Un ange sur le sol

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    Un ange sur le sol
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Un joueur roule à toute vitesse vers le stade de son enfance. On vient de lui signifier qu’il ne ferait plus partie de l’effectif, la saison prochaine. Après plus de quinze ans à jouer pour le même club, la pilule est plutôt amère. Pour autant il refuse de céder à l’aigreur.

Ce soir, il me semble apercevoir un ange qui tombe du ciel et je roule sur la nationale à tombeaux ouverts, parce que je n’ai pas eu le cœur d’assister jusqu’au bout au simulacre d’hommage que les dirigeants du club ont bien été contraints- sous la pression des médias et des supporters, comme on l’affirme ici et là ?  Ni l’envie, ni le mauvais gout de donner foi à ce genre de rumeurs- oui, ont bien été forcés de me rendre. Que je les ai salués d’un simple geste de la main, mes chers dirigeants et leurs grands airs compassés, aussi francs qu’un troupeau de chiffres d’affaires,  avant d’aller donner l’accolade une dernière fois, pour ne rien perdre de ces tendresses minuscules- une équipe de rugby n’aura jamais rien à voir avec…comment disent-ils…ah oui…une entreprise. Non. Une équipe de rugby, c’est avant tout une fraternité. Sans joies ni peines, sans colères intermittentes, sans  tous ces coups de sang partagés au plus fort des tempêtes, sans convictions collectives, sans un tant soit peu d’affinités électives entre les membres qui en font partie, qu’ils soient amis ou simples équipiers, sans tout cela, je crois pouvoir dire que ça ne marche pas- avant d’aller embrasser pour la dernière fois tous mes futurs ex coéquipiers, donc, ceux avec lesquels je venais de passer plus de quinze ans de ma vie, et même un peu plus, en comptant les années de l’école de rugby. Quinze ans. La meilleure part de ma jeunesse. Quinze ans à batailler sur tous les terrains de France et d’Europe. Et même si tous ne sont pas devenus des proches, je peux au moins affirmer que j’ai eu l’immense honneur de connaitre leur valeur intime. Oui. Tous ceux-là avec qui j’ai eu le privilège de disputer tant de rencontres, toujours je les considérerai comme mes frères.
Mais puisque voilà le pli que notre sport s’est résolu à prendre, oh ça fait déjà quelques lunes,  je suis parti comme on m’a prié de le faire, je suis parti voir ailleurs si l’herbe était plus verte. Mais oui je suis parti en prenant soin de ne froisser personne. S’il y a une chose que la pratique de ce jeu finit très tot par vous apprendre, c’est bien à composer avec l’injustice. Et ma foi…
Ce soir je roule aussi vite que je peux. Toutes ces visions dans ma tête doivent se dissiper avant que je sois à la limite de craquer. Je ne craquerai pas.  Je fais partie de ces rares personnes qui ont la «chance »  de vivre d’un métier-passion, pour reprendre un terme en vogue, et je ne l’oublie pas. Je m’accommode des nouvelles manières un peu sans façon qui régissent le monde professionnel. J’ai accepté d’être un salarié pas comme les autres. Une vedette en sursis. Gare à ne pas enterrer la grand-mère de trop. Prière de ne pas célébrer quelque mariage hors des clous. Je fais avec. Je serre de bonne grâce la main des « partenaires ». J’égaye leur repas d’avant-match, pour peu qu’une blessure récidivante m’astreigne au repos. Je m’attable à leurs cotés. Je me montre disponible. J’amuse leurs épouses. Les laisse m’approcher comme on apprivoiserait un fantasme. J’évite au prix d’une conduite sans reproche les mises à pied. Je n’ai pas du tout envie que mon cas fasse un jour jurisprudence, à cause d’une sortie de route en trottinette, d’un accident de ski. J’ai des devoirs. Je range ma chambre. Je reste poli.  
Ce soir j’ai envie que la vitesse me grise et c’est tout. L’aigreur est humaine et c’est triste à mourir de vivre selon cette fatalité, nous répétait sans cesse notre entraineur en juniors, mais quand vous jouez et peu importe la défaite, la victoire,  vous avez le droit d’être heureux, d’écrire votre propre histoire et c’est par l’audace de votre âme et la beauté de vos efforts  que vous y parviendrez. On ne vous demande pas d’être les meilleurs, on s’en moque de ça, mais de prolonger la joie de jouer, le plus loin et le plus longtemps possible. Alors courrez ! Sautez ! Plaquez ! Passez-vous le ballon ! Soyez divins ! Restez vivants !
Oui, je roule sur ce tronçon de nationale qui me mène tout droit aux origines, au cœur vibrant de toute l’histoire : ce petit terrain municipal niché au creux d’un val humide et frais et autour les près en pente où, dès la fin de l’entrainement, nous repartions aussitôt imiter les vedettes de la première, répéter nos gammes, ce stade où bien des années plus tard, alors, et sans désemparer, nous avons couru, sauté, plaqué, nous nous sommes passés le ballon comme si le devenir du printemps lui-même en dépendait.   A l’approche du stade, j’ai ralenti un peu. Il y a un ange sur le sol…
 Peut-être sont-ils déjà en train de commenter mon départ précipité du réceptif, mes chers dirigeants. Peut-être sont-ils soulagés, après tout,  que ma sortie ait été à ce point discrète, sans heurt notable qu’une oreille indélicate ou un portable fureteur aient pu colporter au dehors. Sans doute doivent-ils faire face à la grogne silencieuse de certains joueurs, quand d’autres, frappés sous peu par la limite d’âge, demeurent accoudés au bar, prostrés avec des envies de suicide au Malibu orange, maudissant ce temps qui se consume trop vite. Oh et puis…
Il y a un ange sur le sol…et l’herbe grasse de rosée qui se languit comme  seule l’herbe des vieux stades désertés depuis longtemps sait le faire, avec une douceur silencieuse, oui l’herbe me cingle les mollets. J’ai roulé mon jeans jusqu’en haut des cuisses et je marche. Ce soir j’ai décidé de ne pas céder à l’aigreur.  Au fond je ne suis pas à plaindre et les autres peuvent évoquer à voix baisse le montant des transferts à venir- ai-je quand même le droit de  regretter l’époque où on parlait plus volontiers de mutations ? Quand un joueur mutait- il y avait certes cette histoire fâcheuse de licence rouge. A chaque époque ses travers- par là il indiquait, et de façon tellement plus poétique, son désir de changer de peau, de maillot- moi, je suis amoureux de tout. De tous les visages que j’ai pu croiser. De tous les endroits où  j’ai pu aller. Et il y a un ange sur le sol. Je le regarde. Il tremble. Il a froid.

benoit_jeantet
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