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Compétitions

Comment les Chiefs détournent la règle

Pas de ruck, pas de ligne de hors-jeu. C’est de ce postulat que sont partis les Wakiato Chiefs pour semer la pagaille sur toutes les pelouses du Super Rugby : ils refusent sciemment de se consommer dans les mêlées spontanées… De quoi imposer une redéfinition de la phase de ruck par World Rugby ?

Le grand charme du rugby ? Il réside aussi dans sa faiblesse, à savoir l’infinie complexité de ses règles en perpétuelle évolution. Ainsi, après la petite onde de choc provoquée par les Irlandais durant le Tournoi (notamment par leur tendance à refuser de se joindre aux mauls initiés par les adversaires en reculant volontairement), ce sont désormais les Chiefs qui sévissent, depuis le début de la saison de Super Rugby.

Vainqueurs en 2012 et 2013, la franchise entraînée par Dave Rennie est passée maîtresse dans l’art d’utiliser le règlement. Depuis quelques mois, les Néo-Zélandais emploient ainsi une vieille ficelle utilisée ces dernières saisons dans le rugby à VII, qui consiste à n’envoyer aucun joueur dans les regroupements initiés par l’adversaire. Le but ? Empêcher les phases de plaqueur-plaqué de se transformer « légalement » en ruck, puisque le règlement stipule qu’un ruck n’est formé qu’à partir du moment où un joueur de chaque équipe vient se lier au-dessus de la zone de plaquage. Or, sans ruck, pas de fin de la situation de jeu courant, et donc pas de création de ligne de hors-jeu… Ce qui permet aux joueurs des Chiefs de se balader, en toute impunité, dans le camp adverse, et de placer les attaquants sous pression…

Dans l’esprit du jeu ?

Le problème ? C’est que, depuis quelques semaines, la tactique des Chiefs fait grincer des dents dans l’hémisphère Sud. En effet, dans un rugby où les attaques se retrouvent régulièrement en sous-nombre face à des défenses se consommant au minimum dans les rucks, cette manœuvre est apparue comme la goutte d’eau qui a fait déborder le vase… Un rapport a d’ailleurs été transmis à la Sanzar, dans lequel les adversaires des Néo-Zélandais reprochaient à leur tactique d’être contraire à l’esprit du jeu. On ne saurait leur donner totalement tort… Reste que les Chiefs ne font qu’utiliser la règle jusqu’à sa limite, ce qui ne saurait leur être reproché. Alors, en attendant une éventuelle évolution de la règle (dont Joël Jutge reconnaît ci-dessous la probabilité), il faut pour l’instant bien s’adapter…

Mais comment réagir, justement, lorsque la défense procède de la sorte ? Pour l’heure, les adversaires des Chiefs n’ont trouvé qu’une seule solution : celle de forcer les Néo-Zélandais les plus proches du ruck à s’y joindre manu militari (voir l’exemple ci-dessus). Une manœuvre que l’on pourrait pourtant assimiler à de l’antijeu, aucun joueur n’ayant le droit d’interférer sur un non-porteur du ballon. Mais aux grands maux, les grands remèdes… Tout cela restant, il est vrai, affaire d’interprétation. D’ailleurs, on ne saurait pas trop surpris de voir cette tactique reproduite en Top 14 d’ici la fin de la saison…

Mauls après touche,l’autre point sensible

Mentionnée dans son interview par Joël Jutge, la question de la défense des ballons portés après touche s’est retrouvée au cœur du débat durant le Tournoi, lorsque les Irlandais ont suscité la polémique en refusant de se lier aux mauls de leurs adversaires, obligeant M. Barnes à refuser un essai français à Dublin. « Concernant la touche, les avis divergent, estime Joël Jutge. Certains entraîneurs sont farouchement opposés à ce genre de comportements, mais d’autres comme Joe Schmidt ou Andy Robinson pensent que c’est aux entraîneurs de trouver des solutions. Il s’avère que dans le Tournoi des 6 Nations, ce cas n’a été observé que deux fois lors des matchs de l’Irlande, dont une fois contre la France. Peut-être parce que les entraîneurs se sont rendu compte qu’il ne s’agissait pas d’une panacée. » Et cela, tout simplement, parce que le règlement pose une limite… En effet, reculer de plus d’un mètre pour ne pas se lier à la structure adverse revenant à quitter le couloir avant que la touche soit terminée, ce genre d’agissements peut être pénalisé. Sans compter que l’attaque conserve des solutions, comme le fait de faire conserver le ballon par le preneur de balle, quitte à ce que celui-ci se retourne, sur commande de ses lifteurs, au cas où la défense ne se livre pas.

Joël Jutge : « Nous sommes très concernés par ce sujet »

Que vous inspire la tactique imaginée par les Chiefs ?

C’est exactement le même principe que ce qui a récemment fait débat concernant les touches (lire encadré). Comme j’ai l’habitude de le dire, le jeu va toujours plus vite que la règle. Avec le professionnalisme, le nombre de nouveaux comportements non prévus va toujours croissant, car les entraîneurs cherchent en permanence à voir comment jouer avec la règle. Et les arbitres se retrouvent parfois coincés. Ce sujet a d’ailleurs été abordé lors du groupe de réunion que nous venons de tenir à Londre (auquel participaient entre autres l’entraîneur des All Balcks Steve Hansen, l’entraîneur des avants irlandais David Nucifora, le DTN français Didier Retière… N.D.L.R.), comme tous les quatre ans, au sujet des règles du jeu. Et autant le règlement tel qu’il existe nous offre des solutions concernant la touche, autant au sujet des rucks, c’est plus délicat.

Comment interprétez-vous les attitudes des attaquants consistant à interférer sur des joueurs sans ballons pour les forcer à se joindre au regroupement, afin de créer un ruck ?

En effet, comme en ce qui concerne les touches, on voit des équipiers du porteur de ballon chercher à attraper des défenseurs. Nous sommes très concernés par ce sujet. À l’instant où je vous parle (l’entretien a été réalisé jeudi après-midi), celui-ci reste marginal puisqu’il ne concerne qu’une équipe, et peut être réglé à la marge. Mais si d’autres formations se l’appropriaient, il serait urgent de le régler.

Cela passe-t-il, d’ici la Coupe du monde, par une nouvelle définition de la mêlée spontanée ?

Aujourd’hui, je ne peux pas dire que nous allons modifier la règle avant la Coupe du monde. Mais je ne peux pas dire non plus que nous ne le ferons pas… Tout dépendra de ce que nous allons observer durant les prochains mois, notamment durant le Rugby Championship. Cela me surprendrait, car Steve Hansen n’a pas forcément la même approche que Dave Rennie. Mais sait-on jamais…

Si la règle devait être revue, vers quelle solution pencheriez-vous ? Faut-il mettre fin au jeu courant dès la création d’une phase plaqueur-plaqué ?

Lorsque l’on cherche à corriger une règle, il faut avoir une lecture globale de la chose, car une règle doit répondre à trois principes : la sécurité, l’équité et la continuité. Or, lorsque l’on touche à une règle, cela peut avoir des conséquences sur d’autres points. Il faut donc être très prudent. Ce qui pose problème c’est qu’à l’heure actuelle, un ruck n’est créé que lorsqu’il comporte un participant de chaque équipe. Comme les défenseurs refusent d’y venir, la première idée serait, comme vous l’avez imaginé, de créer une ligne de hors-jeu autour de la règle plaqueur-plaqué. Mais la solution la plus intéressante serait, à mon sens, de ne créer cette ligne de hors-jeu qu’à partir du moment ou un soutien offensif se lie à la phase plaqueur-plaqué, même si celui-ci n’a pas d’opposant. C’est exactement cette solution qui est actuellement en vigueur dans le rugby à VII, où les comportements dont se sont inspirés les Chiefs s’étaient généralisés ces dernières saisons, qui donne des résultats très intéressants.

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