Brive, sur le toit de l’Europe

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    Brive, sur le toit de l’Europe
Publié le , mis à jour

Il y a vingt ans, le CAB remportait la deuxième édition de la coupe d’Europe - première avec les clubs anglais - en terrassant le grand Leicester (28-9) au prix d’une partition exceptionnelle. Seul titre majeur du club et Everest d’un groupe hors du commun dont l’âge d’or fut aussi bref qu’intense.

Sébastien Viars, l’un des héros de ce 25 janvier 1997 enchanté, le raconte aujourd’hui : « Quand je croise un supporter, dans son esprit, je suis Briviste. J’ai joué six ou sept ans à Clermont, une saison au Stade français, mais pour les gens, Viars, c’est Brive. Comme pour tous ceux qui étaient sur le terrain lors de cette finale. Il s’est passé quelque chose. Sur notre lit de mort, il nous restera ça. » Référence à la partition dantesque récitée par les Corréziens pour terrasser Leicester, dans l’Arm’s Park de Cardiff, et offrir le deuxième titre européen à la France en autant d’éditions, un an après Toulouse. Le premier avec les clubs anglais dans la compétition. Le seul majeur également du club briviste, derrière quatre finales de championnat perdues (et un Challenge Du Manoir remporté en 1996).

« Géants » traversait la une de Midi Olympique le 27 janvier. Dans la capitale galloise, le CAB était intouchable. Même pour des Tigers alors au sommet. « Ils venaient de mettre quarante points au Stade toulousain en demie et les deux-tiers des tribunes étaient anglaises, se rappelle l’ancien pilier Didier Casadeï, désormais entraîneur des avants de Brive. C’était quasiment l’équipe d’Angleterre en face alors que nous n’étions que des joueurs de club, hormis quelques trois-quarts. Je crois qu’on a vraiment eu peur de passer pour des charlots, alors on a réalisé le match de notre vie. On avait la rage, c’était grandiose. » Et cette douce sensation d’euphorie qui s’empare de vous… «Nous étions les petits poucets mais c’était étrange, retrace Viars. D’un côté, on affrontait l’ogre de l’époque qui avait secoué le grand Toulouse. D’un autre, il y avait une espèce de plénitude. Nous étions entrés dans la C oupe d’Europe sans se poser de questions, sans avoir de complexe. Il existe des périodes comme ça, très rares dans une carrière, où tu sens que rien ne peut t’arriver. Chaque joueur était en pleine forme, il n’y avait pas de blessés, tout roulait… Ce jour-là, nous étions à 100 % de nos moyens. »

 

Viars : « On pensait que Laurent était mort »

L’Everest d’une ère faste en Corrèze. Ce qu’il reste dorénavant au capitaine Alain Penaud : « La première chose qui me revient, c’est l’atmosphère qui enveloppait cette période. Elle a été courte, a duré de début 95 à fin 98 mais tout a pris une dimension différente. L’état d’esprit était incroyable, les rapports fusionnels, sur et en-dehors du terrain. En 1993, j’avais failli quitter le club pour rejoindre Castres car je dénonçais un manque d’ambition. Puis les choses se sont mises à bouger, les mentalités ont changé. » Les Carbonneau, Venditti ou Lamaison ont débarqué avec leur costume de futurs internationaux. Les leaders Casadeï, Penaud ou Viars étaient à leur apogée. La légende Kacala, qui ne passa qu’une saison sous le maillot noir et blanc, s’est gravée dans le marbre. Et les joueurs alors plus anonymes comme Alégret, Duboisset ou Fabre se sont sublimés. Subtile cocktail offrant au CAB une envergure nouvelle. Celle d’un colosse européen. « L’amalgame s’est fait vite, reprend l’ex-ouvreur. L’ambiance dans le vestiaire, l’aspect revanchard de certains, l’envie d’une grande carrière pour d’autres… Puis nous étions les premiers à nous entraîner trois fois par jour. Brive a marqué une rupture avec le rugby du passé, coincé danns l’amateurisme. Nous avions déjà basculé dans le monde du professionnalisme. Cette époque était bénie des Dieux et on s’est laissé porter. C’est dur de mettre des mots derrière ça. A postériori, je me dis qu’on dégageait une telle énergie, dans tous les sens du terme. » Laquelle se traduisait par des scènes irréelles, propres à ceux qui les vivent. Ce genre d’instants qu’on ne peut pas comprendre de l’extérieur. « Mon premier souvenir du jour de la finale, ce sont les deux motards qui nous escortaient de l’hôtel à l’Arm’s Park, sourit Viars. Ils ne servaient à rien et s’arrêtaient aux feux rouges. On en rigolait. Mais une fois arrivés dans cette antre, ce qui me revient, c’est cette mobilisation de chacun poussée à l’extrême. On ne savait pas à quelle sauce on allait être mangés et on s’est mis dans un état phénoménal. Je revois Didier Casadéï survolté dans son discours d’avant-match. J’ai cru qu’il démontait le vestiaire de Cardiff. Et Laurent Seigne (l’entraîneur principal, N.D.L.R.) qui chauffait Loïc Van der Linden. Loïc avait plaqué ensuite Laurent et l’avait retourné sur le carrelage. On pensait qu’il était mort. Franchement, il fallait se sortir de là (rires). Si tu n’étais pas dans les 15 ou dans les 22, tu ne pouvais pas mesurer ce qu’il se passait dans ce groupe. Un mec normalement constitué nous aurait vus, il se serait demandé où il était tombé ! »

Penaud renchérit : « L’arrogance des Anglais en conférence de presse dans la semaine avait aussi alimenté notre faim. » Et voilà comment, dès les premières minutes, le CAB a pris son adversaire à la gorge. Et comment, dès la 5e, Sébastien Viars passait en revue la moitié de la ligne de trois-quarts anglaise le long de la touche et finissait dans l’en-but au bout d’une course fantastique de cinquante mètres. « C’est cet essai mythique qui nous a mis définitivement en confiance, assure Casadeï. à partir de là, on savait qu’on ne lâcherait pas l’affaire. » Viars lui-même : « Cet essai est certes fabuleux mais il était le symbole de notre détermination. J’étais en chambre avec François Duboisset et, le matin du match, il était déjà réveillé quand je me suis levé. Lui était dans son lit et, si c’était un chien fou sur le terrain, il était un peu philosophe dans la vie. Il m’a dit : « J’ai bien réfléchi et, si on veut espérer quelque chose, il faudra être prêt à y laisser de notre santé. » Cette phrase résume toute notre histoire, toute cette rencontre. On devait savoir ce qu’on mettrait dans la balance pour la faire pencher de notre côté. Cet essai était le fruit de choses répétées mille fois mais aussi de notre volonté sans faille. »

Penaud : « Toutes les planètes étaient alignées »

Le reste ? Une démonstration corrézienne jusqu’à infliger un sévère 28-9 à Leicester. Pourtant pas cher payé tellement la domination des hommes de Laurent Seigne fut évidente. Eux qui n’ont pas su se montrer assez efficace durant une majeure partie de la finale. Souvenir presque effacé aujourd’hui… Pas pour Alain Penaud : « On aime ce genre d’histoire où le petit renverse le monstre et cela a été mis en relief par le fait que nous n’étions pas attendus à ce niveau mais la réalité est parfois travestie. On n’a pas survolé ce match et cela fut loin d’être un long fleuve tranquille. Quand je discute avec les gens, ils ne se souviennent pas qu’en début de deuxième mi-temps, Leicester a repris l’avantage (9-8). On faisait la rencontre quasi-parfaite, on dominait devant, on était meilleurs mais on ne concrétisait pas. J’ai raté trois drops, Titou (Lamaison) a manqué quatre coups de pied et on a dû laisser vingt points en route. à un moment donné, quand ils sont passés devant, je me suis dit que ça allait nous échapper, que ce n’était pas notre jour… C’est un passage qui n’a pas duré longtemps. Notre chance est d’avoir marqué un essai par Gérald Fabre sur le coup d’envoi. » Suivi d’un doublé de la flèche Sébastien Carrat pour parachever l’œuvre. « Je pense que mon meilleur souvenir, ce sont les cinq dernières minutes, souffle Viars. Tu sais que c’est gagné et tu profites vraiment. Je me répétais : « Ils ne reviendront plus. C’est irréel, nous sommes champions d’Europe. » C’était jouissif. » Jusqu’à l’explosion. Et ce retour magistral en Corrèze où 30 000 personnes attendaient les hommes sacrés à l’aéroport.

Le président Patrick Sébastien, dont la joie démesurés dans les gradins de Cardiff demeure inoubliable, et le manager Laurent Seigne ont emmené ce Brive-là sur le toit de l’Europe. « Si je devais décrire notre équipe en trois mots, ce serait : jeunesse, insouciance et bringues, se marre Casadeï. Nous étions au garde-à-vous devant Laurent mais il nous connaissait parfaitement. Son briefing à l’hôtel, avant le départ pour l’Arm’s Park, avait été très émouvant. Il avait su nous toucher. » Et Viars de rebondir : « Nous étions des fous furieux et je me rends compte combien il devait être dur de nous tenir. Laurent nous manageait d’une main de fer par moments en sachant nous laisser faire certaines choses. C’était un groupe de caractère et de caractériels. Ce fut notre force cette saison et notre perte par la suite. » La suite ? Une autre finale de Coupe d’Europe, cette fois perdue, l’année suivante avant le délitement total. « À compter de 98, nous n’avons pas basculé du bon côté de la pente, admet Penaud. Mais la brieveté de ce cycle permet de l’isoler plus facilement et lui donne un piment particulier. Si l’on compare aux Stade toulousain des années 90, il n’y a pas la même passion dans les témoignages. Pour eux, c’était naturel. Pour nous, si elles ne le sont pas restées, toutes les planètes étaient alors alignées. Ce qu’on a fait nous a marqués à vie et, quand on se voit, c’est encore là. » Ce que Viars explicite : « Je vis à Toulouse et suis voisin avec Stéphane Ougier (ancien arrière du Stade). Lui a cinq ou six morceaux de bois qui trônent sur la cheminée. Il peut en fêter un tous les ans s’il veut. Nous, anciens Brivistes, on n’a qu’un trophée à célébrer mais on ne le rate jamais. »

 

Festivités en deux temps

Brive va bien sûr célébrer les vingt ans de son titre européen, à l’initiative du club et de l’association Brive 97, présidée par Alain Penaud. D’abord à travers une soirée le 4 février à l’espace Derichebourg, avec au programme : la retransmission d’Angleterre - France sur écran géant, un apéritif musical, un repas avec en fond la finale Leicester - Brive et quelques surprises qui égayeront les festivités. Les bénéfices seront notamment rassemblés pour des actions d’aide aux personnes en difficulté, plutôt sur le plan local. Ensuite, il est également prévu une grande fête populaire lors d’un match à déterminer au Stadium municipal de Brive. Les dirigeants devraient rapidement communiquer la date de ce clin d’œil à la génération dorée du club.

Jérémy Fadat
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