Demain, promis, j’arrête de trembler

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    Demain, promis, j’arrête de trembler
Publié le , mis à jour

Parfois, lorsqu’on rechausse les crampons, c’est d’abord pour vivre une aventure. Bien sûr. Ce jeune homme, lui, c’est aussi et surtout pour entendre des histoires. Des histoires qui se murmurent entre gens de rugby. Quand la vie à nouveau s’intercale entre les silences. 

« Etre heureux, ça prend du temps, vous savez… » Et je revois le sourire crispé de cet ancien journaliste qui rédige sur un bout de nappe - « une manière comme une autre d’amortir la chute interminable qui commence le jour où vous tombez en retraite » - les résumés de match pour le journal du club. Il y en a certains, ici, certains dont la bouche sent le foie malade, le ragot et l’aigre, oui, il y en a certains pour oser prétendre que s’il a accepté de le faire, c’est uniquement parce qu’il « se bourre la gueule à nos frais». Mais je l’ai toujours vu régler la note. Se tenir au comptoir comme autour de la main courante. Lucide. Toujours. Et surtout, à l’écoute. Et lui, au moins, je ne l’ai jamais surpris au point où d’autres s’abaissent avec complaisance en dessous d’une certaine hauteur d’humanité. Oui, je revois le sourire de cet ancien journaliste que tous ces on dit laissent de marbre. « Voyez-vous, jeune homme, « celui qui rend service doit se taire ; c’est à celui qui l’a reçu de parler. » Et ça, bien sur, c’est de Sénèque. Connaissez-vous Sénèque ? Vous savez…Les gens parlent et ça les maintient en vie. Plus ils parlent et plus, au fond, ils espèrent que quelqu’un leur réponde. Mais le grand jeu de questions- réponses à quoi se résument parfois nos maigres existences, croyez-moi, c’est comme vivre, à la longue ça fatigue. »
Et il a ce sourire de vieux tailleur de pierre à qui on ne la fait plus, au moment où il lève son verre vers le mien et alors, quand ses mains se mettent à trembler, me revient la remarque de notre entraineur. « Lui, je l’adore, mais y vaudrait mieux pour tout le monde qu’il arrête de boire. » Le soir bascule sur l’autre versant du monde. C’est l’heure où les « gros » repartent, quelques packs de bière à la main, s’isoler dans un coin moite du clubhouse. Le match est joué-perdu depuis longtemps et sans doute ressentent-ils le besoin de s’inoculer  encore un peu de cette semence amère au creux des reins. C’est leur façon à eux, m’a-t-il expliqué un jour,  leur façon à eux de se dire «  ces choses » qui restent aussi mystérieuses que les sortilèges de la langue basque et c’est là- bas, à l’abri pudique des regards, qu’ils s’enchainent à l’amour du combat- ce moment à part où les voix enfin se taisent, où les cœurs à nouveau se tendent-  par les liens particuliers de la sagesse qui les unit  depuis que ce jeu existe. Et ça fait si longtemps qu’il existe. Longtemps que les gens y jouent. Qu’ils ne souhaitent rien d’autre que ça. Jouer, c’est tout. Sans justification.
Eparpillés autour d’un reste fumant de côtelettes, une poignée nettement plus joyeuse de trois-quarts, préfère oublier tous ces ballons vomis à la lisière de leurs empreintes digitales. Et dans l’ennui d’une fin de troisième mi-temps qui s’éternise, leurs mains se tordent dans l’impatience qu’ils ont d’aller voir, mais surtout loin d’ici, s’il serait encore possible de prendre quelques dupes au piège de leurs charmes. Je sais bien qu’ils m’attendent mais d’un léger hochement de tête, j’indique que ce soir, non, désolé, les gars, ce sera sans moi. Ce soir, et ce soir peut-être plus encore que chaque soir de défaite,  j’ai un gout de crépuscule dans la bouche.
Le vieux journaliste s’absente pudiquement «  pour rhabiller le gamin », comme je réponds à quelque sms avec trois semaines de retard et notre entraineur en profite pour me glisser à l’oreille que «  je ferais mieux de lâcher l’affaire. Il est mur, Papy. Y va te saouler avec ces histoires. » Mais si justement, j’avais envie d’en écouter, moi, des histoires ? Oui, et si, justement, j’avais choisi de rechausser les crampons parce que dans la vie- cette foutue vie où tout n’est souvent que recherche d’approbation, complexes d’infériorité ou de supériorité, concours ineptes aux enjeux abscons, évaluations de fourmis en quête d’un peu d’ombre, flot désespérant d’images qui passent et repassent en boucle jusqu’à la satiété du spectacle-, oui, et si, justement, j’étais en manque d’histoires dignes de ce nom ? Et si le rugby, plus qu’un sport de voyou et patata, mieux qu’une affaire de gentlemen en culotte courtes en mal de lever de coude et patati, n’avait jamais été que le plus grand fournisseur officieux de ces petites fictions  ordinaires, dont la poésie délirante et l’humour à froid ont toujours fait mon régal ?
Oui, moi, ce soir-là, j’avais envie qu’il m’en raconte, justement, des histoires, ce vieux journaliste. Alors voilà.  A nouveau il a levé son verre vers le mien, ajoutant avec un clin d’œil plein de malice «  Demain, promis, j’arrête de trembler» et puis il m’a regardé avec tendresse, guettant la seconde propice, l’instant où le silence allait s’écarter pour laisser passer sa voix. Et puis, comme il a du sentir que la nuit était prête à nous ménager un bel intervalle par où l’on accèderait à cette « gratuité intime de l’existence » - « et ça c’est de Francis Ponge. Connaissez-vous Francis Ponge ? »-  alors il s’est mis à me parler, comme on se parle – et comme on se parlera longtemps- entre quatre-z-yeux au beurre doux et trois oreilles en chou-fleur - j’ignore encore pourquoi il a voulu revenir là-dessus et pourquoi avec moi-, il s’est mis à me parler de ce vendredi d’il était une fois dans sa jeunesse, ce vendredi précédant le premier match de rugby qu’il s’apprêtait à couvrir pour un grand quotidien local.  Je l’entends encore d’ici…
« Dans mon souvenir, vous savez, il pleut ce vendredi. Et c’est un vendredi vers onze heures. Et donc il pleut. Je suis comme ces vieux chiens qui aimeraient sentir le retour de l’action.  Ces vieux chiens de chasse. Il pleut et c’est un vendredi vers onze heures propice à l’éclosion mélancolique. Il pleut dans une rue morne et grise de novembre. C’est mon anniversaire. J’ai 24 ans. Nous avons tous des secrets, n’est-ce pas ? Moi, en dehors de ma solitude, je n’ai pas grand-chose à cacher. Je marche. La tête rentrée dans les épaules. Je marche. Le froid recommence à me piquer les joues. Mes mains s’enfoncent par réflexe dans les poches crevées de mon imperméable et, là-dedans, mes doigts se crispent dans le vide en regrettant ma résolution,  aussi soudaine qu’absurde, de ne plus me ronger les ongles. Je longe la devanture d’une boucherie. Ralentis. Encore. Quelques mètres plus tard, je suis déjà revenu sur mes pas. Mes yeux détaillent à présent ce qui se trame à l’intérieur, dans la vitrine. Entrecôte. Bavette.  Merlan. Pavé de rumsteck. Cote à l’os.  Hampe. Viande à hacher. Bien. Tout semble en ordre. Normal. Sauf qu’assez vite je comprends qu’il s’agit d’une boucherie d’un genre particulier. Oui. Une boucherie chevaline.  A ma connaissance, ce doit même être la dernière boucherie chevaline de la ville, désormais. L’autre, je le sais- j’habitais encore le quartier à l’époque-je m’en souviens comme si c’était hier, l’autre a fermé ça va bientôt faire cinq ans.
Il pleut et c’est mon anniversaire mais là, devant la dernière boucherie chevaline de la ville, je commence à me sentir un peu mieux dans ma peau. L’autre, je le sais- j’habitais encore le quartier à l’époque puisque je vivais toujours chez ma mère- ma mère qui n’en avait plus pour très longtemps, alors- maintenant que le cancer entrait dans sa phase terminale-que le cancer lui suçait jusqu’à ses dernières gouttes de son sang noir de vieille bête, sale et mauvaise, perpétuellement en colère qui aurait tant voulu ruer- oui ruer, ruer encore, une dernière fois, oui, ruer un dernier coup avant de finir à l’abattoir. Je m’en souviens comme si c’était hier- l’autre a fermé le jour où ma mère a quand même fini par mourir, juste après qu’elle m’ait envoyée lui chercher un peu de cette viande de cheval. Entrecôte. Bavette. Merlan. Pavé de rumsteck. Cote à l’os. Hampe. Viande à hacher. Peu importe pourvu que ce soit de cette viande de cheval qui l’aidait à soutenir ses forces, vers la fin…»
« Etre heureux, ça prend du temps, vous savez… » Et je revois le sourire crispé de cet ancien journaliste, un sourire de vieux tailleur de pierre à qui on ne la fait plus, au moment où il lève son verre- « le dernier cette fois, hein, sinon c’est menti »-, oui, au moment où il lève son verre vers le mien et je crois que, cette fois, il se garde bien de promettre quoi ce soit. Oh, allez, de toute façon…

benoit_jeantet
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