4 janvier 1936 : la diagonale du prince

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    4 janvier 1936 : la diagonale du prince
Publié le , mis à jour

Il y a 80 ans, les Anglais battaient pour la première fois les All Blacks. Pour l’époque, le score fut écrasant, 13 à 0, grâce à deux accélérations d’un ailier si romanesque, le Prince Alexandre Obolensky. Jérôme Prévot, journaliste de la rédaction raconte l'histoire atypique du prince en vidéo.

L'hsitoire du Prince Obolensky par midiolympique

 Deux courses de légende, un débordement le long de la ligne suivi d’une invraisemblable diagonale de l’aile droite vers l’aile gauche : une percée oblique qui a marqué pour l’éternité les amoureux du rugby anglais. L’exploit fut si colossal, même dans le rugby aéré de l’époque, que la Rugby Football Union lui a consacré une plaque commémorative encastrée sur un mur de son temple. Et dans la mémoire collective, cette partie porte encore son nom : « le match Obolensky » comme si les autres n’y étaient pour rien.

Pourtant, le capitaine Bernard Garney avait parfaitement mené le jeu. Les Candler, Cranmer, Gerrard et Hamilton-Hill avaient été impériaux en défense pour chloroformer les flèches néo-zélandaises (Oliver et Caughey) et le pack avait été préparé selon les méthodes néo-zélandaises, une gageure à cette époque de pur amateurisme.

Obolensky, aujourd’hui, c’est aussi la moitié du nom d’un salon de prestige de la tribune Est de Twickenham (partagé avec le grand capitaine et dirigeant Wakefield), sans vue sur le terrain mais avec un accès aisé aux sièges. On peut s’y gaver juste avant le coup d’envoi et si l’on retient pour dix, on a droit à deux laisser-passer pour sa voiture. Si l’on vient à douze, Byzance, c’est trois véhicules qui peuvent se garer dans l’enceinte du stade mythique.

 

Il y a soixante dix ans, en 1936, il ne serait venu à l’esprit de personne de venir au stade pour se goberger au chaud et Twickenham accueillit 70 000 personnes serrées comme des sardines (sa contenance officielle n’excédait pas 60 000 places) pour voir l’Angleterre affronter les All Blacks en tournée. À cette époque, les problèmes du sport de haut niveau étaient à l’inverse de ceux d’aujourd’hui : on ne pêchait pas par la profusion mais par la rareté car il fallait deux mois pour venir des antipodes en bateau. En soixante cinq ans d’existence, le XV de la Rose n’avait affronté les Néo-Zélandais que deux fois pour deux défaites en 1905 à Crystal Palace et en 1925 à Twickenham. En fait, sept Anglais avaient déjà battu les All Blacks mais c’était sous le maillot des Lions Britanniques à Dunedin en 1930 mais, si loin, le retentissement avait été limité et la série de tests avait été perdue 3 à 1.

 

D’un palais impérial à la misère

Cette fois, les hommes en noir semblaient un peu moins forts que par le passé. Deux semaines plus tôt, ils avaient perdu à Cardiff d’un point contre le pays de Galles à l’issue d’un final à suspense. L’exploit apparut tout à coup possible à la nation qui avait inventé le jeu avant d’en céder la maîtrise à ses cousins du bout du monde, ces fermiers si durs au mal, d’où l’engouement pour ce match vécu comme un dessert possible après les agapes du nouvel an.

Et puis, la presse avait fait monter la sauce en braquant ses projecteurs sur un homme, un ailier blond de 19 ans, qui revêtait pour la première fois la tunique blanche, une couleur qui lui allait comme un charme vu son histoire personnelle. Alexander Obolensky était le descendant d’une grande famille de l’aristocratie russe. Il était né à Saint-Petersbourg un an avant la révolution de 1917 qui fit fuir sa famille en dragueur de mines vers la Grande-Bretagne, alors que les «Rouges» étaient prêts à les coller au mur. En quelques mois, ses parents étaient passés de l’opulence à la misère, d’un palais impérial à un minuscule appartement du quartier de Muswell Hill dans le nord de Londres. Pour survivre, le père et l’oncle d’Alexandre avaient même dû, horreur, travailler de leurs mains, soigner des poules et faire les foins dans une ferme : la vache enragée pour l’ancien commandant des gardes du Tsar. Malgré cette misère, Alexandre avait réussi à faire des études dans d’austères pensionnats, il y découvrit le rugby dans un collège de Nothingham avant de devenir la coqueluche de l’université d’Oxford, il était si glamour, si joyeux et si éclectique…

Les journaux s’étaient bien sûr emparés de cette biographie si romanesque pour rapporter des anecdotes sur sa famille, toujours à la limite de la légende: le Tsar venant en vacances chez son grand-père, les 35 paysans fouettés à mort par l’un de ses ancètres ou, plus délicat, le morceau que le compositeur Mussorgsky aurait dédié à une de ses aïeules. Par-dessus le marché, une polémique était née sur la sélection d’Obolensky. Quand il fut appelé en équipe d’Angleterre, il n’était pas encore citoyen britannique et au moment de la présentation des équipes, le Prince de Galles en personne lui posa la question, sans doute en plaisantant : « De quel droit pouvez-vous jouer aujourd’hui ? » Mais les sélectionneurs avaient trop besoin de son talent entrevu sous les couleurs d’Oxford pour le Varsity Match (Oxford-Cambridge) et sous celles de Leicester. Le pauvre Prince fut donc harcelé par les reporters qui avaient flairé le héros potentiel d’une belle histoire avec sa coiffure dans le vent, sa silhouette si élégante et son tempérament de dandy glamour, léger et optimiste: une sorte de Jonny Wilkinson qui se serait comporté comme Hugh Grant. Il commença par envoyer bouler tous ces reporters si pressants mais devant les premières contre-vérités publiées, il fit marche arrière et se prêta de bonne grâce à la curiosité médiatique: « J’ai lu entre autres que j’étais georgien ou polonais. Je ne pouvais pas l’accepter, l’honneur des Obolensky était en jeu. » Et puis, à cette période, il volait de succès en succès, pourquoi se cacher: « Je viens de tomber amoureux, elle m’inspire pour travailler et marquer des essais » écrit-il en décembre 1935 à un ami. Son coéquipier d’Oxford et adversaire sous le maillot gallois Vivian Jenkins avait coutume de dire qu’il s’entraînait avec du Champagne et des huîtres. Lui, qui faisait des critiques de théâtre dans un journal universitaire n’aurait pas osé imaginer une dramaturgie plus magnifique : une sélection et deux essais contre la meilleure équipe du monde, deux courses si légères avec une foulée insolite : des pieds qui remontaient haut derrière son dos.

Ses deux courses ont été souvent décrites. La première en bout de ligne avec un crochet pour éliminer l’arrière Gilbert, auteur d’un curieux geste d’impuissance ; la seconde sur une action dans la défense : une passe de Candler, un arrêt brutal et ce choix d’une diagonale parfaite vers le coin gauche de l’en-but adverse sous une ovation énorme. Les All Blacks surclassés comme des joueurs de seconde zone : ce Russe blanc incarnait tout d’un coup la jeunesse dorée du royaume, de quoi consoler ses parents qui ne reverraient jamais leur pays natal, ni les privilèges attachés à leurs titres de noblesse.

 Diagonale parfaite

 Diagonale, cette figure géométrique est restée accolée à son nom comme le théorème de Pythagore ou la poussée d’Archimède. Il faudrait attendre 47 ans pour voir à nouveau les All Blacks se faire battre à Twickenham (c’était en 1983 et l’Angleterre l’emporta 15 à 9 grâce à un essai de deuxième ligne Maurice Colclough. Mais en 1973, l’Angleterre l’emporta 16 à 10 à Auckland). Et 70 ans après, les Anglais n’ont toujours pas fait mieux que cet écart de treize points contre leurs cousins des antipodes. Obolensky non plus ne fit jamais mieux qu’en cet après-midi d’hiver. Sa carrière se termina avec le Tournoi 1936 : quatre sélections suivies d’une blessure et plus un seul essai. Mais les journaux avaient écrit sur lui plus d’articles que pour 90% des autres internationaux anglais. En 1940, son diplôme d’Oxford en poche il intégra la Royal Air Force. La deuxième guerre mondiale venait d’éclater. Lui qui, à 16-17 ans, avait dit du bien d’Hitler et de Mussolini par haine de l’URSS, se devait de réparer cette erreur de jeunesse en servant son pays d’adoption, avec le romantisme qui seyait à la fonction de pilote de chasse.

Léger, aérien, il s’entraînait dans la campagne du Suffolk en attendant de se mesurer aux as de la Lutwaffe, autrement plus menaçants que les All Blacks. Il confia à Vivian Jenkins : « Je me débrouille, mais j’ai un problème avec le coup de main de l’atterrissage. »

Bien vu, hélas. Le 29 mars 1940, aux commandes d’un Hawker Hurricane, il se tua à la fin d’une séance. Des témoins prétendirent l’avoir vu réaliser un dernier looping plein de grâce avant de quitter le monde des vivants, le coup brisé. Il avait 24 ans. En bon amateur de théâtre anglais, Obolensky devait se douter que l’histoire de sa vie, pour être parfaite, devait finir en tragédie.

Jusqu’à sa mort en 2000, le capitaine de l’équipe de Leicester et du XV de la Rose 1936, Bernard Garney, fit un pèlerinage annuel sur sa tombe dans un cimetière militaire près d’Ispwich. Dans les années 80, l’Angleterre crut voir son héritier en la personne de Rory Underwood, un autre ailier redoutable, originaire d’une contrée lointaine (l’Asie) et pilote de chasse lui aussi. Malgré sa belle carrière et ses 49 essais, il n’égala pas tout à fait son mythique aîné. Le Prince Alexandre Obolensky avait eu le privilège de laisser son nom à un match international, une distinction qui, cette fois, n’avait rien à voir avec les hasards de sa naissance.

Jérôme Prévot
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