Tout ce boucan dans sa tête

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    Tout ce boucan dans sa tête
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Les souvenirs se bousculent et tout se brouille, pour finir, dans la tête de cet ancien joueur qui a du mal à accepter le décès tragique d’un frère d’armes. Un complice, témoin de la jeunesse perdue. Quand le rugby était encore le meilleur moyen de renoncer aux mauvais jours. 

Ce dimanche matin ressemble à un endroit perdu pour l'intelligence, se dit-il en ouvrant un œil torve, brouillé par la mélasse de la nuit dernière. Le bruit assez violent des volets contre la fenêtre l’a tiré du demi sommeil où il colmatait son alcool entre deux images sans queue ni tête. Dans le dernier rêve dont il se souvient, alors, voyons, il y avait cette jeune femme qui mangeait des cuillères à soupe. Et puis, limite bord cadre,  une chaussette orpheline sur le point de fondre en larmes…
Lui, alors, c’est un homme, la quarantaine qui renarde un peu sur la fin, un homme qui sait- il a payé pour voir- comment endurer la vie étroite de nos provinces sans se plaindre. Qui s’accommode de tout ce gris autour, un eczéma comme un autre. Et sinon, il retourne un peu toujours les mêmes pensées dans sa tête. Ces pensées qu’il retourne sans cesse, c’est comme le caleçon sale de la veille, ça pue, on y a transpiré à mort et pourtant on s’empresse de le remettre. Et sinon, il aimerait bien, quelquefois, rejoindre la compagnie des hommes légers. Mais, par ici, surtout en hiver, la terre est trop lourde et le ciel beaucoup trop haut. Les hommes légers, c’est comme ça qu’il appelle les amis qu’il avait, avant. A l’époque où le rugby et la jeunesse gouvernaient encore sa vie. Qu’il jouait premier centre, ouvreur et même, mais oui, troisième ligne aile, « pour dépanner »,  dans une équipe de potes. Une équipe un peu folklo, sans siège social et presque sans terrain d’entrainement attitré- heureusement qu’il y avait des champs à perte vue. Oui. Heureusement- mais qui tournait pas mal dans la région. On était plus jeune, avant, se dit-il, mais putain c’est fou comme l’hiver vient vite…
Il n’a pas toujours été ce qu’il est, cet homme. Ce qu’il est, voyons, c’est cette espèce de mec qui s’échine, envers et contre tout, à vouloir rester…oui voilà…vieux-jeune. Ce mec qui perd son pantalon et accuse sa ceinture de l'avoir laissé se débrouiller tout seul. Voilà Ce qu’il est…devenu…
Le gris achèvera de se noyer dans l’eau du robinet, se dit-il. Oui. Plus tard. Si l’envie lui prend de refaire un crochet par la salle de bain. Plus tard. Il crache un dernier reliquat de dentifrice. S’essuie la bouche au revers de sa manche de robe de chambre. Il verra bien, après tout, ce qu’elle lui réserve, la vie. Plus tard, alors. Oui. Plus tard. Pour l’heure, déjà, se remuer un peu. Il essaye sur la pièce un regard panoramique, mais si le cœur est hardi, le maintien s’avère trop timide. Il se souvient. D’il y a trois jours. Du coup de téléphone en pleine nuit. Il se souvient. Ce dimanche n’est qu’un coin paumé de plus au milieu de nulle part, se dit-il. Un monde d’apparence paisible où plus rien n’arrive. A part la maladie. Et puis la mort. A condition d’avoir été bien sage. Oui. A condition…
Au commencement, alors, il est né. Il est né un soir novembre et c’était en 1970. Cette année-là, il s’est passé plein de trucs. Par exemple, on a accusé Sinatra d’appartenir à la mafia. On a mis fin à la guerre au Biafra. On a fait faire au Boeing 747 son premier vol transatlantique. On a appris que la Chine venait de lancer son premier satellite. On a su très vite que le Concorde serait un concurrent sérieux pour le Boeing 747. De Gaulle et Nasser sont morts. Hendrix aussi est mort. Le 18 septembre 1970. Hendrix, quand même,  putain…
En saluant les deux ados- une fille- un garçon- qui se disputent à coups d’adjectifs sauvages l’ordinateur familial, il repense aux dernières conversations qu’il a eu avec cet ami cuistot- son ami- le seul ami qu’il s’est fait dans ce coin si hostile aux étrangers - et à cet instant assez pénible, cet instant où sur les joues blêmes de cet ami-son ami- des larmes brillaient alors qu’il abordait- leurs dernières conversations ça a fait comme des chats et alors c’est retombé à chaque fois sur la même conclusion- comme il abordait la question de la mort, oui, la mort-sa mort. Sa mort qu’il espérait proche. Rapide. Et surtout, sans douleur. Cet ami- son ami est paraplégique et ça c’est depuis une saloperie d’accident de la route survenu au retour d’une troisième mi-temps comme il y en a, surtout à cet âge de turbulences qu’on sait, alors qu’il roulait à fond sur les routes de campagne, l’autoradio crachant les chansons des Clash ou des Dead Kennedy’s ou des… 
Ensuite, évidemment, il a été un enfant. Un enfant du Sud. Du Sud exactement, pense-t-il. Le Sud exactement, tout compte fait, n’était qu’un lieu assez vicieux peuplé de petits blancs hostiles et pourris de préjugés. C’est pourtant à cette époque qu’a eu lieu sa première rencontre avec le rugby. Lorsqu’il y repense…Mais oui. Le virus du rugby s’est bel et bien transmis grâce à ce grand-père-son grand-père. Son grand-père était un légionnaire en retraite. Un type brutal et colérique. Et aussi un numéro dix hors pair. Lorsqu’il y repense…Un type qui avait une telle haine en lui…Lorsqu’il y repense…Son grand- père avait deux amours : ses chiens de chasse et son fichu rugby. Ballon en mains, il exprimait de telles émotions, que, voilà, tout petit, alors il a eu envie de faire pareil…
Depuis plusieurs semaines, après le boulot- il fait la plonge dans une brasserie de la ville voisine du gros bourg rural où ils se sont s’installés avec sa femme, ça fera bientôt quinze ans- depuis plusieurs semaines, donc, il a pris l’habitude de passer voir son pote  pendant la coupure de l’après-midi. Au départ, qu’il passe comme ça sans prévenir, l’autre ça n’a pas eu trop l’air de le ravir outre mesure Pour tout dire, ça l’a même pas mal bousculé. Après le service, le cuistot aimait jusqu’ici rester en cuisine, tout seul, lumières et fourneaux éteints, et là, tout seul, tranquille, sans son commis de malheur ni sa patronne de femme toujours fourrés dans ses pattes- les roues de son fauteuil quoi- de piquer un roupillon ou bien de parcourir un journal sportif, de feuilleter pour la énième fois cette bio de Richard Astre, avant l’accident il jouait 9. Voilà-  ou bien de commencer à tourner ses légumes, le tout lui servant de prétexte bien commode pour revivre en solitaire- il arrive que les images et les sons soient plus  tenaces que les mots- le bruit nerveux des crampons qui rayent le couloir, toujours ce tunnel grignoté par l’ombre au sortir du vestiaire, le choc du premier plaquage, la rumeur de machette rythmiques des tchic tchac sur les pelouses grasses, en écoutant de la musique, tout seul, le volume, s’il vous plait, toujours poussé jusqu’au plus fort. Oui. La première fois qu’il a vu son pote s’amener comme ça en pleine coupure, alors le cuistot l’a eu mauvaise. La seconde aussi. La troisième, pas mieux. Et puis, par la farce des choses, disons qu’il a fini par prendre le pli de ce qui risquait, de toute manière, de devenir une habitude…
Ces visites pendant la coupure de midi, du reste, entre eux, maintenant c’est devenu comme une sorte de rituel. Le rituel est simple. Le plongeur passe son nez à la fenêtre qui offre une vue plongeante sur les cuisines situées en contrebas, puis renifle bruyamment comme une bête affamée, puis fredonne d’une voix nasillarde le début de quelque refrain de stade, de quelque hymne d’après féria et ça les fait toujours rire, même si ça fait bien longtemps que le marchand de sable pour eux est passé, puis il s’élance comme un perdu, pour atterrir, pas toujours sur ses deux pieds, entre les fourneaux et la table chaude, en gueulant « come on Ritchie » Son ami Cuistot, au fait, s’appelle Richard (Oui, Richard parce que son père était un fan absolu de Richard Astre. Le rugby est affaire de transmission. Une fois qu’on sait ça…) Parfois il saute carrément dans la cuisine avec son vieux wallaby prêt à l’envol et alors, Richard alias Ritchie gueule «Sautée une ! Passe-moi la gonfle… »
Vu d’ici, se dit-il, oui, ça ressemble à l’un de ces dimanches matins hantés par le fantôme d’un mec pas plus décidé que ça à se raser la barbe, sauf qu’il a promis à sa femme qu’il serait beau- à la hauteur en tout cas et que c’est un jour spécial, une journée particulière, moche, atroce, tronchée jusqu’à l’os. Une journée comme il y en a dans la vie. C’est même le fantôme d’un mec qui avance un orteil timide sur le carrelage de la cuisine. Qui, après avoir envoyé les deux ados à la douche et au trot- parfois il se trouve un peu brutal, lui aussi. Parfois il se surprend même à soupçonner quelques similitudes entre cette colère verbale, presque ordurière et les manières terribles de son grand-père. Parfois…-qui, enfin, après vérification que ça caille vraiment, rajuste la ceinture de sa robe de chambre. Qui pense que tout ça, putain, non, c’est pas juste. Non. Putain. C’est pas juste. Mais ce n'est pas nouveau, se dit-il, les robes de chambre n'ont jamais eu aucun sens du bien et du mal…
Lorsqu’il rejoignait Richard dans son antre- Richard s’était battu pour faire aménager l’endroit pour qu’on puisse y faire la cuisine en fauteuil, c’était une cuisine traditionnelle reloaded comme il disait, à la sauce Ritchie, une cuisine dont la renommée dépassait largement le cadre local-les deux amis en venaient assez vite et tout naturellement à parler soit des jeunes Espoirs du cru, soit de ce championnat pro où les collisions «  un beau jour vont finir par laisser un mec sur le carreau. » Et tous les deux, comme ça, plantés au beau milieu de cette cuisine qui sentait bon les plats traditionnels reloaded by Ritchie, avec un peu de recul, oui,  tu aurais dit deux capitaines restés enfermés dans leur cabine histoire d’étudier leurs cartes bien à fond, afin de se dégotter un nouveau bateau à piller. Oui, voilà, c’est ça…
« T’as pas la dalle, toi ? » lançait toujours Richard en guise d’intro. «  Bière et chips, mec! Après, les choses, crois-moi, ça prend toujours une bonne tournure ! »
Au bout d’un moment, chacun s’est mis à parler à tour de rôle, ce qui donnait de petits monologues étranges et décousus, des bribes d’histoires rugbymanes murmurées d’un ton sec et nerveux, des chansons qui charriaient des bouts de matchs minuscules, un peu comme dans ces thérapies de groupe entre petits timides qui souffrent de ce grand complexe que c’est, ah oui, la mésestime de soi, quand les points de rencontres vous manquent, qu’on se lie plus qu’à travers des lambeaux de souvenirs et qu’il n’y a plus grand-chose à raconter. Plus rien…
Sa femme lui a fait réchauffer un peu de café qu’elle lui apporte maintenant sous la véranda où le froid ne tarde pas à lui mordre les lèvres. Il achève de se raser. Face au pommier du jardin et aux museaux des vaches qui s’avancent doucement vers l’oubli. Il a n’a même pas envie de tendre sa main vers les fesses de sa femme qui sans doute esquivera au dernier moment, comme elle fait d’habitude. D’habitude, il aime bien quand elle fait ça. Mais non. Pas aujourd’hui. Non. Il faudrait partir dans un quart d’heure, lui dit-elle, d’une voix blanche et molle. Oui. Dans un quart d’heure. Et alors il pense à son ami retrouvé mort. Dans sa cuisine. Il ferme les yeux durant quelques secondes. Il imagine Richard. Richard qui se marre. Tente de lui ouvrir une bière. Et puis il revoit Ritchie. Ritchie un canon enfoncé dans la…
Tu sais, quand j’y pense, lui avait dit Richard- c’était la première fois qu’ils avaient vraiment sympathisé tout ça- oui, tu sais, si des types comme moi, ont voulu faire ça: jouer au rugby, c'est sans doute pour tenter de débusquer ce frère qu'on a tous, tu sais, ce frère tapi dans l'ombre et qui revient marcher, régulièrement, silencieusement, comme l'équerre à côté du triangle. Ce frère qu'on feint d'ignorer. Ce frère, tu sais, comme un membre fantôme…
Les fleurs du pommier et les sanglots de la nuit dernière s’éparpillent. C’est dimanche matin. Il achève de se raser. Au début, pourtant, à cause du froid, il a été tenté de battre en retraite. Sauf qu’il a promis et qu’aujourd’hui c’est un jour spécial. En refermant doucement la porte, sa femme lui demande s’il veut qu’elle lui repasse sa chemise noire. Elle, elle est presque prête, alors elle a le temps. Et puis pour la cérémonie, la noire, quand même, ce serait mieux. Il n’a pas entendu. Depuis une minute, il chante, heurtant sa voix comme un bloc de révolte contre celle de son frère de sueur. Il chante quelque refrain de stade, quelque hymne à la jeunesse perdue. C’est le seul moyen qu’il ait trouvé pour tenter de faire taire tout ce boucan dans sa tête. 

benoit_jeantet
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