En 1976, la "cuillère de bois" anglaise ne fit pas le bonheur des Bleus

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    En 1976, la "cuillère de bois" anglaise ne fit pas le bonheur des Bleus
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Dernier épisode de notre série sur les tournois joués les années en «6» avec le match France-Angleterre de 1976. Le XV de France infligea alors à l’Angleterre une humiliation synonyme de cuiller de bois. Ce 30-9 aurait dû être un triomphe, au contraire, ce fut un assassinat en règle : le génie offensif français n’avait pas été respecté.

Le fameux pack de fer de 1977, maintes fois célébré dans les sagas du XV de France, ne fut pas une création ad hoc. Ce commando reconnaissable au panache blond de Rives et aux moustaches triomphantes de Palmié sévissait depuis le mois de février 1976 quand Jean-François Imbernon fit ses débuts contre l’Irlande. Ce « Huit majeur » commandé par Jacques Fouroux joua donc huit matchs consécutifs dans le Tournoi jusqu’en janvier 1978. Si l’on triche un peu et que l’on compte les matchs joués avec l’austère Francis Haget à la place d’Imbernon en deuxième ligne, on arrive à douze rencontres du Tournoi de rang disputées avec quasiment la même meute d’avants.

Un pack d’équarrisseurs

Jamais elle ne fut autant dominatrice qu’en ce 20 mars 1976 quand elle lamina les Anglais par 30 à 9 et six essais à un. En cadeau bonus, le XV de la Rose reçut une infamante cuiller de bois. Anti trophée parfait pour un rugby devenu inconsistant à force d’approximations, comme une puissance coloniale en déclin. On vit même au cours de ce match si déséquilibré, le trois quarts centre Maxwell, ballon en main, se retourner brusquement les fesses vers la ligne de but adverse dans une attitude parfaitement ridicule: la posture d’un joueur de série qui se serait retrouvé là par erreur. Mais si l’on devait mettre un visage sur ce revers cinglant, ce serait celui de Bob… Wilkinson, ce deuxième ligne au destin ingrat. Trois ans plutôt, il avait été invité en tant que seul non capé par les Barbarians pour jouer le fameux match de Cardiff contre les All Blacks. Parachuté dans ce match de légende, il était resté emprunté comme Bambi sur la glace. Il devait finir sa petite carrière avec ce naufrage du 20 mars et laisser son patronyme atteindre le firmament via un illustre homonyme. Face au duo Imbernon-Palmié, cet ancien étudiant de Cambridge ne faisait pas le poids. Le numéro 8 Jean-Pierre Bastiat se souvient : «Avec ces deux tracteurs, on pouvait voyager. Ils savaient en plus « distribuer » sous la mêlée quand le besoin s’en faisait sentir, par exemple quand un pilier adverse ne poussait pas droit. De toute façon, notre cinq de devant était exceptionnel avec « Papa » et « Chocho » et un talonneur, Alain Paco, aussi souple qu’un singe du Cirque Médrano, capable de se servir de son pied gauche ou de son pied droit avec la même aisance. Notre entraîneur Toto Desclaux n’avait pas choisi les meilleurs mais ceux qui s’entendaient le mieux.» Le double mètre de Dax n’a pas oublié cette démonstration de son pack : «Nous venions de perdre de très peu à Cardiff (19-13, N.D.L.R.) face à des Gallois qui étaient très gênés au banquet d’après-match. Ils savaient que nous avions été meilleurs. En fait, nous aurions dû empocher non pas un, ni deux, mais trois grands chelems en 1976, 1977 et 1978. » Les Français faisaient vraiment peur durant ces seventies. « Après, la rencontre, le troisième ligne Tony Neary, qui parlait un peu français, m’avait donné rendez-vous pour l’année suivante à Twickenham…» Bastiat y serait accueilli par une campagne de presse digne d’un terroriste : «Set that Bastiat» titra le Daily Mirror. Les Anglais n’avaient pu qu’être humiliés par une telle dislocation de leur paquet d’avants.

Les Anglais comme les Bourgois de Calais

Et puisque Neary comprenait le Français, il fut sans doute encore plus mortifié voyant que le public du Parc avait… sifflé sa propre équipe. Oui, la presse et les supporters avaient trouvé le moyen de faire la fine bouche : «C’était un match à soixante points», reconnut le capitaine Jacques Fouroux. «Les quais de la Gare d’Austerlitz ne présentèrent que peu de visages épanouis», écrivit l’historien Pierre Lafont dans son encyclopédie du rugby français. «Le public avait été trop gâté depuis le début de la décennie. Il y avait eu les triomphes de 1970 et 1972 contre ces mêmes Anglais. Sur le coup, ces critiques ne nous ont pas fait plaisir. Nous les avions enfoncés en mêlée, nous avions marqué un essai sur un maul après touche, Un vrai essai collectif », poursuit Bastiat. L’Histoire lui en a attribué la paternité mais, sur le moment, les avants des Bleus mirent un point d’honneur à refuser de citer un nom de marqueur en particulier. C’est vrai que les commentaires avaient été contrastés, mais ils avaient été élogieux pour les fantassins et notamment pour le pilier droit Robert Paparemborde auteur de deux essais. «Quel joueur ! Ceinture noire de judo. En plus, il pouvait jouer des deux côtés. Il lui arrivait de changer de position en plein match. J’adorais dévier le ballon en fond de touche sur lui qui arrivait en courant derrière moi pour foncer sur l’ouvreur adverse. Je faisais un peu le même geste que celui de l’Écossais Hogg la semaine dernière contre les Bleus. À l’époque, on pratiquait beaucoup la «tapette», car en touche, nous n’étions pas soutenus, et l’adversaire pouvait nous gêner.»

«En fait, nous aurions dû empocher non pas un, ni deux, mais trois grands chelems en 1976, 1977 et 1978.» Jean-Pierre BASTIAT 

Si les jugements avaient été sévères, c’est au nom du fameux «french flair», le jeu avec un grand J sans qui la France n’est pas tout à fait la France. Oui, les lignes arrières s’étaient fait assassiner et plus particulièrement la paire de centres bigourdane Roland Bertranne-Joel Pécune, pas assez inspirée pour les esthètes sourcilleux. En plus, à l’arrière, Jean-Michel Aguirre était sorti dès la 37e minute sur blessure pour laisser sa place au regretté débutant René Bergès-Cau (décédé à 34 ans d'un accident de voiture). L’événement avait fini de désorganiser l’escouade offensive. C’est vrai que les plumitifs n’y étaient pas allés de mainmorte. «Les grands boulevards faisaient peur à nos habitués des ruelles. Ce match si facile n’allait pas à nos centres, ils se complaisent dans la tempête. Une cuiller de bois, certes ! Mais pécaïre quelle mauvaise soupe !», pouvait-on lire dans Midi Olympique. La paire Pécune-Bertranne en prit pour son grade, tout comme l’ailier Averous stigmatisé pour une accumulation de maladresses. « J’ai vu des occasions gâchées à cinq contre personne », remarqua André Herrero. Le plus sévère des procureurs était un jeune retraité du nom de Jo Maso : «C’est une honte de gâcher tant d’occasions, mais ça ne m’étonne pas. C’est le fruit d’une lente détérioration. J’enrage de voir autant d’offensives saccagées car on ne sait plus travailler son défenseur. Avec ses trente sélections, je trouve inadmissible que Bertranne ne dirige pas sa ligne d’attaque. Quant à Pécune, il était complètement perdu, je le comprends.» Avec le recul, on se dit que cette volée de bois vert contre les Bleus sonnait comme un double peine pour des Anglais par moments ridicules. Ils payaient très cher leur amateurisme désuet et la faiblesse de leurs compétitions de club. «Trafalgar ; Waterloo», les comparaisons historiques tombaient comme à Gravelotte dans les médias en laissant à Amédée Domenech, autre retraité plein de vigueur la plus assassine, : «Ces Anglais sont venus comme Eustache de Saint-Pierre (l'un des bourgeois de Calais venus s'agenouiller devant le roi d'Angleterre, signe de soumission alors que la ville était assiégée), la corde au cou.»

 

A Paris le 20 mars 1976. France bat Angleterre 30-9 (10-3). Arbitre : M. Clark (Irlande).

France : 6E Romeu (19e) , Paparemborde (30e ,68e), Fouroux (48e), Bastiat (61e), Gourdon (80e +2) ; 3T Romeu (19e, 48e, 61e).

Angleterre : 1E Dixon (70e) ; 1T, 1P (3e) Butler.

Les équipes : FRANCE : Aguirre (Bergès-Cau 37e) ; Gourdon, Bertranne, Pécune, Averous ; (o) Romeu, (m) Fouroux (cap.) ; Skrela, Bastiat, Rives ; Imbernon, Palmié ; Paparemborde, Paco, Cholley. ANGLETERRE : Butler ; Plummer, Maxwell, Cooke, Slemen ; (o) C.G. Williams, (m) S.J. Smith ; Neary (cap.), Adey, Dixon ; R. Wilkinson, Beaumont ; Burton, Pullin, Cotton.

 

Jérôme Prévot
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