Nadau en est à son aise avec le rugby

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    Nadau en est à son aise avec le rugby
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Johan de Nadau décrit le pouvoir des chansons de l’Ovalie. Entre histoire, sensibilité et partage.

La scène se passe à Chantaco, il y a deux ans, le dimanche de clôture du Lacoste Ladies Open de France que vient de remporter la golfeuse espagnole Azahara Munoz. Entre chien et loup, quelques piliers, qui calent aussi bien les bars que les mêlées, entonnent des chants basques de circonstance. Ça rigole entre pintes et claques amicales dans le dos autour de la buvette de Philippe Picabéa, le traiteur de Saint-Gaudens, chargé d’être aux petits oignons de ces dames. À la fin d’un chant autochtone, une autre voix prend le relais, comme du miel qui se mêle à l’eau d’un gave calme, toute en retenue, qui ne cherche pas la puissance, sinon celle de l’émotion, qui est juste ce qu’elle est et qui le sait. Mon dieu que j’en suis à mon aise, quand ma mie est auprès de moi. Béret vissé sur le crâne, barbe éparse et sauvageonne de quelques jours qui lui mange les joues, certains reconnaissent Michel Maffrand, alias Joan de Nadau. Et le silence se fait, de lui-même, comme une évidence, pour laisser s’envoler les mots a capella. Tout doucement je la regarde, et je lui dis embrasse-moi. Les piliers plient sous le poids des mots. De la semi-pénombre, Jean-Michel Aguirre, s’avance doucement du chanteur Gascon. Joan de Nadau reconnaît l’ancien arrière de l’Équipe de France et du grand Stade bagnérais, par ailleurs amateur émérite de la petite balle blanche. Au tout début des années 80, ils avaient été collègues au lycée Marie-Curie de Tarbes. Jean-Mi était prof d’éducation physique et déjà international ; Michel Maffrand n’était pas encore Nadau et apprenait les mathématiques à ses ouailles. Mais ceci est autre histoire. Comment veux-tu que je t’embrasse, tout le monde dit mal de toi. Une voix féminine, celle d’une de ses amies, répond à celle du chanteur d’origine Luchonnaise (Luret, un hameau de Cier de Luchon). Jean-Michel Aguirre se colle quasiment à l’auteur de l’Encantada. Sur ses joues roulent des larmes. Oh, pas des larmes de tristesse, juste des larmes de cette émotion soudaine et inattendue qui étreint mieux qu’un plaquage, presque des larmes de joie qui font du bien, entre blues acidulé et instant privilégié ; ce que Léo Ferré appelait « des problèmes d’homme, simplement, des problèmes de mélancolie. » L’année suivante, toujours à Chantaco, Jean-Mi reconnaîtra l’amie de Nadau. « Ce n’est pas bien ce que vous avez fait l’année dernière, Mademoiselle. Vous m’avez fait pleurer. » Et de partir d’un grand éclat de rire !

« On touche à quelque chose de sacré »

Évoquer cette anecdote avec Joan de Nadau, c’est provoquer en lui un étrange mélange de pudeur et de fierté. Il se gratte le béret, oubliant qu’il y a un front dessous, avant de lâcher : « Les mots, ça peut être des balles de mitraillette. Ça te flingue quelqu’un, relançant : Le pouvoir des mots est extraordinaire. Il offre les clés pour entrer chez quelqu’un. On sait alors qu’on touche à quelque chose de sacré, de très profond, de l’ordre de l’intime, le vrai. » Et pourtant… À la base, tout n’était pas forcément aussi limpide. Si Michel Maffrand en a fait la musique, les paroles, elles, datent du tout début du XVIIIe siècle ; selon les sources historiques, de 1705 ou 1708. « Cette chanson n’est autre que la Piémontaise, une chanson de soldat, qui comporte une vingtaine de couplets. Je l’ai découverte en 1999. À l’époque, j’étais en rééducation à Salies-de-Béarn à la suite d’une hernie discale. Là, j’ai rencontré un vieux Monsieur, originaire d’Aramits, qui m’a porté son cahier de chansons. Autrefois, c’était ainsi, on recopiait les chansons sur un cahier. J’ai tout de suite été séduit par les paroles, d’un surréalisme poétique absolu. « Alors j’ai versé tant de larmes, que trois moulins en ont tourné, petits ruisseaux grandes rivières, pendant trois jours en ont tourné »… La force des chansons populaires, c’est de dire des choses simples dans une phrase simple. J’en ai même découvert une version polyphonique de la vallée d’Aspe. Mais la mélodie n’était pas satisfaisante. Un soir, chez moi, je me suis mis à la guitare et j’ai repris le texte ».

Dans la culture populaire rugbystique

Une chanson populaire, désormais entrée dans le panthéon des chansons populaires de l’Ovalie, de celles que l’on chante à l’heure où les yeux brillent comme un feu de cheminée, où les masques tombent car il ne sert plus à rien de porter un masque. Si cette chanson fonctionne parfaitement auprès de son public traditionnel - « Sur scène, j’y vois jusqu’au quatrième ou cinquième rang. Les gens se décomposent » - elle a aussi trouvé un public privilégié dans le monde du rugby. On la chante en chœur et en cœur les soirs d’après-match, de Rebirechioulet à Escatalens, de la Rhune au Perthus. Un monde du rugby qui, au demeurant, n’a pas attendu « Mon dieu que j’en suis à mon aise » pour reprendre quelques ritournelles gasconnes de Nadau les soirs de troisièmes mi-temps, pour fêter victoires et oublier défaites. L’Encantada ou l’Immortela entre autres exemples. « Oui, mais celle-là est tout de même vraiment spécifique au monde du rugby. C’est d’ailleurs assez ahurissant, elle fonctionne comme une traînée de poudre. Je ne passe pas sur les radios. Du coup, les choses progressent lentement mais sûrement. Il y a peu, Yoann Maestri est venu me voir après un concert. De plus en plus, je vois des jeunes rugbymen assister aux concerts du groupe. On les reconnaît, parce qu’ils viennent en équipe et se tiennent au fond de la salle, debout. C’était le cas cet été à Ondres. Quand la chanson est arrivée, ils ont chanté comme un seul homme, en équipe soudée », rigole-t-il. Après le concert, des gars se sont approchés timidement du chanteur. « Il s’agissait des espoirs de l’Aviron bayonnais. Ils m’ont expliqué qu’ils avaient adopté la chanson, que c’était leur hymne. Ça m’a ému. Tu parles, la chanson d’un gascon dans un fief basque… On a fait une photo souvenir. » Ou encore cette autre anecdote, qui date de l’année passée. « Je reçois un coup de fil de mon ami Henry Broncan. J’aime beaucoup Henry. Nous avons la même filiation, celle de la terre. Il m’appelait pour me faire écouter ce que les juniors de Tarbes, dont il s’occupait, chantaient dans le car au retour du match. C’était cette chanson. »

Pour les yeux de Louise

Alors oui, Michel Maffrand est fier. Parce que le rugby, c’est aussi un peu de lui, de sa culture, de ses racines. Celles de la terre et de l’authentique, si tenté que le rugby d’aujourd’hui soit encore authentique. Mais c’est une autre histoire… S’il ne se retrouve guère dans le rugby actuel, ni dans son monde protocolaire qu’il est parfois amené à côtoyer, il préfère évoquer ses années collège, à Saint-Gaudens, où il a joué une seule année, au poste de demi de mêlée. Ses yeux s’éclairent aux souvenirs de la télévision, chez Casimir, toujours à Saint-Gaudens, où il suivait à travers les commentaires de Roger Couderc les exploits de Barthe, pas encore passé à XIII, Mias, Momméjat, Quaglio, Moncla. « Et d’un joueur que j’adorais, Arnaud Marquesuzaa. » Il appréciait l’engagement du bison de Saint-Palais, comme il a admiré, plus tard, celui de… Pierre Triep-Capdeville. « Il y a une chanson de mon répertoire qui lui est dédiée. C’est Taus uelhs de Loisa (Pour les yeux de Louise), un morceau qui parle des odeurs des vestiaires, du planchot, des raisons qui poussent à courir sur un terrain, d’amitié, d’amour. » Un texte tout en affection, en délicatesse. Dès lors, pas très étonnant que les gens du rugby se retrouvent à travers : « Mon dieu que j’en suis à mon aise ». Certainement découvrent-ils, dans les mots et la mélodie épurée, l’humanité qu’ils ne parviennent pas toujours à exprimer. Sans doute sentent-ils en Joan de Nadau, à travers sa voix, ses gestes, son humour et tout ce qu’il trimballe dans sa nombrale (une satanée maladie qui éloigne le nombril de la colonne vertébrale), quelqu’un de la famille, comme du sérail. « Tu sais, une chanson, à partir d’un certain moment, elle t’échappe et tu en deviens spectateur », se défend-il presque. Dès lors, expliquer devient une gageure… Et ne reste plus qu’à laisser se consumer la traînée de poudre. Patapim patapam… Éric Sentucq

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