Voyage au bout de l’enfer

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Publié le , mis à jour

Le XV du Trèfle a touché le fond au cours d’une tournée en Namibie à l’été 1991.

Vingt-quatre ans après les faits, le temps a fait son œuvre. Les langues ont fini par se délier. Il n’empêche, la douleur et les mauvais souvenirs concernant la tournée 1991 du XV du Trèfle en Namibie demeurent toujours aussi vivaces. Les protagonistes irlandais de ce grand fiasco sont marqués à vie par ce qu’ils ont vécu dans cette contrée inhospitalière d’Afrique australe.

Ce voyage au bout de l’enfer symbolise à lui seul la longue traversée du désert du rugby irlandais entre le milieu des années 1980 et le début du nouveau millénaire.

C’était lors de l’été 1991. En guise de préparation au Mondial de l’automne, les dirigeants irlandais avaient concocté un programme aux petits oignons à leurs joueurs. Leur choix s’était tourné vers la Namibie. Un pays dont on ne savait pas grand-chose à l’époque puisqu’il avait été reconnu par l’IRB l’année précédente. Cette indépendance rugbystique trop tardive avait empêché les Welvitschias de prendre part à la campagne de qualifications pour la Coupe du monde 1991. Élevés à la dure école de la Currie Cup, de nombreux joueurs namibiens étaient alors suffisamment bons pour porter le maillot des Springboks. Les premiers résultats des Welvitschias ne laissaient planer aucun doute sur leur compétitivité. Les Namibiens s’étaient offert deux fois le scalp des Italiens et avaient battu à trois reprises le Zimbabwe. Deux nations qualifiées pour le Mondial.

Les difficultés rencontrées l’année précédente par France A et le pays de Galles auraient alors dû mettre la puce à l’oreille aux joueurs de Cian Fitzgerald. Les réservistes tricolores emmenés par Dominique Erbani (victoires 24-15 puis 25-21, N.D.L.R) et les Diables rouges (succès 18 à 9 puis 34 à 30) avaient eu toutes les peines du monde pour venir à bout de ces terribles fermiers du bush. « Connaissant les Gallois, nous nous étions dit qu’ils avaient dû sortir se bourrer la gueule la veille du match », admet, à notre confrère Tom English, le capitaine irlandais de cette cordée d’infortune, Philip Matthews. « Nous n’avions pas pris la menace namibienne au sérieux et nous l’avons payé très cher. »

Attaqués par des chats sauvages

La gabegie du Mondial en France en 2007 n’est rien par rapport à l’expérience torride qu’ont vécu les Diables verts en Namibie. L’hôtel irlandais se trouvait en plein milieu de la savane avec les inconvénients que cela peut comporter. Aucun endroit pour se détendre. Seule la piscine faisait office de lieu de distraction. Ce lieu-dit isolé dans le bush augmentait aussi considérablement les risques de faire de mauvaises rencontres et de se retrouver nez à nez avec des animaux sauvages.

« Nous sommes sortis nous promener le premier jour autour de l’hôtel avec Simon Geoghegan, se remémore l’ancien troisième ligne centre, Neil Francis. Nous avons failli être tués par des créatures qui ont surgi des buissons. Nous sommes retournés nous réfugier à l’intérieur. La porte de la cuisine est grande ouverte. Soudain, un grand vacarme se fait entendre. Nous voyons alors un chat sauvage sortir avec un énorme morceau de poulet dans la gueule. Le chef lui court après. Le chat sauvage lâche prise puis s’enfuit. Le cuisto ramasse le poulet puis retourne dans sa cuisine. Nous ne savons pas s’il a ou non cuisiné ce poulet.»

Les Irlandais pensent avoir tout vu mais ils ne sont pas au bout de leurs peines. Le stade d’entraînement mis à disposition de l’équipe n’a rien d’un pré confortable et luxuriant rempli de trèfles à quatre feuilles.

« Il faisait un soleil de plomb et le terrain était dur comme de la pierre, rappelle l’ailier Keith Crossan. Nous avons mis quelques jours pour s’adapter. Ce type de préparation était plus inhabituel étant donné que le Mondial allait se jouer à la maison et en automne. »

« Cette tournée résume la nation de rugby qu’était l’Irlande à l’époque, renchérit le centre Brendan Mullin. Il y avait beaucoup de bonnes intentions. Mais nous partions un peu deux semaines à l’aventure dans la mesure où aucune analyse préalable du terrain n’avait été faite. Quand tu te rends en Namibie, tu te retrouves en altitude. Ce qui est fantastique au cours des trois premiers jours car nous courrions tous comme des champions. Mais passez ces trois jours, tu commences à souffrir sérieusement des effets de l’altitude. Je me souviens que lors de notre premier test-match, nous avions eu du mal à finir notre échauffement. L’équipe était véritablement sur les rotules avant même que les hostilités ne débutent. »

Singes voleurs et intoxication alimentaire

Les batteries complètement à plat, les partenaires de Philip Matthews ne peuvent empêcher la sortie de route à lors du premier test disputé Windhoek (15-6). Ils ne sont pas, cependant, au bout de leurs mauvaises surprises. Dans la semaine précédant le deuxième test, les Irlandais organisent un barbecue à leur hôtel. Mais cet immense feu de joie destiné à souder les troupes se transforme rapidement en inflammations des intestins. « Il y avait des singes partout qui montaient aux arbres et volaient la tambouille, grince le pilier droit Des Fitzgerald. On nous avait servi de l’antilope. Les jours suivant, les toilettes de l’hôtel affichaient complets. »

« Ce n’était vraiment pas beau à voir, ajoute Neil Francis. Nous avions les boyaux en feu. Le plus mal en point d’entre nous était Keith Crossan. Il était dans un état tellement déplorable que si je lui avais demandé : « Veux-tu que j’abrège tes souffrances ? » Il m’aurait très certainement répondu de lui tirer une balle. Malgré son état, il a dû jouer le match. » Sans surprise, l’Irlande s’est pris les pieds dans ce tapis une seconde fois (26-15). Les Irlandais semblaient malgré tout soulagés d’en avoir terminé avec leur cauchemar namibien.

Jérôme Fredon
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