Nuit d’ivresse au pays des Bleus

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    Nuit d’ivresse au pays des Bleus
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France - Irlande : 10 - 9... Le XV de France, qui n’avait plus battu l’Irlande depuis l’été 2011, a vaincu le signe Indien. Ca se fête !

Sale soirée, hein ? « Sean O’Brien souffre des ischio-jambiers. Jared Payne a joué une demi-heure la tête en sang. Jonathan Sexton a mal au cou et Mike McCarthy a quitté le Stade de France sur une civière. » Au micro de l’auditorium du Stade de France, Joe Schmidt tire une tronche d’enterrement, égraine ses malheurs, pleure ses guerriers tombés au front et ne comprend toujours pas comment ce match a pu échapper à une stratégie béton, assise sur les grands coups de pompe de Sexton et, au dessous, les grosses paluches des frères Kearney. C’était bien la peine, doit-il se dire, de réfléchir à un plan de jeu si c’est pour que celui-ci se fracasse sur un mur de mêlées fermées. C’était bien la peine, finalement, de fomenter une tactique si c’est pour qu’elle se brise sur les reins velus de Rabah Slimani, carrément méchant avec la première ligne « bis » de Simon Easterby. Et qu’on le veuille ou non, cette victoire est avant tout celle du Top 14, des combats de chiens, des défenses qui étouffent (94 % de plaquages réussis pour les Bleus !) et des mêlées qui concassent. Alors, Warren Gatland a beau cracher sur l’auto proclamé meilleur championnat du monde (« Aucun de mes joueurs n’a progressé en France ! »), les enfants du Top 14 ont réussi là où il avait échoué une semaine plus tôt…

Cinq ans qu’on l’attendait. Cinq ans que les Bleus bouffaient du pain noir dès lors qu’il s’agissait d’affronter ce micro pays de quatre millions d’habitants et cinquante mille licenciés. Cinq ans que l’on rabâchait les foutues vertus du « fighting spirit » pour trouver une explication rationnelle à une autre des purges du Goret. Cinq ans que Rory Best, œil noir et lèvres fines, mettait le dawa dans les rucks tricolores sans que rien ni personne ne lui oppose la moindre résistance. Alors, tout ça n’est pas très glamour, pas très Super Rugby. ça manque d’essais construits, de courses franches, de lancements de jeu léchés, d’off-load télégéniques et de caramels au thorax. Mais Dieu que c’est bon. Et comme il réchauffe l’atmosphère, ce succès acquis à l’ancienne et dans la boue. N’est-ce pas, Yoann Maestri ? « émotionnellement, c’est très fort. Nous avons connu tellement de moments douloureux face à l’Irlande, tellement de galères… Ce match, nous le voulions plus que tout. » Il suffisait d’assister, en fait, à l’explosion de joie de Maxime Médard sur le coup de rein libérateur, l’attroupement braillard qui s’en suivit et le rugissement sauvage du Stade de France pour comprendre la portée réelle de cet essai à une passe et dix millions d’euros. Il suffisait aussi d’écouter Jefferson Poirot, le bon client des soirs d’extase, pour piger à quel point ce succès constipé était au mieux important, au pire vital : « Dès lundi, Yannick (Bru) était comme un dingue. J’ai rapidement compris qu’il fallait qu’on les batte, ces mecs-là… » Et au moment où Dubois, soucieux de désamorcer la bombe émotionnelle qui hantait jusque-là l’entraîneur des avants tricolores, souffla à son pote dans ce trait d’ironie (« Alors c’est ça, l’Irlande, Yannick ? C’était bien la peine d’en perdre le sommeil ! »), le patron des gros esquissa un sourire fragile et rétorqua : « Savoure-là, celle-là… Savoure-la bien, Jeff… » Et touche du bois. Contre l’Irlande, il faut parfois s’y reprendre à quatre fois.

Les chants de la nuit

Au fur et à mesure que la nuit tombait sur la capitale, le volume sonore montait crescendo autour du XV de France et, au Grand Hotel Opera, la bringue promettait d’être sauvage. La salle de bal, d’une exquise beauté, accueillait dans sa pompeuse grandeur, ses tapisseries d’un autre siècle et ses fines dorures, les chants barbares secouant maintenant un établissement vieux de deux cents ans. Les Bleus chantaient, spontanément et à s’en fendre le gosier. Ils chantaient « Les Champs Élysées », « Les Fêtes de Mauléon » et toute la folle soupe d’un répertoire à mille et une rhapsodies. C’était bon. C’était le pied. C’était comme si, en fait, le seul scalp de l’Irlande avait réussi à réconcilier le petit monde du rugby français. Comme si cette guerre de tranchées un poil obsolète avait fait oublier aux élus fédéraux que la maison mère est attaquée, que Laporte bat la campagne, que Salviac squatte les réseaux sociaux et que demain, une quatrième liste menée par Champ ou Rives verra peut-être le jour. Le verbe haut, entre deux bouffées de cigare, l’international aux sept sélections Gérald Martinez résumait la pensée globale : « Ce soir, on oublie tout. Ce soir, on fait la paix. Ces jeunes mecs du XV de France donnent envie aux gens de les suivre. Ils sourient, se battent, ne trichent pas. Le public n’est pas dupe. Depuis combien de temps n’avait-on pas entendu le Stade de France gueuler de cette façon ? Je vais vous dire : dans deux mois, on aura tout oublié de ce match. Ce France-Irlande, c’est du gigot haricots. Mais merde, que ça fait du bien ! » Au même moment, Jonathan Sexton s’extirpait du cercle baroque de ce qu’il appelait le « ball room ». Il s’approchait, la mine lasse, le pas traînant et le cou bloqué. Comme vieux à trente piges, le maître du jeu venait de renouer avec les douceurs de ce Top 14 qu’il avait quitté sans regret, n’était pas certain de pouvoir jouer à Twickenham dans quinze jours et avait finalement du mal à apprécier les tapisseries royales et les paillardises. Vous ne chantez pas ? « Non. » Vous ne buvez pas ? « Non. Je n’ai pas l’habitude de célébrer les défaites. Et surtout pas celle-là… » Sur sa droite, Sexton observait Robbie Henshaw engloutir un Armagnac, couvant son trois-quarts centre d’un regard attendri. Avant d’enchaîner : « J’ai été très surpris. » Par quoi ? « Les Bleus sont bien meilleurs qu’il y a quatre mois. Ils semblent encore un peu perdus sur le terrain mais sont plus solidaires, plus agressifs qu’au dernier Mondial. Au Stade de France, ils se sont battus comme des chiens sur chaque ballon. Franchement, je crois qu’ils vont faire un très grand Tournoi. Depuis quand ne l’ont-ils pas remporté, d’ailleurs ? 2010, c’est ça ? » Yes, sir. « Alors, il leur faut gagner à Cardiff… » Où ils n’ont plus vaincu depuis six ans. Easy, Johnny !

Marc Duzan
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