De Mondenard : « La tricherie est consubstantielle à l’homme »

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    De Mondenard : « La tricherie est consubstantielle à l’homme »
Publié le , mis à jour

À l’occasion des 50 ans de la première loi antidopage en France, le médecin spécialiste du dopage nous parle de ce fléau y compris dans le monde du rugby.

Il y a cinquante ans, le 1er juin 1965 était votée la première loi française contre le dopage. Pour la première fois, des sanctions sont prévues contre quiconque aura, en vue ou au cours d’une compétition sportive, utilisé sciemment l’une des substances déterminées par le règlement d’administration publique, qui sont destinées à accroître artificiellement et passagèrement ses possibilités physiques et sont susceptibles de nuire à sa santé. Jean-Pierre De Mondenard, médecin spécialiste du dopage, ancien médecin du Tour de France, revient avec nous sur ce texte et sur l’évolution du dopage dans le sport de haut niveau y compris dans le monde du rugby.

Vous souvenez-vous du contexte dans laquelle cette loi a été votée ?

C’est une époque où il y avait plusieurs décès suspects de cyclistes, des gars qui avaient succombé en ligne droite en heurtant un platane, la suspicion était donc très forte. En plus, beaucoup d’enquêtes et de reportages expliquaient que le dopage était déjà hyper répandu. En 1956, dans Paris Match, il est écrit que tous les participants aux Six-jours de Paris étaient dopés. En 1959, Pierre Chany, spécialiste du vélo à « L’équipe » couvre un Grand Prix des Nations et dit que sur les 25 qui ont pris le départ, s’il y en a plus de trois qui ne sont pas dopés, il est prêt à donner son salaire à la caisse de secours des cyclistes professionnels. Marcel Bidot, directeur technique de l’équipe de France, déclare que 75 % des coureurs ont recours à des stimulants. En 1955, Pierre Dumas se retrouve médecin du tour, nommé au dernier moment car son prédécesseur est décédé brutalement. Tout de suite, il assiste à l’effondrement de Jean Malléjac sur les pentes du Mont Ventoux, victime des amphétamines. Le docteur Dumas n’a pas voulu être complice de cette dérive. Il a fait partie de ceux qui ont œuvré pour qu’il y ait une législation avec un autre médecin, Lucien Maigre et bien sûr Maurice Herzog, Haut Commissaire à la Jeunesse et aux Sports.

Cette loi, elle n’était évidemment pas parfaite…

Évidemment, il faut savoir qu’à l’époque, la communauté scientifique pensait que les anabolisants ne sont que des vitamines, pas plus dangereux que ça. On sait maintenant que vingt ans plus tard, les anabolisants donnent des cancers, du diabète, de l’hypertension, de l’artérite et qu’ils rendent sur le moment les gens hyperviolents. Les anabolisants n’ont été interdits qu’à l’époque des jeux Olympiques de Montréal. En plus, il faut savoir qu’il a fallu attendre un an pour avoir les décrets d’application de cette loi. Ces décrets donnaient enfin la liste des produits interdits, mais ils ont été donnés sous un nom totalement « incompréhensible », totalement hors de portée du grand public et des sportifs. Même des pharmaciens n’y comprenaient pas grand-chose. Imaginez vous aussi que lors d’un premier colloque sur le dopage en 1963, il y avait dans la revue qui en rendait compte une publicité pour un produit qui était en fait de la nandrolone qui sera le dopant le plus répandu dans les trente années suivantes. À l’époque, les médecins prescrivent des anabolisants, ils ont donc fait largement connaître ce produit aux sportifs.

Et le rugby dans tout ça ?

On s’est toujours plus intéressé au cyclisme car le Tour de France est un monument. Mais je suis arrivé dans le milieu sportif au début des années 70. Je faisais mes études à Toulouse et j’intervenais comme médecin régional auprès du comité régional de cyclisme. Je recueille des témoignages de joueurs internationaux, des témoignages directs, pas de seconde main, et je me rends compte que c’est pareil. Les joueurs me disent qu’ils prennent du Captagon et qu’on leur en donne en équipe de France pour les matchs du Tournoi. D’autres joueurs me disent, mais on prend tous du Captagon. Et le Captagon c’est une amphétamine, plutôt ça fait partie de la famille des amphétamines.

Pourquoi ?

Mais je me suis rendu compte qu’en rugby, il n’y avait pas de contrôle. Le premier contrôle a eu lieu en 1978, quatre joueurs ont été contrôlés après un match, mais ils avaient été avertis avant, donc le contrôle fut négatif. Le plus intéressant, c’est qu’à ce moment-là, Albert Ferrasse s’est répandu dans les médias pour dire qu’il s’opposerait par tous les moyens à la lutte antidopage. Dans « Midi Sport » en août 1975, il a déclaré : « Le secrétariat à la Jeunesse et aux Sports nous pose actuellement un problème bien embarrassant. Nous ferons tout pour retarder la mise en pratique de tels procédés. En fait, le dopage est pratiquement inconnu, j’en suis intimement persuadé, dans notre sport. » En novembre 1976, il en a remis une couche dans « La Dépêche du Midi ». « Je ne crois pas qu’en rugby, les joueurs soient assez fous pour se doper. Les gens du rugby sont totalement profanes en matière médicale et en matière de dopage. Si l’on tient à les contrôler après les matchs. Il sera indispensable de les avertir au préalable. »

Avez-vous été directement témoin de cette prise de produit ?

Non, je n’ai pas vu de joueurs prendre devant moi du Captagon mais les joueurs me l’ont dit. Pourquoi me l’auraient-ils dit, si ça n’avait pas été vrai ? Ensuite, il y a eu X témoignages et quand même une série de cas positifs au salbutémol, aux anabolisants, aux corticoïdes. Il y a eu aussi ce cas d’une équipe d’Afrique du Sud qui a présenté une ribambelle de soi-disant asthmatiques sur une feuille de match (en 1997, contre la France, N.D.L.R.), tout ça pour pouvoir prendre du Salbutamol qui est un anabolisant et un stimulant respiratoire. François Pienaar dans sa biographie parle d’un produit donné par des médecins. Il dit qu’il n’en prenait pas pour jouer mais qu’il en prenait pour aller en boîte de nuit et rester éveillé. Il n’y a pas cinquante produits qui ont cette propriété. Il a aussi dit qu’en 1995 il prenait des vitamines et qu’il a arrêté quand elles ont été interdites, sauf que jamais une vitamine n’a été interdite. Donc ça ne peut être que des stimulants, des amphétamines qui étaient déjà interdites d’ailleurs. Mais ils ont trouvé cette formule pour se sentir moins coupables. Je vous rappelle que Jean-Pierre Elissalde a avoué sur France Bleu avoir pris des amphétamines quand il jouait. Serge Simon a évoqué une prise de Captagon en 1985 à l’âge de 17 ans quand il était à Nice. C’est dans un livre coécrit en 2000 « Paroles de dopés » (éditions Jean-Claude Lattès). Quand on repense à plusieurs affaires qui se sont déroulées au fil du temps, on se rend compte qu’il y a plein d’histoires de dopage dans le rugby. Il y a aucune raison, mais alors vraiment aucune, qu’elle soit physiologique, mentale, physique, morphologique ou psychologique qui empêche que dans le rugby, il y ait du dopage. Les rugbymen sont des hommes, et dans la compétition, l’homme cherche tous les moyens pour être meilleur que l’autre.

Mais si vous vous basez sur ça pour dire que le dopage est, sinon généralise, du moins courant dans le rugby, on vous répondra que ça ne constitue pas une preuve, mais juste un raisonnement…

J’entends bien mais je pense vraiment que la triche est consubstantielle à l’homme. Tous ceux qui vous disent qu’ils ont pris des amphétamines n’ont pas arrêté du jour au lendemain parce qu’on leur a dit que c’était pas mal. Faut pas être naïf.

Si l’on vous écoute, le dopage est donc arrivé très tôt dans le rugby…

Cela s’est banalisé, oui parce que les amphétamines faisaient partie du quotidien des équipes. Quand un joueur international, leader de son club, dit que lors d’une finale des années 70, l’équipe adverse voulait le dégommer durant le premier quart d’heure. Ce témoignage me fait penser que les amphétamines faisaient partie de la préparation des équipes. Ce genre de produit décuple l’agressivité, il facilite le fait de donner des coups. On ne les sent pas, déjà, et on les donne sans restrictions. Aujourd’hui, il n’y a plus d’amphétamines car elles sont très faciles à déceler que leur utilisation serait suicidaire. Mais à l’époque, il n’y avait pas de contrôle. C’est ça qu’il faut bien comprendre.

Pourquoi alors le rugby aurait-il échappé à la révélation de nombreux cas positifs ?

Jusqu’au début des années 80, 85 % des contrôles en France ne concernaient qu’un seul sport, le cyclisme. Voilà pourquoi ce sport est associé au dopage, il était presque le seul à être contrôlé. On ne risquait pas de trouver des rugbymen ou des footballeurs dopés. De nombreux médecins prescrivaient le Captagon par ignorance, sans doute. Même les étudiants en prenaient à l’époque et pour vous donner une idée, les djihadistes, dont on parle actuellement et qui sont en Syrie, tournent au Captagon.

Vous ne semblez pas confiant sur l’efficacité de la lutte antidopage…

Aucune fédération ne veut passer pour un sport de tricheur. La lutte antidopage est restée et est encore en partie aux mains du monde du sport, donc elle ne peut pas aboutir. L’AFLD est un peu plus indépendante, c’est vrai. Mais la réalité c’est qu’il y a toujours aujourd’hui des substances indécelables. Je vous donne un exemple, depuis 2004, les perfusions de récupération sont interdites, mais on ne peut pas les déceler par le biais d’un contrôle antidopage. Le seul moyen de confondre ceux qui ont utilisé cette technique, c’est de retrouver dans une poubelle d’hôtel le matériel et de trouver l’ADN des joueurs dessus. Mais ce n’est pas le cas plus spectaculaire. Le cas de l’hormone de croissance dont parle Laurent Bénézech dans son livre est édifiant. Ce produit ne laisse des traces que pendant une demi-heure dans le sang, ça veut dire que pour prendre un gars à l’hormone de croissance, il faut quasiment contrôler le gars au moment ou il se fait la piqûre. Autre exemple : l’ACTH est une hormone qui, quand on l’absorbe, permet à la glande surrénale de sécréter de façon endogène des corticoïdes et des stéroïdes anabolisants. Ce produit commercialisé depuis 1968 ou 1969 a été interdit en 1989 et on attend toujours le premier cas positif alors que dans les perquisitions et les descentes de police, on a trouvé régulièrement ce produit-là.

Pensez-vous que le fameux livre de Pierre Ballester qui fait tant bruit est crédible ?

Oui, il est crédible même s’il y a des petites erreurs car il n’est pas médecin ni pharmacien ou pharmacologue mais sur le fond, il est crédible, bien sûr.

Vous pourfendez le dopage avec sévérité. On vous reproche souvent d’avoir quitté le milieu du sport depuis longtemps et de ne plus être la page…

C’est vrai, mais je lis beaucoup d’articles sur le dopage et je sais lire entre les lignes, je n’ai pas besoin d’être au cœur du monde sportif pour comprendre ce qu’il s’y passe. En 1999, j’avais quitté le milieu depuis des années et je vais à un colloque en Bretagne. J’y croise que Bruno Roussel et Willy Voet, protagonistes de l’affaire Festina. J’entre dans la salle et Willy Voet vient vers moi et me dit : « Docteur, il faut que vous me pardonniez car durant des années le seul qui disait la vérité sur ce qu’on faisait c’était vous, et on vous a critiqué dès que vous passiez à la télévision, qu’est ce que vous oreilles ont dû siffler. »

Vous ne croyez donc pas aux contrôles négatifs qui sont brandis par les autorités ?

Le plus extraordinaire, c’est qu’il y a deux camps, ceux qui se droguent et ceux qui luttent contre le dopage. Les deux utilisent les mêmes chiffres pour dire que tout va bien. Je m’explique : les sportifs du style Armstrong ou Marion Jones sont fiers de dire qu’ils ont passé des dizaines de contrôles négatifs. Ils ont pris des produits qu’on ne peut pas trouver. Parallèlement, les laboratoires tirent une forme d’autosatisfaction de ces résultats. Ils vous expliquent qu’ils sont contents d’avoir pris quelques cas isolés et que c’est la preuve que leurs contrôles servent à quelque chose. Mais comme ils ne prennent que ceux qui s’y sont mal pris pour se doper, une poignée de coupables, ils peuvent aussi dire qu’en fait, il y a peu de dopage, que la situation n’est pas si terrible.

Que pensez-vous du contrôle longitudinal qui est en vigueur depuis 2000 dans les clubs professionnels français ? Il est souvent utilisé par les clubs du Top 14 pour illustrer la réalité de la lutte antidopage.

Dans ce suivi longitudinal, on ne cherche pas les substances. Ce n’est qu’un examen de santé qu’on fait quatre fois dans l’année pour vérifier que votre pratique intensive du sport n’entraîne pas des troubles particuliers. Selon les résultats, on va envoyer un message au médecin du club et il va vous laisser sur la touche pendant quelque temps. Mais ça reste très parcellaire, ce n’est pas avec ça que vous allez confondre des dopés.

Que pensez-vous du passeport biologique, ce document qui garde en mémoire les résultats de tests sur la longue durée, ce qui permet en théorie de déceler des évolutions suspectes des données physiologiques ? La LNR l’utilise dans une version différente de celle de l’AFLD en le couplant avec le suivi longitudinal.

Je reconnais que c’est une meilleure chose mais ce n’est pas l’arme absolue. Cela contraint les sportifs et leur entourage dopant à être plus performant. Il faut comprendre que le passeport biologique ne permet pas de voir l’hormone exacte qu’on a pris. Mais c’est vrai, il permet de voir qu’on a pris quelque chose car le fait de prendre une hormone déséquilibre les autres hormones. Donc on peut voir que le sportif a pris quelque chose, on voit les conséquences des produits mais pas les produits eux-mêmes, mais ce n’est pas la panacée non plus. Le passeport biologique n’a pas permis de confondre des masses de dopés.

Jérôme Prévot
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