Poussières sauvées du vent

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    Poussières sauvées du vent
Publié le , mis à jour

Sur le banc d’un jardin public, deux anonymes prennent leur pause-déjeuner. Un homme et une femme totalement étrangers l’un pour l’autre, assis à chaque bout de leur solitude respective. C’est alors qu’à l’initiative de l’inconnue, une conversation s’engage. Au gré des confidences, rapidement le rugby s’invite. 

Je voulais lui décrire ce coin tranquille des Batignolles à voix basse et puis le vent s’est levé. C’était un vent comme on en avait plus revu dans le quartier depuis une trentaine d’années, oui au moins. Alors elle a prétexté un rendez-vous professionnel de la plus haute importance et voilà, elle a fait comme le vent. Et elle est partie. Pourquoi nous étions-nous retrouvés, une demi-heure plus tôt, à discuter sur ce banc humide et froid du parc Martin Luther King, assis devant nos formules sandwich - salade - quart d’eau minérale et plus si affinités, juste en face de la nouvelle cité judiciaire qui se dresse dans une certaine majesté hi-tech ? Il me semble que c’est à cause du titre du journal sportif que je m’étais mis à consulter d’un œil vague, pour tuer le temps. Que disait-il de si extraordinaire ce titre, vers quel souvenir marquant la renvoyait-elle ?
Il était question, ça je m’en souviens, d’un match du Tournoi à venir. D’un France - Irlande imminent. Une rencontre à la saveur particulière puisque la nomination, de fraiche date, d’un nouveau sélectionneur alimentait déjà tous les fantasmes - apportant, comme toujours en pareil cas, son lot d’espoirs et d’attentes. Il en va dans ce domaine comme en d’autres et le mythe du sauveur dure le temps qu’il dure - et à présent que l’heure de vérité arrivait, enfin on allait voir ou pas… ce qu’on allait voir. Oui, ça au moins j’en suis sûr, le rugby, de manière assez inattendue, avait bel et bien servi d’élément déclencheur à notre conversation. Est-ce que j’allais me rendre au stade pour assister au match ? La question avait fusé d’une manière si innocente et pour tout dire presque familière, qu’il m’avait paru tout naturel de lui répondre, alors qu’en pareil cas, je vous avoue... Non, je n’irai pas. était-ce, donc, que je n’aimais pas tellement ça, le rugby ? C’était surtout - avec le recul, je peine encore à m’expliquer pourquoi je lui ai fait tout à coup ce genre de confidences - oui, c’était surtout que depuis plusieurs années, la foule me faisait peur, m’occasionnait d’effroyables crises d’angoisse. Elle comprenait. La première fois, elle avait, elle aussi, ressenti ce genre de malaise. Les clameurs. Le bruit mat des chocs. Tout ça. Sa première fois ? C’était pour une finale de championnat. Au Parc des Princes. Une enceinte dont l’architecture gris fer l’avait frappée, qu’elle avait trouvé, un peu malgré elle… extrêmement, oui, très belle. Quels clubs s’affrontaient ce soir-là ? Elle a feint de ne pas entendre ma question et s’est mise, comme si tout cela allait de soi, à me parler de son père.
Son père, me dit-elle, c’est un peu comme s’il avait été rugbyman toute sa vie, vous savez. Joueur tout d’abord, bien sûr, et même jusqu’à un âge très avancé. Très avancé ? Oui. Au-delà de quarante ans. Ensuite il avait entraîné. A quel niveau ? « A hauteur d’hommes, en série régionale », avait-elle répondu, un peu ailleurs, comme si elle citait la phrase de quelqu’un d’autre. Les gens qui ont le gout des citations sont toujours nimbés d’un halo de mélancolie, me suis-je dit alors. Et cette femme l’était à coup sur, mélancolique. Il avait terminé « sa carrière » - en était-ce vraiment une ? Ne s’agissait-il pas plutôt d’une espèce de vocation irrévocable ? - en tant que dirigeant fédéral, « bénévole » - elle a insisté à plusieurs reprises sur ce mot. Bénévol e-  et elle se souvenait, avec un voile d’émotion dans la voix, de l’époque où il arbitrait, et notamment des derbys musclés qui l’amenaient très souvent à se muer en agent du maintien de l’ordre, avant et après les rencontres, sur et en dehors du terrain. « Papa avait une telle autorité naturelle, vous savez, que tout finissait toujours par s’arranger. Et pourtant, certaines fois,  il y aurait eu largement de quoi avoir peur. » Elle avait dit ça en souriant et ce sourire vous auriez dit trois petits moineaux mettant en scène leur tristesse sur les moustaches d’un vieux chat. C’était simple et touchant. Ce sourire qui se penchait au bord d’un gouffre.
Comme elle parlait, intarissable sur les années d’arbitrage de son père, à un moment j’ai remarqué la présence de deux sacs posés à ses pieds et qui dépassaient un peu du banc où nous nous tenions d’un bord l’autre, à distance respectable. Pas le genre de sacs qu’on voit habituellement aux bras des filles. Non. Pas exactement ce genre-là. Un gros sac, style barda militaire et un autre plus petit : un sac de sport, ai-je aussitôt songé. Probablement qu’il contenait les reliques du Papa. Ses affaires de rugby, sans doute. Probablement. Elle a intercepté mes regards, et alors le sien s’est baissé aussitôt vers le sac plus petit et, pour la première fois depuis le début de notre conversation, son visage est soudain devenu beaucoup plus grave. « Papa est parti ce matin. Je suis passé prendre ses affaires et… »
Et puis le vent s’est levé et elle est partie. C’est seulement au bout de quelques minutes que j’ai réalisé qu’elle avait oublié le moins volumineux des deux sacs. Le sac qui contenait donc, probablement, les derniers vestiges de toute une existence placée sous la règle du rugby. J’ai, je vous l’avoue, bien eu envie d’en avoir le cœur net. Mais au dernier moment, quelque chose - ce souffle de pudeur qu’il y avait dans le vent. Oui, voilà - m’a retenu. Alors je me suis levé à mon tour et je l’ai laissé là, ce sac. Il devenait évident que c’était sa place.
Encore aujourd’hui, je m’interroge quelquefois au sujet de cette femme. De son envie subite de confidences que je crois comprendre et pourtant, c’est bien sa part de mystères qui me chavire l’âme. Ce dont je suis sur, en revanche, c’est qu’elle a bien fait de confier la mémoire de son père à la grâce du hasard. Peut-être aurais-je du l’ouvrir, voilà le remords qui me taraude. Et qui sait si le vent n’aurait pas éparpillé tous ces souvenirs afin qu’ils perdurent à tout jamais. Mais peut-être quelqu’un- quelqu’un de beaucoup plus romantique, quelqu’un de vraiment charitable, lui- s’en est-il chargé, en définitive. Et alors, oui, qui sait…

benoit_jeantet
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