Le scandale des jokers médicaux

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    Le scandale des jokers médicaux
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Dans un championnat de France qui exige des résultats immédiats, les jokers médicaux, présentent des avantages certains. En revanche, ces pigistes recrutés à la hâte prennent la place de jeunes joueurs qui tenaient là l’occasion de s’aguerrir et participent de tricheries avérées des clubs. D’où l’odeur de scandale. Midi olympique ouvre le dossier.

Sans eux, la chronique d’une saison du rugby serait un peu plus fade, c’est vrai. Presque chaque semaine, les effectifs du Top 14 s’enrichissent d’un nouveau nom. Souvent exotique, et parfois prestigieux. La désignation de ces pigistes de luxe ? Des jokers médicaux. Chaque club peut y avoir recours en cas d’indisponibilité de trois mois minimum d’un de leur joueur sous contrat et ils sont limités à deux par club, à l’exception des joueurs de première ligne. Le deal ? C’est qu’ils sont obligés de s’effacer quand celui qu’ils sont venus remplacer sort de l’infirmerie. Le panorama des jokers est particulièrement hétéroclite : on y trouve un ancien talonneur wallaby comme Nathan Charles, recruté par Clermont en septembre 2016 mais aussi une kyrielle d’inconnus.

Certains trouvent vite leur place comme Tom Palmer, l’ancien international anglais recruté en octobre par Bordeaux-Bègles alors que dans le même club, Kobus Van Wyk, ailier sud-africain (arrivé en août) n’aura joué que 70 minutes avant de repartir chez lui, sans même attendre le retour de Darly Domvo qu’il devait remplacer. Vous l’aurez compris, cette pratique est commune. Mais elle dérange. Et de plus en plus. Pourquoi ? Parce qu’elle induit la tricherie, le contournement des Jiff et empêche l’avènement des jeunes joueurs prometteurs.

Des jokers venus de l’étranger

Dans la majorité des cas, ces fameux jokers médicaux viennent de l’étranger. « Il faut bien les prendre quelque part. Il faut bien aller voir les gars qui viennent de finir les championnats sudistes », explique Marc Delpoux, ancien entraîneur de Bordeaux-Bègles, puis de Perpignan, désormais à Aix-en-Provence en Fédérale 1. « Comment faire autrement ? La première raison c’est la santé des joueurs. À certains postes, comme en première ligne, on ne peut pas aligner des jeunes, sinon à les mettre en grand danger. Vous imaginez Toulon aller défier les Saracens avec un pilier droit qui n’a connu que les espoirs ? Tous les postes ne sont pas égaux. » L’argument de Delpoux est recevable. Mais il tient pour rien les abus de toutes sortes.Au reste, c’est un peu le serpent qui se mord la queue : si les jeunes ne jouent pas, comment peuvent-ils s’endurcir ? À ce titre, l’entraîneur d’Aurillac Jeremy Davidson déclare : « Je suis partagé sur ces recrutements car d’un côté ils peuvent améliorer le niveau du championnat, mais de l’autre ils empêchent les jeunes de percer. Et puis le taux de réussite d’un joker étranger n’est pas si élevé : je l’estime à 50 %, compte tenu du temps d’adaptation et de la barrière de la langue. »

Le président de Lyon, Yann Roubert, honnête et lucide, est lui carrément contre… mais les utilise sans complexe : « Quand Théo Belan s’est blessé récemment, j’ai reçu trois courriels d’agents avant même la fin du match, c’est un peu surprenant. Mais cela existe, et je reconnais que cela nous a bien rendu service. Et puis, un entraîneur poussera toujours dans le sens du recrutement d’un joker car il espère qu’il apportera de la qualité à son effectif. De la même façon, les agents auront toujours intérêt à nous proposer cette solution : c’est leur boulot. Mais dans l’absolu, je suis opposé à cette pratique car elle empêche de faire jouer nos espoirs. Je fais une exception pour les joueurs de première ligne. »

Mais le scandale des jokers médicaux ne s’arrête pas là. Non content de barrer la route aux jeunes, ces derniers se voient parfois utilisés par les clubs pour contourner la règle des Jiff, comme le dénonce ci-dessous le DTN Didier Retière. Un exemple ? À Toulon, au cours de la même année 2013, le jeune flanker espoir Stéphane Munoz a eu successivement pour jokers médicaux deux monstres sacrés du rugby sudiste : le Springbok Juanne Smith, et le Wallaby Rocky Elsom. Soit un total de 145 sélections avec deux des plus grandes sélections mondiales, pour pallier la blessure au genou d’un gosse de 21 ans. Pas mal non ? Dans l’ordre du contournement de la loi, on fait difficilement mieux. Mais Toulon n’est pas le seul club en cause.Combien sont-ils à feindre de la sorte des blessures de jeunes joueurs dans l’espoir de recruter des stars étrangères ?Ils sont nombreux, hélas ! Et c’est bien là que se niche le vrai scandale.

Retière :  « Ne pas contourner la règle des JIFF »

À la FFR, cette question des jokers médicaux venus de l’étranger est suivie de près. Didier Retière, DTN, explique : « Nous sommes partagés car nous comprenons bien que la blessure d’un joueur peut-être problématique pour un club professionnel. Mais ce qui nous a gênés, c’est que le joker qui arrivait bénéficiait du même statut que celui qu’il remplaçait. C’était utilisé pour détourner la règle des JIFF. On profitait de la blessure d’un Français pour recruter un étranger de plus. Nous l’avions expliqué quand la cellule sur l’avenir du XV de France s’était réunie. » C’est vrai quelques clubs ont profité de la blessure d’un espoir, même très peu utilisé, pour faire venir un joker étranger et contourner la limite de seize JIFF dans l’effectif. Toulon et La Rochelle y ont eu notamment recours. Mais a priori, la LNR devrait remédier à ça à partir de la saison prochaine. Les jokers médicaux seront comptabilisés dans l’effectif.

Jérôme Prévot
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