[ DOSSIER FIDJI ] : Une vie de déracinés

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Publié le , mis à jour

Imprégnés d’une culture où les hommes ne laissent que peu de place aux sentiments et constamment sollicités par leurs familles restées aux Fidji, les joueurs perdent pied, parfois même jusqu’à commettre l’irréparable.

Rien, absolument rien ne laissait augurer qu’un jour, Manasa Nayagi défendrait les couleurs de l’US Nantua. Ni même qu’il daigne visiter cette sous-préfecture de l’Ain totalisant à peine 3 500 âmes. Né il y a 29 ans à Nasinu (une ville située dans la grande banlieue de Suva la capitale des Fidji) Nayagi est pourtant devenu, avec son compère Emori Waqa, l’un des fers de lance de la formation du Haut-Bugey et accessoirement l’attraction du championnat de Fédérale 3. La magie de la mondialisation a permis le rapprochement de ces deux mondes distants de 16 889 kilomètres. Malgré son statut de déraciné, Manasa Nayagi aime sa vie dans l’Ain : « La journée, je travaille dans une entreprise de travaux publics avec un ancien joueur du club. Le soir, c’est muscu, entraînement de rugby ou parfois un foot avec le club de la ville. Et le week-end, dodo ! » plaisante l’intéressé. Le dimanche, le centre troque son lit contre l’en-but des adversaires dans lequel il prend le même plaisir à plonger, encore et encore. En octobre dernier, Nayagi a inscrit à lui seul sept essais contre Belleville. Score final : 75-0. Son compère ouvreur a quant à lui déjà inscrit 92 points. Tout juste promu en Fédérale 3, Nantua et ses deux bombes fidjiennes se retrouvent dans le haut de tableau de la poule 6.

Mais aussi idyllique qu’il puisse paraître, ce tableau n’illustre qu’une partie de la réalité : « Nous avons des coups de moins bien aussi », reconnaît Nayagi, « Le pays nous manque, et la langue constitue certainement la plus grosse barrière à notre intégration. Nous sommes heureux, mais ce n’est pas le cas de tous les joueurs fidjiens. L’année dernière, nous en avons affronté un qui se trouvait dans une situation délicate : les résultats de son équipe étaient mauvais, et il était absolument tout seul. » La solitude. Le mal qui guette n’importe quel expatrié, et qui peut le conduire à une vraie détresse mentale. Nous, occidentaux, avons l’habitude de verbaliser ce mal-être. De le partager. Les Fidjiens, c’est l’inverse : « Déjà, nous sommes tous d’un naturel très timide, explique le numéro huit briviste Sisa Koyamaibole, et ensuite, nous n’aimons pas parler de nos problèmes. » La veille de son suicide, le pilier fidjien de Tarbes, Isireli Temo, était souriant quand son ami et coéquipier Paul Havea lui adressa un appel visio. Une bonne humeur de façade qui, le lendemain, n’a pourtant pas empêché le pilier de 30 ans, marié et père de deux enfants, de déchirer un drap pour se pendre dans son appartement : « Cette nouvelle a été un véritable choc pour nous, car nous n’aurions jamais imaginé qu’il allait faire une chose pareille », raconte Koyamaibole, « Certes, il avait des problèmes, mais nous étions là pour lui, nous l’avons aidé. » Entre Paul Havea et Isoa Domolailai, Temo était bien entouré. Et pourtant…

Pression familiale

La solitude n’est pas la seule explication à ce mal-être des joueurs fidjiens : « Je sais que sa famille lui mettait aussi beaucoup de pression », poursuit l’imposant huit briviste. Une pression que supportent d’ailleurs bon nombre de joueurs qui, dès qu’ils quittent l’archipel pour rejoindre l’Europe, sont vus comme des millionnaires par leurs proches restés au pays, lesquels leur demandent de leur reverser une grosse partie de leurs salaires : « C’est un problème sur lequel nous travaillons avec les autres membres de French Fidjians Support Association à chaque fois que nous rentrons au pays : nous allons rencontrer les familles pour leur expliquer les difficultés auxquelles sont confrontés les joueurs en Europe, et nous leur demandons de se montrer moins gourmandes avec leurs enfants. Bien sûr qu’ils doivent aider leurs familles restées au pays mais ils doivent aussi vivre de façon décente en France. » Un constat vérifié par le président du RCT Mourad Boudjellal : « Certains joueurs envoient 80 % de leur salaire aux Fidjis, et j’ai observé que des joueurs restaient manger au club car ils n’avaient plus les moyens de faire les courses. »

Des contrats pas toujours traduits

Il arrive aussi que la roue tourne. D’inconnus notoires, les joueurs fidjiens se trouvent tout à coup propulsés dans la lumière à la faveur de leurs performances et voient les propositions de contrats affluer : « Certains clubs amateurs ne daignent même pas traduire les contrats en anglais et promettent n’importe quoi pour attirer les joueurs. Et même quand l’argent est là, nous surveillons cette période délicate, car le joueur ne doit jamais oublier d’où il vient », insiste Koyamaibole.

D’ailleurs, les joueurs fidjiens ne sont pas plus vénaux que d’autres. Seulement, les euros et le contexte leur rendent accessibles des biens qui sont rarissimes dans l’Archipel : « L’alcool, par exemple, est partout en France ! S’exclame Sisa Koyamaibole, « à Fidji, il n’y en a quasiment pas : seulement dans les drugstores ou dans les boîtes de nuit, mais c’est horriblement cher chez nous. Voilà pourquoi on n’en boit que très rarement. Quand les gamins arrivent en France et qu’ils se retrouvent seuls, ils sont tout à coup capables de s’en acheter partout, sans avoir le moindre compte à rendre à personne ! Là aussi, l’association est très vigilante à cette question. » Encore un écueil que les jeunes fidjiens doivent éviter pour absorber ce choc culturel, même si celui-ci, rappelons-le, n’a rien d’insurmontable, comme en témoignent les nombreuses trajectoires heureuses qu’ont suivies les Fidjiens de France.

Système D et autres bricolages

« N’importe qui peut y faire n’importe quoi. C’est l’Ouest sauvage.» Ainsi Ben Ryan décrit-il le marché des joueurs aux Fidji. La métaphore, très évocatrice, reflète-t-elle la vérité ? « C’est un fonctionnement complexe en tout cas, il y a beaucoup d’intervenants, d’intermédiaires et pas de véritable organisation ni de structure, décrypte Bruno Xamma, un des agents sportifs les plus expérimentés de France. Il n’y a qu’un agent sur place. Et encore, c’est à temps très partiel car il dirige une banque. » Le décor est posé.

La filière fidjienne ou le royaume du système D : « ça fonctionne presque uniquement selon la recommandation, le bouche à oreille. Pour avoir des vidéos, c’est galère et, quand tu en obtiens, c’est médiocre. C’est pourquoi chaque été, j’envoie un émissaire qui a fait des études de management et passe quatre mois avec les joueurs pour apprendre à les connaître. » Proximité géographique oblige, « ce sont surtout les agents australiens et néo-zélandais qui sont bien installés et nous proposent régulièrement des joueurs. Mais les meilleurs sont généralement déjà en Nouvelle-Zélande. Ils leur promettent des bourses, des aides...» Les Rokocoko et autres Sivivatu avaient suivi cette voie.

Les partenariats, à la limite de la règle

De ce côté-ci du globe, la demande reste forte. Système Jiff ou non. « Des clubs français nous démarchent constamment. L’ailier fidjien, c’est l’équivalent du pilier géorgien. C’est la possibilité de réaliser un très gros coût à peu de frais et peu de risques. » Comme un symbole, le nombre de Fidjiens va en augmentant au sein des effectifs espoirs : « Il y en a deux à l’Usap, pareil à Pau, trois ou quatre à Brive et Toulon, un nombre incalculable à Clermont », reprend Bruno Xamma. Deux des clubs précités, le CABCL et l’ASMCA ont même décidé de révolutionner leur mode de recrutement en lançant des « partenariats » sur place. Objectif : dénicher et polir les pépites avant de les transférer en France. Quitte à flirter avec la limite des règles établies par World Rugby. Toute académie ou même programme de développement sont, par principe, proscrits... En vain.

Dans l’archipel, la résistance s’organise pour limiter l’exode : ancien centre de la sélection et du Castres olympique, Seremaia Baï lance sa propre académie en ce début d’année. Un premier pas avant la création d’une franchise fidjienne de Super Rugby, espérée à moyen terme. à coup sûr, la filière s’en trouverait tarie. Mais en attendant, la mine d’or reste ouverte.

Par Simon Valzer et Vincent Bissonnet

Simon Valzer
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