Le bus

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Publié le , mis à jour

Au rugby, on fait souvent de beaux voyages. Les joueurs ont-ils tous une âme de grand voyageur? Que font-ils pour tromper l’ennui et cette attente interminable qui précède chaque rencontre ? Comment fêtent-ils leur victoire lors du trajet retour ? Cette fois, c’est un chauffeur de bus qui raconte. Le correspondant idéal en quelque sorte.

Une route est une route. Les routes, on les a faites pour relier les gens. Les choses entre elles. Pour faciliter les échanges. Raccourcir les distances, oui, aussi. Et parfois, alors, tu ne prends pas forcément le chemin le plus direct. Et oui. Pas forcément. Mais c’est une autre histoire…

Ce soir-là, nous avions décidé de nous perdre un peu. De fendre la nuit en l’étirant toujours plus loin. En prenant quelques libertés avec l’horaire et le trajet initial. Je suis chauffeur. J’ai fait ça toute ma vie : conduire, tailler la route. Alors, quand le capitaine de l’équipe qui m’emploie est venu me demander-il venait d’obtenir l’aval silencieux des entraineurs et de son président, un vieil ami d‘enfance, lui- si, exceptionnellement, on ne pourrait pas faire un léger détour, une lueur que je croyais morte à tout jamais s’est mise à me chatouiller les pupilles. Les gens qui voyagent ont toujours quelque chose à dire…

Au fond du bus, un bon moment que ça tanguait, que ça chantait à gorge déployée – des refrains qu’on entonne quand on a un peu trop bu, des chansons « avant de partir au lit sans souper », une expression de ce vieil ami qui me parle comme on dit- et déjà, les joueurs les plus « avancés » collaient, par ci par là, au prix d’improbables contorsions- au fil du temps, j’ai pu remarquer qu’à chaque fois que les choses se prêtaient à ces petits débordements de carabins, à l’origine il s’agissait toujours des mêmes, ceux qu’entre eux les joueurs nomment « les gros », le capitaine jamais en reste, comme si la somme d’efforts et de souffrances consentis le temps du match leur donnait après coup, et tacitement, le droit d’exhiber fièrement ces corps- leurs corps et ainsi de suite au nez et à la barbe de cette société si normative de ce point de vue là. Enfin je ne sais pas si vous me suivez, mais je me comprends- oui, les « gros » collaient par intermittence leurs fesses contre les vitres, tandis que les « gazelles » (ainsi que les joueurs des lignes arrières s’appellent, il me semble) caressaient, chacun leur tour, un immense panneau de bois- (avant qu’ils ne l’embarquent au sortir des vestiaires, j’avais déjà pu remarquer comme un reliquat de mousse à raser qui dégoulinait dessus comme une bave. Oui, qu’il paraissait avoir réchappé au pire, des traces de chocs partout et cet air gondolé de vieille planche pourrie qui aurait bu une tempête… cul sec) et c’était assez inattendu toute cette douceur qu’ils mettaient tout à coup dans leurs gestes, leur façon de caresser l’immense panneau de bois (on aurait dit qu’ils caressaient l’intérieur d’un bras, celui d’un enfant, d’une femme, oui là où c’est tout doux) hissé dans un simulacre de cérémonie païenne au dessus des sièges et tous se faisaient reprendre de loin en loin, juste pour la forme, par des dirigeants à peine plus dignes qu’eux, oh à peine…

L’atmosphère était bien différente, quelques heures plus tôt, et oui, même beaucoup plus tôt, sur le coup des huit heures du matin, une heure après le départ de notre bus devant le siège social du club- une brasserie, comme c’est souvent l’usage, Le Palace- alors que le capitaine passait de fauteuil en fauteuil délivrer, au risque d’une mauvaise chute à chaque fois que le trafic ou l’état pitoyable de la nationale m’obligeait à donner un coup de volant un peu brusque, délivrer son dernier message aux troupes avant l’affrontement qui s’annonçait particulièrement féroce, aux dires de tous les chroniqueurs locaux. Oui, l’atmosphère était studieuse, concentrée, et un mélange de hâte (hâte d’en découdre, hâte de savoir enfin si…) et d’angoisse (allait-on être digne- à la hauteur de l’évènement à venir ?) se lisait sur les rares visages que mon œil rivé sur l’asphalte interceptait de temps à autres dans le rétro. Et puis le bruit des cartes froissées entre les mains nerveuses des derniers amateurs de belotte. Et puis la rumeur étouffée d’un film, d’un refrain, en provenance de cette lente armée de casques vissés sur ces nouveaux besoins de solitude auxquels les tapeurs de carton, décidemment, ont bien du mal à se faire. « Oh les casquettes, ça vous emmerde tant que ça de vivre à ciel ouvert ? ! » Je revois encore mon ami- leur président et son air exalté comme il répétait « Cette fois on y est là ! On y est ! » Il faisait une chaleur suffocante et beaucoup se sont alors plaints de la clim’« toujours en panne et au meilleur moment ! » Je me revois encore leur servir un mensonge clef en main avec un clin d’œil furtif à mon ami. De clim’il n’y avait en fait jamais eu. « On a plus les moyensMais y’a aucun mécano dans l’équipe, alors… T’inquiète. T’as qu’à leur dire que… » Quoi ? Oh rien, un demi-mensonge habituel, histoire de ne faire de peine à personne et surtout « qu’ils ne s’éparpillent pas ! Qu’ils restent fixés sur l’essentiel et basta ! » Mon vieil ami- leur président…

Par conscience professionnelle, d’habitude je manque toujours la meilleure partie du spectacle qui s’improvise sur le pouce à chaque retour de victoire- « quand tu gagnes à l’extérieur, évidemment, ça compte double » me rugit aux oreilles, et à chaque fois je n’y coupe pas, mon ami qui donc préside aux destinées sinueuses de ce club de promotion d’honneur- mais je dois reconnaitre que cette nuit-là, à force de jeter plusieurs coups d’œil amusés à ce qui se passait à l’arrière, en plus d’une succession de bourrades amicales ajoutées à toutes ces innombrables petites tapes sur l’épaule- puisque « même si t’as pas joué, depuis le temps que tu nous conduis, ce titre il est autant à toi qu’à nous ! Hey, t’es un bonhomme. Toi aussi te voilà champion ! » j’ai bien failli louper quelques virages. Je m’en serais voulu, à vie, de précipiter ce joyeux équipage dans les bruyères et les nénuphars…

Alors, j’ai conduit le bus vers sa nouvelle destination -en chaque joueur de rugby victorieux sommeille une âme de pirate qu’une vocation inavouable de contrebandier habite-, destination que le capitaine avait tenu à garder secrète jusqu’au tout dernier moment, et maintenant que les premiers effets de la fatigue- et de l’alcool, aussi, il va s’en dire- contribuait à faire retomber un peu l’ambiance, quelques murmures étouffés - oh rien à voir avec l’habituelle rumeur de conjuration, comme on peut en entendre les soirs de défaite, lorsque certains ourdissent déjà des petits complots internes, c’est humain, ça arrive. Non, plutôt une sorte de plainte qui percerait à l’improviste, des regrets épars venus s’immiscer entre les blancs, trompés par le silence nouvellement instauré alors que tout se chuchotait jusqu’ici, entre aigreur et bienveillance, tellement ça semblait impossible, tout à fait inconvenant, surtout une nuit comme cette nuit-là, de venir gâcher la fête – oui, quelques murmures étouffés me sont parvenus. Bientôt, par-dessus, je n’ai eu aucun mal à reconnaitre la voix rauque de mon ami d’enfance, celle de leur cher président. Et je me doutais bien de ce qu’il était en train de faire. De dire. Et que ses mots choisis avec tact suffiraient peut-être à consoler les malheureux qui n’avaient pas eu la chance, l’insigne honneur- un honneur très rare, oui o combien- de prendre part à l’empoignade, de participer- en raison du choix des entraineurs, à cause d’une blessure survenue un peu plus tôt, au pire moment de la saison- à cette finale, avec l’issue qu’on sait…

Au rugby sans doute plus qu’ailleurs, je suis désormais mieux placé- à bonne distance- oui, mieux placé que quiconque pour le savoir, ce sont les trajets et les voyages qui vous unissent, et le risque est grand, alors, de se sentir exclu du mouvement général pour tous ceux qui les font à vide, ces trajets, ces voyages. Il y a, je crois, comme une théorie de la liberté inscrite dans l’idée même du mouvement. Mais je ne doute pas que cette nuit-là, mon ami d’enfance ait su, une fois encore, trouver les mots justes. Comme il avait su le faire, dix ans plus tôt, alors que je touchais le fond, que je raclais ma carcasse sur tous les murs de la ville, comme tous ceux en passe d’oublier le but de la course. Comme tous les chauffeurs qui viennent de perdre leur volant…

A l’époque, la société de fret pour laquelle je roulais, depuis plus de trente ans, m’avait licencié à la suite d’un énième contrôle pour excès de vitesse, celui de trop. Les cadences infernales. Les moyennes impossibles à tenir. Le fait, aussi et surtout, que je me sois mis à picoler pour oublier mes déboires conjugaux. Jamais à la maison ou alors de mauvais poil. Toujours sur la route mais sans cesse plus borderline. J’étais un peu devenu le mouton noir de la compagnie. Et puis du jour au lendemain, plus rien à faire de ma peau. A part boire comme une bête du matin au soir. Ruer dans la vaisselle sale. Finir au poste pour tapage nocturne, quand ce n’était pas pour violences sur la voie publique…

Un jour, c’était un jour de plus avec si peu de choses à foutre en dehors de m’adonner à mon passe-temps favori : la boisson, mais les poches tellement vides que pour cette fois j’ai du me contenter d’un calva, oui, un jour, ce jour-là, je l’ai vu s’approcher, ce vieil ami d’enfance plus croisé depuis près de vingt ans et dont j’avais lu, va savoir où, qu’il s’occupait, entre autres, du club de rugby local. Et alors il m’a proposé son aide, aussi naturellement que si nous nous étions quitté la veille. Je conduirais le bus du club chaque week-end, histoire de me remettre les pieds à l’étrier. Ensuite si je donnais satisfaction, il y aurait- et de fait il y a bien eu- des pèlerinages à Lourdes et tout un tas d’autres excursions pour le troisième âge, « Mais je te préviens, que je te revois seulement dans un bar et t’es viré dans la seconde… »

Une route est une route. Les routes, on les a faites pour relier les gens. Les choses entre elles. Pour faciliter les échanges. Raccourcir les distances, oui, aussi. Et parfois, alors, tu ne prends pas forcément le chemin le plus direct. Et oui. Pas forcément. Comme cette fois où je conduisais le bus de ce club de rugby qui venait d’être sacré champion de France de Promotion d’honneur et dont le capitaine s’était tout à coup mis en tête de faire un long détour, histoire que son premier entraineur – le pauvre homme serait finalement tiré du lit, à plus de trois heures du matin, à coups de klaxon qui plus est- oui, tout ça pour que son premier entraineur puisse se joindre également à la fête.

Par Benoit Jeantet

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