Le derby pyrénéen, un «classico»

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    Le derby pyrénéen, un «classico»
Publié le , mis à jour

Chaque semaine, le Midi Olympique vous entraînera dorénavant dans les arcanes du rugby amateur. Une première : le derby pyrénéen entre Saint-Girons et Saint-Gaudens, désormais rendus à la division honneur de ce jeu.

À l’usage du piémont pyrénéen, c’est une sorte de « clasico ». Autrement drôle et festif qu’un Racing -Stade français, autrement enraciné qu’un Toulouse -Paris, autrement sensible à la population locale, qu’un Écosse - France se jouant, le même jour, quasiment à la même heure. Plus fort, même, symboliquement, que n’importe quel autre derby des environs. Saint-Girons - Saint-Gaudens, c’est comme une façon de revisiter l’histoire, la grande, celle d’avant les départements, quand le comté de Comminges, dont Saint-Gaudens est la capitale, se trouvait imbriqué pour le meilleur et pour le pire au Couserans saint-gironnais. « C’est irrationnel, me dit Jean Cante, formidable deuxième ligne ou pilier des années dorées, ayant évolué comme tant d’autres dans l’un puis dans l’autre des deux clubs. C’est de l’ordre de l’inconscient. Les Saint-Gironnais se rendent plus facilement à Saint-Gaudens qu’à Foix. Les raisons profondes nous échappent, mais c’est comme ça. C’est endémique. Un reflet d’histoire, oui, peut-être… »

Et de fait, de mémoire, sans aide d’aucune sorte, je n’en finis plus d’égrener à part moi la liste des joueurs ayant joué dans les deux clubs. « Le premier, le plus emblématique, me dit Jean, ce fut Marcelin Bénazet. Beaucoup, après lui, ont suivi son exemple ». Lesquels ? Comptez après moi : Rives, Osmond, Salettes, Descoins, Bernard, Bacquié, Arrouy, Llau, Grau, Souquet, Farges, Cazaux, Piquemal, Dispagne, Lagarde, Pujol, Galey, Cante, Doussain (oui, le père de…), Cazassus, Caubère, Béchu, d’autres bien sûr, comme ceux passés à Saint-Gaudens XIII (André Rives, Gilbert Pujol, Joseph Raufast) ou dont les noms m’échappent. Ma culture n’est pas exhaustive hélas. Elle se réfugie dans l’enfance, poursuit sa course dans l’adolescence avant de perdre pied. C’est si vrai que je ne sais rien ou presque des équipes actuelles qui s’échinaient hier, à l’heure où Guirado et les siens luttaient sur le front d’Édimbourg, à l’heure où les « anciens » du Sporting se retrouvaient autour d’un programme made in Pyrénées que je vous délivre comme une messe. 10 heures : accueil à la salle du Foirail. 11 heures : apéritif et dégustation de charcuterie. 11 h 40 : remise des trophées à dix éducateurs et dirigeants. 12 heures : repas « sportif » (l’expression ne s’invente pas) : foie gras, poitrine de veau farcie, fromage de Bethmale, entremet aux trois chocolats, café, vin. 14 h 30 : départ pour le match.

« C’étaient les matchs de l’année… »

Chaud bouillant le départ. Le rugby, d’ailleurs, ce n’est peut-être que ça : des retrouvailles entre amis, un bon gueuleton, un vieux derby, nostalgie et tendresse à fleur de peau et roule ma poule. Jusqu’au soir, jusqu’à la nuit, jusqu’au déraisonnable. Comme jadis et naguère, quand le Sporting de Loulou Gargallo et de Jean-Jacques Martin battait le Toulon de Carrère au Luc, que le Saint-Gaudens de Toto Galey dominait le La Rochelle d’Elissalde au stade de l’avenue de L’Isle et que les nuits étaient longues à devenir demain… C’était hier. Trente-cinq ans pour les premiers ! Trente pour les autres ! Mais c’était hier, vraiment.

« L’amusant, reprend « Jeannot » Cante, c’est de constater que les départs se sont toujours faits en masse. Jacques Descoins avait entraîné derrière lui toute une pléiade de Saint-Gironnais venus renforcer le Stade Saint-gaudinois dans les années 70 et il en fut de même pour « Toto » Galey au début des années 80. À chaque fois, pour des raisons liées à un divorce ponctuel avec le club, le goût d’une nouvelle aventure, c’était un groupe d’hommes qui débarquait. »

De Saint-Girons vers Saint-Gaudens, rarement le contraire. Les Charles Salettes, Michel Farges, Jean-Etienne Bernard, Alain Pujol, ou Éric Béchu, qui firent le chemin inverse allaient plutôt chercher à Saint-Girons, longtemps membre de la première division de ce jeu, une légitimité sportive que Saint-Gaudens ne leur offrait pas toujours. Mais les derbies alors ? Ceux des années 60 dans la deuxième division du rugby de l’époque ? Ceux des années 80, en Groupe B d’alors, quand les natifs d’une ville jouaient dans l’autre et réciproquement ? « Ils étaient autrement plus chauds naguère », confiait Louis Gargallo à Cédric Cathala dans son article paru, vendredi, sur midi-olympique. fr. « C’étaient les matchs de l’année, rappelle Jean Cante. Au moins aussi importants qu’un match de montée. La passion y était exacerbée, l’engouement extraordinaire, les stades étaient pleins. Il y avait l’orgueil de vouloir prouver aux autres que l’on existait face à la colère de l’environnement. Pour moi qui travaillais à Saint-Girons et jouais à Saint-Gaudens, c’était épique. Nous étions quelques-uns à subir les foudres du public. On était des félons… Mais si les matchs étaient heurtés, durs, ils ne furent jamais violents et de fait, ne laissèrent pas de cicatrices insurmontables. Reste que l’émotion était à son comble quand nous allions préparer les matchs dans les environs de Saint-Girons que nous connaissions si bien et pour cause… »

« La FFR se moque du rugby amateur »

Et si les temps ont adouci les mœurs, si les deux clubs au fil des années ont dégringolé jusqu’à la division Honneur, la mal nommée, leurs difficultés symbolisent assez le mouroir qu’est en passe de devenir le rugby amateur. « En programmant du Top 14 ou des matchs de l’équipe de France le dimanche, la FFR se moque plus encore du rugby amateur, lui manque de respect, reprenait Louis Gargallo. À lui, aux bénévoles, aux amateurs de ce sport »

Voudrait-on réduire à rien les efforts de tous ces bénévoles, qu’on ne s’y prendrait pas autrement en effet. Déjà bousculés par des difficultés financières qui grèvent lourdement les budgets, les clubs amateurs ne méritent pas ce type d’indifférence. Aux 2 500 personnes qui se pressaient, naguère, au bord du stade pour pareil derby, ils n’étaient plus que 500 dimanche pour les raisons que l’on devine. « J’ai 63 ans, reprenait « Loulou » sur midi-olympique. fr et je m’aperçois que les mentalités ont bien changé. Je n’ai rien contre le rugby professionnel, au contraire. Je suis même resté à son contact, mais il ne faudrait pas que nos dirigeants ou les présidents de clubs de l’élite perdent la tête et oublient de penser aux petits. On crie misère pour trouver des joueurs en équipe de France mais s’il n’y a plus de petits clubs, il n’y a plus de joueurs. »

De sorte que de l’extraordinaire engouement de hier, il ne reste plus désormais hélas qu’un vieux parfum de nostalgie dans la bouche des témoins d’un rugby disparu, observateurs meurtris de son obsolescence. n

Jacques Verdier
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