L’anti-star

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Joueur de devoir, Karim Ghezal, qui aura 35 ans le 29 avril, a atteint la barre des trois cents matchs professionnels il y a deux semaines.

Il y a deux semaines, les Lyonnais ont fêté leur victoire contre Provence Rugby par un selfie collectif, tous attifés d’une perruque brune aux cheveux frisés, en hommage à Karim Ghezal. Le deuxième ligne venait de disputer son trois centième match professionnel. L’arrière, Romain Loursac, n’a pas manqué l’occasion de célébrer l’événement dans la bonne humeur. L’hommage a ému le gamin de L’Isle-Jourdain, où il a débuté le rugby il y a vingt ans. « Romain me taquinait avec ça, sourit le solide gaillard (1,94 m, 118 kg). Il a organisé la fête avec les perruques. Pierre (Mignoni, N.D.L.R.) a un mot. Cela m’a fait très plaisir. J’étais très touché. Je suis un joueur de club. J’ai toujours été fidèle et j’ai toujours tout donné partout où je suis passé. »

Le Gersois, d’origine algérienne, est venu au rugby sur le tard, à 15 ans. Après avoir tâté du football et du basket, il a finalement choisi la balle ovale sur les conseils d’un de ses potes, Florian Ninard, aujourd’hui dans le staff de Bourgoin. Et il ne l’a plus jamais lâché. « J’étais assez timide et réservé, ce fut une révélation, explique Karim. Ça s’est bien passé dès le début. Mes parents m’ont donné une très bonne éducation. Et depuis vingt ans, le rugby m’en a donné une deuxième. Je suis devenu un homme en faisant du rugby. »

Très vite, à dix-huit ans, il intégra le centre de formation de Toulouse, avec Nicolas Durand notamment, son coéquipier à Lyon. Ensuite, il porta avec fierté et combativité les maillots de Béziers, Grenoble, Castres, Montauban, du Racing et de Lyon, depuis 2014, toujours dans l’élite du rugby français. Dans le Rhône, il a retrouvé nombre d’anciens coéquipiers : Lionel Nallet et Julien Puricelli la saison dernière, David Attoub, Nicolas Durand mais aussi ses coachs, Pierre Mignoni et Sébastien Bruno l’été dernier. Peu médiatisé, le col-bleu a fait son bonhomme de chemin entre les stars du rugby français puis international qui ont fait grandir le Top 14 et les intérimaires, comètes filantes dans un sport de plus en plus exigeant physiquement.

« Je l’ai vu arriver, sourit Pierre Mignoni, son entraîneur à Lyon et coéquipier à Béziers, au début des années 2000. Il a rendu service à de nombreux clubs en faisant un travail obscur, dans l’ombre. Il s’occupe des tâches ingrates mais essentielles. Humainement, il est perfectionniste. Il aime les choses bien faites. »

« Il faut se forger un caractère »

Pour arriver à cette barre des trois cents matchs, tout n’a pas été rose, il a souvent dû remettre son ouvrage sur le métier. Coéquipier modèle, dur au mal, il a travaillé, n’a jamais rien lâché. « À Castres, Laurent Seigne a été très exigeant avec moi. J’avais 24 ans et il me faisait travailler cent fois plus que les autres. J’étais en concurrence avec Nallet, Papé, Ortéga… J’ai réussi à jouer mais ce fut dur ! Sur le moment, c’était très difficile. Avec du recul et un peu d’intelligence, je reconnais que c’est ce qui m’a permis de faire de belles années par la suite. Il faut se forger un caractère. Sur le terrain, j’essayais de tout donner. Sincèrement, et sans me dévaloriser, je ne suis pas le plus grand joueur de rugby qui soit. Durer quinze ans est le résultat de beaucoup de travail. J’ai également eu la chance, je touche du bois, de ne pas être trop touché par les blessures. Je n’ai jamais été éloigné des terrains plus de deux ou trois semaines. »

Dans la foulée de son expérience à Castres, son passage à Montauban (2007-2010) lui a également permis de franchir un palier. Il y a eu l’aventure humaine, exceptionnelle, avec la qualification surprise pour la Coupe d’Europe « avec un club familial et professionnel ». Il y eut aussi la rencontre avec Laurent Travers et Laurent Labit, qu’il retrouva quelques années plus tard au Racing. « J’avais vingt-cinq ans et je n’étais pas bon en touche, reconnaît-il, sans fard. Laurent Travers est un spécialiste dans ce domaine, nous avions le meilleur alignement. J’ai appris et j’y ai pris goût. Et nous avions une équipe exceptionnelle. J’ai joué contre Montauban début février avec Lyon, c’était particulier. »

Sa capacité à se mettre au service du collectif a ensuite séduit le Racing de Pierre Berbizier, en pleine construction. Là encore, la vie n’a pas été facile. Mais ne comptez pas sur Karim pour se plaindre. L’homme se définit comme un joueur de club, une expression qui revient spontanément dans la bouche de Romain Loursac et de Pierre Mignoni. L’esprit club chevillé au corps, Karim sait tirer le meilleur de ses expériences, pour avancer, donner le meilleur de lui et ne pas laisser place au ressentiment. « J’ai pris ce que j’avais à prendre de tous les coachs que j’ai eus, sans garder le négatif. Le coach a le droit de ne pas te trouver bon mais tu n’as le droit de ne pas te donner à cent pour cent. Cela a toujours été mon credo. Il faut rester carré et réglo. Les joueurs, les coachs passent mais le club reste. C’est important d’essayer d’écrire une petite page de l’histoire. »

« Je rêvais de chanter la Marseillaise »

À Lyon, il aurait aimé aider l’équipe à écrire le chapitre « maintien en Top 14 ». L’objectif n’a pas été atteint la saison dernière, et il est resté et a découvert le Pro D2 pour la première fois de sa carrière, pour tenter de remettre le club a la place qui était la sienne quand il était arrivé. Fidèle à lui-même, il ne se contente pas de venir s’entraîner, de prendre son sac et de rentrer chez lui. « À la base, le rugby n’est pas mon métier, c’est une passion », souffle-t-il. Régulièrement, il assiste le week-end à des matchs du Lou Association, des féminines aux plus jeunes. Et le mercredi soir, le joueur, qui termine son DEJPS et suit une formation de manager « tous terrains » avec Provale, intervient régulièrement auprès des juniors Crabos du Lou, entraînés par Stéphane Véré et Franck Leroy. Coacher le titille et il se verrait bien transmettre sa passion quand il aura raccroché les crampons.

Son engagement sans faille et son dévouement à l’ovale a été récompensé à l’automne 2014. Il a été appelé par les Barbarians pour affronter l’Argentine à deux reprises, lui permettant de changer enfin l’hymne national. « Je n’ai jamais été un grand joueur, c’est-à-dire un mec qui a cinquante sélections, qui a gagné des titres mais je rêvais de chanter la Marseillaise. Je n’avais pas le niveau pour être international. Participer à cette tournée, c’était réaliser un rêve ! C’est le résumé d’une carrière et c’est le rugby des potes, sans prise de tête. Cela concilie à la fois mes débuts à L’Isle-Jourdain, où je jouais en amateur avec mes potes et mes années comme joueur professionnel où la performance prime. »

Il espère maintenant réaliser un autre de ses rêves, celui que font tous les rugbymen depuis leur plus tendre enfance : brandir un bouclier. À dix matchs de la fin de saison, il n’en a jamais été aussi proche. Ensuite ? Il s’interroge. Sous contrat avec Lyon jusqu’en 2017, Karim aura trente-cinq ans le 29 avril, l’âge auquel beaucoup raccrochent les crampons. Il pourrait terminer sur une bonne note.

Jamais avare de vannes, son coéquipier, Romain Loursac, a son avis sur la question. L’arrière est catégorique, l’âge devient problématique pour le deuxième ligne. « Karim a une grande spécialité, qui est de raconter des histoires, explique-t-il. Il aime bien parler d’un match qui s’est passé en 2004 par exemple. Mais le temps a un mauvais effet sur sa mémoire. Il rajoute des détails. La plaie de trois centimètres devient une fracture ouverte qui nécessite une évacuation par hélicoptère ! »

En 2016 ou 2017, il n’envisage pas en tout cas la fin de sa carrière comme un drame. Il se prépare à entamer sa nouvelle vie avec optimisme. « L’arrêt de ma carrière n’est pas comme une mort. Ce sera dur mais j’ai envie de faire plein de trucs. »

Il espère que ce sera toujours en lien avec le rugby, à Lyon, au Costa Rica, un pays dont il dit être tombé amoureux et où il envisage de se rendre en juin pour aider au développement du jeu, ou ailleurs. Dans tous les cas, une chose est certaine. Il se donnera à fond. Par Sébastien FIATTE

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