Alan Jones, avait même semé la zizanie à l’intérieur de la Nouvelle-Galles-du-Sud en jouant sur la jalousie qu’inspirait le club de Randwick, dont Dwyer était issu. Car ces Wallabies historiques jouaient un rugby nouveau, expérimenté à Randwick. Il est basé sur la position des trois-quarts à plat, à rebours des conventions qui voulaient que les attaquants prennent un maximum de profondeur pour avoir le temps d’exécuter leurs combinaisons. Bob Dwyer et Mark Ella eurent l’intuition qu’il fallait au contraire prendre la ligne d’avantage le plus tôt possible avec des joueurs lancés à hauteur qui viennent défier la défense adverse et faire du jeu à l’intérieur de celle-ci. L’idéal étant que Mark Ella eut plusieurs options au moment de transmettre son ballon pour achever de déboussoler les plaqueurs adverses.

Il y a quatre choses qui ne reviennent jamais : la flèche lancée, le temps passé, les occasions perdues, et les mots prononcés. »

En plus, ils utilisaient beaucoup leur arrière costaud Roger Gould pour faire des points de fixation dans toutes les positions, aussi bien en premier receveur qu’entre ses deux centres, où carrément à leur place. À l’époque, les arrière français par exemple n’intervenaient qu’après leurs trois-quarts centres. À partir de cette base, les Wallabies allaient développer un jeu enchanteur, une espèce de farandole orange qui acheva de ringardiser le rugby britannique si engourdi. Les regroupements étaient vus comme des accélérateurs de jeu où tous les avants n’étaient pas obligés d’aller s’agglutiner. Il était aussi recommandé aux trois-quarts de se replacer constamment, de redemander le ballon après l’avoir donné. Autant de choses évidentes aujourd’hui, mais qui sur le moment, passaient pour des inventions à la Géo Trouvetou. La postérité a rendu ce qu’elle devait à Bob Dwyer, revenu aux affaires en 1988 et champion du monde en 1991. Mais Alan Jones avait su apporter sa petite pierre à l’édifice. Il n’était pas un grand technicien mais un manager hors pair. Lui qui avait écrit les discours d’un ancien Premier ministre savait motiver ses joueurs avec des mots qui claquent. La plus belle : « Il y a quatre choses qui ne reviennent jamais : la flèche lancée, le temps passé, les occasions perdues, et les mots prononcés. » Il traita ses joueurs amateurs comme des pros, pire comme des conscrits en les faisant suer sang et eau. Il embaucha un adjoint, étoffa son staff médical et fit travailler ses avants sur un joug spécial, spécialement conçu par lui pour les faire baver comme en match. Il eut aussi l’idée d’organiser des séances de… mauvaises passes. « Oui, c’est un ballon de m... mais ça ne doit pas servir d’excuse pour ne pas avoir été attrapé… » Il était si exigeant et si excessif en tout que ses joueurs finirent par ne plus pouvoir le voir en peinture. La défaite face aux Bleus en demi-finale 1987 sonna le glas de sa carrière, il put se consacrer à une carrière d’animateur radio. C’était là le prix à payer pour avoir écrit une page d’histoire inoubliable.

Stephen Larkham avait été déplacé de l’arrière à l’ouverture. Initiative géniale de Rod McQueen, l’entraîneur de la mythique équipe de 1999. Elle pratiquait un rugby très programmé. Ça n’excluait pas l’expression du talent.

1999, la conservation

En 1999, au pays de Galles, les Wallabies deviennent la première équipe à gagner deux fois la Coupe du monde. On les savait dangereux mais on voyait plutôt les All Blacks de Jonah Lomu à leur place. Ces Australiens-là sont souvent décrits comme moins flamboyants que ceux des années 80. Mais le rugby avait changé. Sur les terrains, les espaces s’étaient considérablement réduits. L’évolution des règles aussi avait modifié l’approche du jeu. Rod McQueen, l’entraîneur de ces Australiens, eut le mérite de comprendre que désormais, tout allait se jouer sur la conservation du ballon car le règlement pénalisait ceux qui pourrissaient les sorties des regroupements. On pouvait donc extraire facilement et rapidement les ballons des mêlées spontanées. McQueen (qui n’avait jamais été international) décida de baser le jeu des Wallabies sur une longue succession de phases afin de fatiguer et de déboussoler la défense adverse. Il s’était forgé ses convictions en s’occupant des Brumbies en Super Rugby, la franchise qui eut un temps la réputation de mieux jouer que sa propre équipe nationale. McQueen s’appuya d’ailleurs sur une charnière venue de Canberra pour orchestrer son jeu : George Gregan et Stephen Larkham. Il avait eu l’intuition de faire bouger Larkham de l’arrière (son premier poste) à l’ouverture en comprenant que sa capacité à lire le jeu était sans égale et sa panoplie technique exquise. Ces Wallabies-là étaient capables de proposer des séquences longues programmées sur six ou sept temps de jeu en rationalisant les positions et les déplacements des uns et des autres. McQueen faisait aussi le pari qu’après cette série de temps de jeu planifié, ses joueurs auraient assez de talent et de personnalité pour improviser les derniers gestes qui finiraient de transpercer la digue adverse. Avec des talents offensifs comme Larkham, Horan, Burke ou Roff, ce présupposé ne fut jamais démenti. McQueen eut aussi le nez de faire jouer un centre clairement massif et pénétrant : Daniel Herbert pour faire rebondir le jeu (le talentueux Jason Little en fit les frais).

Il y avait quelque chose de clinique dans la façon de voir de Rod McQeen, mais nous nous y sommes habitués»

On a souvent qualifié son rugby de « scientifique » dans un sens presque péjoratif. C’est vrai McQueen donna un ordinateur à chaque joueur et leur faisait passer des Cd-Rom. Il les invitait aussi à remplir un carnet de bord avec leurs qualités et leurs faiblesses : « Il y avait quelque chose de clinique dans sa façon de voir, expliquait Steve Larkham, mais nous nous y sommes habitués. Cela a été rendu plus facile au fil de victoires que nous n’espérions plus. »

McQueen essaya évidemment de donner à son équipe les moyens physiques de mettre ses plans à exécution : préparations médicale et physique suivies sur l’année pour obtenir des hommes aussi endurants qu’explosifs, très costauds sur les appuis du bas. Dans la mémoire collective, ces Wallabies ont laissé une curieuse impression. On osa même les qualifier « d’ennuyeux » alors que, pourtant, ils maintenaient le ballon en vie. En fait, ils étaient surtout rigides et précis. D’ailleurs les images de ce début des années 2000 nous rappellent des essais de belle facture (jusqu’à dix ou quinze temps de jeu, inimaginable dix ans auparavant). Mais McQueen n’était pas un tribun comme Alan Jones, il n’était pas non plus un adjudant colérique. Mais son souci du détail était tel qu’il avait persuadé ses joueurs que rien ne pourrait leur arriver : « Ce que je garderai de cette équipe, expliquait-il à la fin de son mandat riche de 80 pour cent de victoires, c’est le sang-froid dont elle a toujours fait preuve quand elle était sous pression. Lorsque nous avons rencontré un problème, nous avons toujours su le surmonter. »

Jérôme Prévot
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