Jamie Cudmore : « On a joué avec ma santé »

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    Jamie Cudmore : « On a joué avec ma santé »
Publié le , mis à jour

Lundi dernier, le psychanalyste et écrivain Boris Cyrulnik alertait les lecteurs de Midi Olympique sur les dangers que représentent pour la santé les chocs à répétition du rugby moderne. Quelques jours plus tard, c’est au tour de Jamie Cudmore (37 ans) de rappeler l’un des épisodes les plus douloureux de sa longue carrière et de lancer un cri d’alarme. « C’était effrayant », assure ici le titan canadien quand il parle de la plus grave commotion cérébrale de sa carrière. On est en droit de le croire…

Rappelez-nous les faits, s'il vous plaît...

C’est le début de notre demi-finale de Coupe d’Europe contre les Saracens, à Saint-Étienne (le 18 avril 2015, 13-9, N.D.L.R.). Sur une action anodine, je veux entrer dans un ruck et là, je me heurte à la tête de Billy Vunipola (numéro 8 adverse). Sur le coup, on est tous les deux un peu assommés. Je sors du terrain sur saignement puisque mon cuir chevelu était légèrement ouvert et on me fait passer le traditionnel « protocole commotion ».

Verdict ?

Je ne l’ai pas réussi. Je n’ai pas répondu à toutes les questions. Le doc m’a donc dit : « Tu ne peux plus entrer, Jamie, désolé. » Deux minutes plus tard, il est pourtant revenu vers moi en me disant : « Seb (Vahaamahina) ne va pas bien, il faut que t’y repartes. »

Qu'avez-vous fait ?

Je ne me suis pas posé de questions. J’y suis reparti et j’ai même terminé la rencontre. Après ça, j’ai vécu une semaine plutôt light. Le staff de Clermont m’a mis au repos.

Et puis ?

Quinze jours après la commotion, j’ai disputé la finale de Coupe d’Europe contre Toulon (à Twickenham, le 2 mai 2015, 24-18). À l’époque, je ne savais pas qu’il fallait observer au minimum trois semaines de repos après un tel choc. On ne m’avait jamais rien dit à ce sujet.

Que savez-vous de plus, aujourd'hui ?

Depuis, j’ai parlé avec plusieurs amis médecins, au Canada et aux États-Unis. Quand je leur ai raconté tout ça, ils étaient scotchés.

Pour quelle raison ?

On a joué avec ma santé, avec mon avenir ! On n’aurait jamais dû m’autoriser à revenir sur le terrain à Geoffroy-Guichard. On n’aurait jamais dû, non plus, me laisser jouer la finale.

Avez-vous souffert d'un autre traumatisme cérébral, le jour de la finale de champions cup ?

Oui. Dès le premier plaquage, j’ai senti que je n’étais pas dans mon assiette. Je suis sorti, un peu sonné. Puis on m’a fait entrer à nouveau. Avant de me faire ressortir. Dans les vestiaires, j’ai vomi. Mais on m’a encore autorisé à jouer… Plus tard, j’ai pourtant appris que le vomissement était un signe très alarmant.

Que s'est-il passé, dans les jours et les semaines ayant suivi la finale de Coupe d'Europe ?

Franchement, c’était très effrayant. Je n’oublierai jamais le mois de juin ayant précédé le Mondial en Angleterre. J’ai passé des semaines entières à la maison, allongé sur le sofa. J’étais fatigué quand il n’y avait aucune raison de l’être, un peu déprimé, souvent irritable… Je ne pouvais regarder la télé trop longtemps et quand les enfants jouaient dans le salon, j’étais obligé de sortir de la pièce. Le moindre bruit me martyrisait les tempes. Sincèrement, j’ai même pensé à arrêter le rugby… J’étais épuisé et paradoxalement, je n’arrivais pas à m’endormir. C’était un sentiment très étrange.

A l'époque, avez-vous manifesté votre mécontentement auprès des instances de l'ASMCA ?

Oui. Après la finale de mai 2015, j’ai envoyé une lettre à mes dirigeants en leur disant que je n’avais pas aimé la façon dont ils m’avaient traité, ce jour-là. Dans le courrier, je leur disais aussi que je ne faisais plus confiance au staff médical et aux deux docteurs du club.

Deux docteurs ?

Oui : lors de la demi-finale, c’était un docteur qui s’occupait de nous et lors de la finale, c’en était un autre. Je n’ai jamais su pourquoi. […] Après avoir reçu mon courrier, les dirigeants et le staff de Clermont m’ont convoqué dans un bureau. Il y a eu une longue réunion au cours de laquelle on m’a traité de traître.

De traître ?

Oui, tout à fait. Certains membres du club ont été particulièrement agressifs envers moi. Quand je suis sorti de cette entrevue, j’étais déçu, choqué.

Vous êtes-vous senti abandonné par l’ASMCA ?

Je ne peux pas dire ça. Après les faits, ils m’ont conduit chez le neurochirurgien, ils m’ont plutôt bien encadré. Mais le mal était fait. Ils avaient joué avec ma santé et je ne pouvais leur pardonner. Je suis marié, père de famille et j’ai la vie devant moi…

Comment vos proches ont-ils réagi ?

Un an plus tard, mon épouse Jennifer est encore folle de rage envers le club : elle avait vu, le jour de la finale, que j’étais totalement sonné ; des tribunes, elle ne comprenait pas qu’on me laisse repartir à la guerre. Elle a eu très peur.

Avez-vous envisagé un recours judiciaire contre le club auvergnat ?

C’est une possibilité. Mais ça me gênerait beaucoup de porter plainte contre un club que j’ai tant aimé… Le plus important, aujourd’hui, c’est changer le mode de fonctionnement du rugby français par rapport aux commotions cérébrales. Les joueurs sont en danger. Et s’ils ne se comportent pas bien, les clubs vont essuyer de nombreux procès dans les années à venir.

Les joueurs sont-ils exempts de tout reproche ?

µNon, bien sûr. Un rugbyman n’admet jamais de quitter la pelouse sur commotion cérébrale. Un rugbyman ne conçoit pas de ne pas terminer un match. Regardez Florian Fritz au jour où il a fait son spectaculaire K.-O. (le 9 mai 2014, en heurtant le genou de François Van der Merwe) : il n’arrivait plus à marcher droit. Il tombait, se relevait, tombait à nouveau et se relevait. On l’a pourtant autorisé à revenir en jeu !

Où est le problème ?

C’est une question d’éducation. Mais c’est au staff médical de prendre la décision finale. C’est au staff médical que revient le devoir de taper du poing sur la table et de dire : « Tu sors et tu ne joueras pas avant trois semaines ! »

Fait-on pression sur les staffs médicaux en France ?

En Top 14 et en Champions Cup, la pression est partout. Les joueurs touchent beaucoup d’argent pour être performants, les staffs techniques mettent la pression sur les médecins et le public ne comprend pas toujours qu’une de ses vedettes sorte par précaution médicale… Imaginez enfin que votre président et employeur aient parlé trois jours avant le match en disant qu’il faut aller à la guerre, comment pouvez-vous penser sortir du terrain au bout de dix minutes ?

Comment vous sentez-vous, aujourd'hui ?

Avant la Coupe du monde 2015, j’ai été très bien soigné par un neurochirurgien. J’ai eu de la chance. D’autres en ont eu moins et ont dû arrêter leur carrière après une série de commotions cérébrales. […] Au rugby, les chocs sont moins violents qu’en football américain mais les commotions sont inévitables dans un sport de combat tel que le nôtre : un genou dans la tempe, une collision dans un ruck, la tête du mauvais côté sur un plaquage… En dix ans de carrière, tu souffres en général de huit, neuf, peut-être dix commotions cérébrales !

Vous parlier d'éducation. Comment changer les moeurs, en France ?

Dans l’hémisphère Sud, les gens sont beaucoup plus clairs par rapport aux commotions cérébrales. Tu prends un coup ? Tu t’arrêtes aussitôt trois semaines. En France, on te dit plutôt : « C’est bon, tu es costaud, continue ! Mets de l’eau sur ta tête et repars au combat ! » C’est le rugby des années 70, ici ! Une succession de commotions cérébrales, dans un délai très court, est mortelle. C’est scientifiquement établi. Il est donc temps de réagir.

Qu'avez-vous prévu, de votre côté ?

Je viens de monter une fondation (Rugby Safety Network) avec mon épouse. Le but, à court terme, est de faire le tour des écoles et des centres de formation pour sensibiliser les jeunes au problème des commotions cérébrales. Les enfants doivent comprendre qu’ils ne sont pas faibles s’ils quittent le terrain parce que leur tête tourne…

Marc Duzan
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