Capo Ortega : le saint patron

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    Capo Ortega : le saint patron
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L’Uruguayen Rodrigo Capo Ortega, deuxième ligne et capitaine de Castres, a frôlé la mort à 2 ans, habité quatre pays et parcouru des dizaines de milliers de kilomètres pour s’accomplir en tant qu’homme et en tant que joueur. Sa vie est un roman. Récit.

Santiago, 1983. Le Chili célèbre le triste anniversaire d’une décennie de régime militaire. Le miracle chilien prédit par les économistes au fil des réformes du général Augusto Pinochet se révèle être un mirage chiffré : la récession frappe, le chômage s’envole, la dette flambe. Dans ce contexte trouble, entre désenchantement et désillusion, la famille Capo Ortega, venue d’Uruguay, vient poser ses valises au pied de la cordillère des Andes. Alejandra et Daniel s’y installent avec leur fils, Rodrigo, né deux ans plus tôt à Montevideo. Quelques mois après leur emménagement, un drame va se produire, conclu par un dénouement inespéré. Un authentique miracle chilien.

Trente et un ans après, Rodrigo Capo Ortega a étonnamment gardé des fragments de souvenirs de l’événement. Le premier combat de sa vie. Pour sa vie. « J’ai eu un grave accident à 2 ans et demi, confie le deuxième ligne castrais. Je me suis noyé et mes parents m’ont sorti « mort » de la piscine. Je jouais au bord de l’eau, ma mère était avec mon petit frère qui venait de naître et j’ai glissé. C’est fou car je m’en souviens un peu. Je me rappelle être tombé, avoir vu les escaliers et voulu remonter en marchant. Mais je n’y arrivais pas. Mon père m’a sorti de l’eau inconscient et a commencé à me réanimer. » L’incident, tristement ordinaire, va revêtir une dimension mystique. Aux frontières du réel. « Une semaine avant, ma grand-mère était venue nous voir. Au moment de partir, elle avait tendu une feuille à ma mère et lui avait dit : « Alejandra, prends cette photo. C’est une vierge chilienne qui fait beaucoup de miracles. Elle te servira. » À cette époque, ma mère avait perdu la foi et avait répondu : « Garde ta photo, elle te sera plus utile. » Mais ma grand-mère a insisté… Quand j’ai eu l’accident, ma mère a supplié cette vierge. Quelques secondes après, on est venu lui dire que j’avais réagi et que j’allais être amené à l’hôpital. » Intervention divine ou effet de la médecine, le petit Rodrigo parviendra à retrouver la lumière. « À l’hôpital, je me rappelle avoir vu un point blanc qui s’agrandissait progressivement. Et après, j’ai vu la tête de mes parents. » Le premier jour du reste de sa vie était arrivé.

Santa Teresa, sur la peau, au cou…

« Libertad o Muerte. » La liberté ou la mort, devise de la nation uruguayenne. Rodrigo Capo Ortega a su s’extirper de l’étreinte de la seconde pour mieux embrasser la première. Depuis cet épisode inoubliable de la prime enfance, Santa Teresa de Los Andes, sainte patronne du Chili et de la jeunesse, veille en permanence sur sa personne. « C’est ma vierge, elle est avec moi tout le temps, raconte l’enfant de Montevideo. Nous allions tous les mois à son sanctuaire pour la remercier de m’avoir sauvé. J’ai son nom tatoué dans mon dos et j’ai un pendentif à son effigie à mon cou. »

Son aura l’accompagne dans ses pérégrinations à travers l’Amérique du Sud : après cinq ans au Chili, sa famille, agrandie par l’arrivée d’une cadette, retourne en Uruguay pour quatre ans avant de rejoindre le voisin argentin aux premiers temps de l’adolescence. Le divorce de ses parents, scellé à ses 10 ans, viendra tout juste ternir cette jeunesse dorée : « Je garde de très bons souvenirs de mon enfance. Elle a été belle et saine. Je n’ai jamais manqué de rien. » Au cours du périple sud-américain, son imprévisible passion de la balle ovale franchit toutes les frontières de ces pays amoureux transis du ballon rond. « C’est marrant, le rugby m’a toujours plus attiré. Dès que j’ai eu 3 ou 4 ans, je n’arrêtais pas de dire à mes parents que je voulais essayer. J’en avais vu à la télé et des amis de la famille pratiquaient. Quand nous sommes rentrés en Uruguay, j’ai enfin pu commencer à y jouer, à l’école. Il y avait aussi du foot, de l’athlétisme, du basket… » Mais son cœur a toujours vibré pour le rugby. Et tout l’a incité à rester fidèle à ses premières amours. À commencer par ses entraîneurs de foot et de basket. « Un jour, mon coach est venu me voir et m’a dit : « Écoute, Rodrigo, ne le prends pas mal. Tu es trop abruti pour jouer au basket. Tu devrais te consacrer à un autre sport. » Sa destinée était, de toute manière, déjà tracée, suivant les pointillés du rectangle vert. « Très jeune, je m’imaginais jouer professionnel à l’étranger. Mais j’ai toujours eu conscience que le chemin serait dur et long. » Après s’être rêvé artiste de la ligne de trois-quarts, Rodrigo l’Argentin se révèle gladiateur dans le combat d’avants et le défi physique : « Jusqu’à 15 ans, je jouais derrière, à tous les postes. Mais avant un match, l’entraîneur m’a dit : « Il manque un deuxième ligne. » J’ai testé. Et ça m’a immédiatement plu. »»

« Ce n’est pas le ballon ovale qui va te nourrir »

Revenu en Uruguay à 16 ans, l’aîné de la famille donne le véritable coup d’envoi de sa carrière, sous les couleurs du mythique Carrasco Polo Club. Au grand dam de sa mère, Alejandra. « Un après-midi, quand j’avais 17 ans, je suis monté dans ma chambre faire mes devoirs. Au lieu de travailler, je me suis mis à jouer à un jeu vidéo de rugby. Ma mère est soudainement entrée et a dit : « Tu ferais vraiment mieux de penser aux études. Ce n’est pas le ballon ovale qui va te nourrir. » Je me suis retourné et j’ai répondu : « C’est ce qu’on verra… »» Pari tenu.

Sa prophétie commence à devenir réalité deux ans après, à la fin 2001. « J’avais 18 ans et j’effectuais mes débuts en sélection. Nous étions partis au pays de Galles pour une tournée. Pablo Lemoine, qui jouait au Stade français, savait que je voulais venir en France. Avant de partir, il m’a appelé pour me dire que Bergerac pourrait être intéressé par mon profil. Je suis donc parti en Europe avec toutes mes affaires. » La tournée passe, son tour aussi, semble-t-il. « Je n’ai plus eu de nouvelles. Je me suis installé provisoirement à Paris avec Pablo et je m’entraînais à ses côtés au stade Jean-Bouin. »

Un petit coup de pouce du destin entraînera la roue de la fortune. « Le club de Millau avait besoin d’un deuxième ou troisième ligne et m’avait vu. Un de ses dirigeants s’est renseigné auprès de Pablo qui a répondu : « Vous pouvez le prendre, sans problème. Et s’il est mauvais, à la limite, qu’est-ce que ça vous coûte ? Un billet aller-retour en avion… » On m’a appelé et on m’a dit : « Sois là dans une semaine. »» Deux mois et une poignée de performances détonantes plus tard, l’Uruguayen prend la direction de Castres, avec, à la clé, un contrat d’une saison plus une en option. Son bail sera porté à quatre ans après deux rencontres en espoirs et une première titularisation à Grenoble… en troisième ligne aile. « Dans une carrière, il faut avoir la chance de tomber sur des entraîneurs qui te donnent l’occasion de prouver. Christophe Urios m’a offert cette opportunité et m’a beaucoup aidé. » Cette intégration record sur le terrain cache une acclimatation poussive en dehors. « D’Argentine en Uruguay, la transition avait été dure à vivre car j’avais 16 ans et que j’avais dû quitter de nombreux amis. Les moments les plus douloureux n’en restent pas moins les premiers mois en France. À cet âge, j’étais conscient de tout, du manque, de la solitude… Mais j’avais tellement envie et j’étais tellement déterminé à réussir que j’ai su aller au-delà de la tristesse de laisser ma famille et mon entourage. »

« Julie m’a remis dans le droit chemin »

Dans le Tarn, les épopées des deux premières mi-temps et les aventures de la troisième permettent à ce joueur venu d’ailleurs de se constituer une famille de substitution. « Il y a un lien très fort qui s’est noué entre le club, la ville et moi. Je m’y suis toujours bien senti. » Encore plus à partir du jour où le deuxième ligne a croisé le regard d’une Albigeoise nommée Julie. La deuxième sainte de son existence. Sa nouvelle protectrice. « J’ai véritablement pu couper le cordon avec l’Uruguay quand j’ai connu ma femme. Avant, dès que je le pouvais, je repartais. Pour revenir, c’était horrible. Je ressentais un vide énorme. Une fois à Castres, je reprenais mon quotidien. Mais je laissais la valise ouverte… »

Depuis le début de cette divine idylle, l’homme est guéri du malaise du pays. Et le joueur a su forcer sa nature. « Je n’ai jamais aimé m’entraîner. J’ai eu la chance d’avoir été touché par le bâton magique, comme le répétait mon père, et d’être né avec des facilités naturelles. Je me suis donc souvent dit : « Pourquoi faire plus ? » Avec le recul, je le regrette. Si j’avais été un bosseur, peut-être aurais-je fait une autre carrière… Heureusement, Julie m’a remis dans le droit chemin et m’a fait prendre conscience que je m’étais trop reposé sur mes acquis. Comme on dit, mieux vaut tard que jamais. »

Au printemps 2012, Rodrigo Capo Ortega, lesté d’une dizaine de kilos et revenu d’une sérieuse blessure à une épaule, s’impose comme un titulaire en puissance. De la voix et du geste, il porte le Castres olympique jusqu’au Bouclier de Brennus. « Les deux dernières années ont été les meilleures de ma vie », sourit l’Uruguayen. La saison actuelle s’avère autrement plus épique et triste. En capitaine exemplaire, en soldat émérite, « Capo » entend « tout laisser sur le terrain et jusqu’au bout » pour tenter de sauver son club de cœur. Et, ainsi, s’offrir un doux printemps. Une saison d’ores et déjà ensoleillée par le baptême de sa fille d’un an. Un cadeau du ciel aux prénoms soigneusement choisis, clins d’œil voulus aux héroïnes de son improbable odyssée. Sois bénie, Giulia Santa Teresa.

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