• «Chez nous, à Dax...»
    «Chez nous, à Dax...»
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Pro D2

«Chez nous, à Dax...»

L’US Dax jouera en Fédérale 1 la saison prochaine. Une descente aux enfers pour un club qui avait fait du paternalisme et de la promotion sociale sa marque de fabrique. Retour sur un modèle qui sentait si bon les années 5O et 60 et qui s’est fracassé dans les années 2000.

On l’a senti venir insensiblement de saison en saison. Pour la première fois depuis les années 1920, avant même la construction du mythique hôtel du Splendid, l’US Dax ne jouera pas dans l’une des deux premières divisions du rugby français, il faudra s’y faire. Déjà, en 2002, lors de la descente historique en Pro D2, on avait senti le vent glacé de l’histoire. On espérait alors que la tradition, qui faisait rimer thermalisme et paternalisme, serait plus forte que la marche impérieuse du professionnalisme. On y a cru, et plus encore quand, entre 2007 et 2009, l’USD revint en Top 14, mince rayon de soleil dissous par une nouvelle descente. La dernière illusion date de 2012 et un barrage d’accession perdu face à Mont-de-Marsan. La suite fut un calvaire ou presque, même si, finalement, le budget de l’USD n’était pas le plus minable du Pro D2 : 4,5 millions d’euros, ce n’est pas très lourd mais trois clubs (Carcassonne, Montauban, Massy) affichaient des moyens encore plus modestes. Cette saison, la faillite fut d’abord sportive, c’est sûr, mais vu de loin, on sentait bien que ce modèle ancestral était en train de s’essouffler avant de s’asphyxier. Dax aura tiré au maximum sur la corde, mais le sens de la tradition, de la cooptation et du renvoi d’ascenseur social n’ont pas suffi.

Pas d’élection

Ce club avait ses propres rites à la limite de la légalité. Par tradition, il ne devait pas y avoir d’élection pour élire le bureau et le président. Cela devait se faire sous forme d’un plébiscite et sans que le futur président ait fait acte de candidature. L’USD était administrée en douceur et selon les habitudes à la fois chaleureuses et feutrées de la bourgeoisie locale comme dans un club de bridge ou pour une séance du Rotary. « Pas de compétition entre nous…, explique Pierre Albaladéjo, légende vivante de l’USD, président au début des années 1990. De là est née la fameuse expression : « Chez nous, à Dax » pour sous-entendre qu’ici, c’était différent et un peu mieux qu’ailleurs. » Autre figure du club, Jean-Louis Bérot confirme : « Nous n’aimions pas les élections pour ne pas prendre le risque de voir la moitié des dirigeants fâchée contre l’autre. Aujourd’hui, nous avons encore plaisir à nous rencontrer. »

Laurent Rodriguez a joué à l’USD dans la deuxième partie de sa carrière : « Le club avait la réputation d’être peu ouvert sur l’extérieur, un peu replié sur lui-même. Mais quelle unité, quelle proximité entre joueurs et dirigeants ! Une chose m’a frappée. Alors qu’à la Fédération, il y avait des élections très féroces, toutes les tendances étaient représentées au club, par des gens qui s’entendaient très bien en plus. » Le système fonctionnait encore en 1996, un an après le passage au professionnalisme, quand Dax joua à Bordeaux sa dernière demi-finale perdue contre Toulouse. Évoluaient alors Olivier Roumat, Richard Dourthe, Olivier Magne, Fabien Pelous, Raphaël Ibanez, Laurent Rodriguez, Christophe Milhères, Pascal Giordani, Ludovic Loustau soit 428 sélections passées ou futures. « Quand je repense à Dax, je revois le sourire radieux du demi de mêlée Paul Lasaosa, l’un des types les plus exquis du rugby d’après-guerre, ou le sourire d’André Bérilhe malgré sa réputation non usurpée de rudesse. Mais dans la vie, il était si charmant…, se souvient Denis Lalanne, chroniqueur à Midi Olympique. Le professionnalisme n’était pas fait pour ce club où les joueurs n’étaient pas à plaindre. Ils étaient bien conseillés et, après leur carrière, ils réussissaient dans la vie. La solidarité des générations y a toujours été frappante. »

Gang des blazers

On ne saurait mieux résumer l’esprit de ce club fondé sur la force de ses dirigeants, un vrai « gang des blazers » bien placés dans les instances et rois du coup de pouce professionnel. Ils avaient le chic pour transformer un fils du peuple en notable bien mis, dentiste, kiné (spécialité locale à cause du thermalisme), assureur, hôtelier avant de devenir dirigeant à son tour. La chaîne a traversé les époques avant de céder à la fin des années 1990 quand les départs de Raphaël Ibanez, Richard Dourthe et d’Olivier Magne marquèrent un vrai tournant.

Nous n’avons jamais été champions mais je défie n’importe quel club d’avoir fait mieux que nous en termes de promotion sociale des joueurs.»

Pierre ALBALADÉJO, Ancien président de Dax

Auparavant, cette ville qui n’a jamais compté plus de 20 000 habitants, quêtait chaque année le Bouclier de Brennus, un désir fou jamais assouvi malgré cinq passages en finale (de 1956 à 1973), une poisse incroyable qui faisaient des Dacquois les Poulidors du rugby. « Nous n’avons jamais été champions mais je défie n’importe quel club d’avoir fait mieux que nous en termes de promotion sociale des joueurs, explique Pierre Albaladéjo. J’ai fait toute ma carrière d’entrepreneur en empruntant aux banques et j’avais la caution automatique de mon président, René Dassé. Ça valait toutes les primes de match du monde car, joueurs, nous ne recevions rien, sauf une enveloppe à Noël pour acheter des jouets aux enfants. René Dassé avait réussi dans les affaires. Il avait une société de bâtiments préfabriqués. Je l’ai vu dire à un trois-quarts centre : « Tu vas monter ta propre entreprise et je serai ton client. »

« Un jour, le dirigeant n’a plus été écouté »

Cette cité bourgeoise et commerçante dopée par le thermalisme et l’hôtellerie cultivait le paradoxe comme une combinaison secrète. Cinq jours par an, elle troque encore sa nature paisible pour une feria orgiaque, nourrie de corridas sacrificielles. En plus des taureaux et des libations, le rugby lui fournissait chaque semaine un autre exutoire. On aurait cru la courtoisie exquise des notables dacquois plus adaptée à l’exigence offensive des frères Boniface et de Christian Darrouy mais, à la grande époque, l’USD était entraînée par la personnalité rude et pragmatique de Toto Desclaux, concessionnaire automobile et futur discret entraîneur du grand chelem 1977. « Il n’était pas homme à se confier, ni à prendre trop de risques. Il aimait les deuxième ligne de soutien qui ne décollaient pas trop du sol, des joueurs comme « Patxi » Lassère, très forts pour faire le ménage. Dax s’appuyait sur des packs très forts même s’il avait des talents éclatants comme Jean Othats, mais ça restait des initiatives individuelles. Ce n’était pas pensé, répété et organisé comme chez les rivaux montois », poursuit Denis Lalanne. Jean Othats trouva brusquement la mort dans un accident de la route en 1964 avec le frère de Pierre Albaladéjo et Émile Carrère. Un coup du sort de plus pour l’USD, poursuivie par la plus noire des malchances.

En 1969, alors qu’elle dominait la saison, elle fut battue par Bègles en demie sur un drop refusé à Capdepuy. En 1973, elle élimina le grand Béziers à l’issue d’une demi-finale impériale mais se laissa griser en finale face à l’outsider tarbais. Le destin a donc été vache avec la vilel taurine, c’est une certitude, même s’il lui a laissé cinq victoires en Challenge Yves-Du-Manoir comme consolations. Autre figure du club, Jean-Louis Bérot tire un bilan un rien désenchanté : « Je ne sais pas si nous étions un modèle car beaucoup de clubs fonctionnaient comme nous. Je ne sais pas si nous étions plus vertueux, mais nous le sommes peut-être restés plus longtemps. Nous savions que ce serait difficile mais nous sommes restés, plus pour le club lui-même que pour le rugby. Nous avions une certaine éducation ici. Le dirigeant était fort, il était écouté par les joueurs et par les parents du joueur. Et puis, un jour, le dirigeant n’a plus été écouté. Il a été remplacé par l’agent. Et le dirigeant est devenu suspect… »

Jérôme Prévot
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