Fous alliés

Depuis un mois, les joueurs du Stade-Français sont métamorphosés. Mais où s’arrêteront-ils ?

Un seul entraînement pour préparer le voyage à Castres et un autre, tout aussi maigre, pour appréhender de la meilleure façon possible une demi-finale de Coupe d’Europe, face à l’une des meilleures équipes anglaises du moment (Bath). « C’est dingue, hein ? » Antoine Burban ne sait plus vraiment quels qualificatifs employer lorsqu’il évoque la saison épique que les soldats roses n’ont toujours pas fini de traverser. Il poursuit, tant bien que mal, hésitant entre le rire et le spleen. « Il y a un mois, Grenoble mordait nos chevilles et on nous parlait de Pro D2. Deux bonus offensifs plus tard (Bayonne et Pau), nous avons la possibilité de nous qualifier en championnat et, dans le meilleur des cas, de disputer une finale de coupe d’Europe ». Le Stade français n’est plus à une contradiction près et, à l’heure où le club n’est toujours pas assuré d’évoluer en Top 14 l’année prochaine, ses trente-cinq employés les mieux rémunérés viennent d’enchaîner quatre victoires incontestables (Ospreys, Toulon, Bayonne et Pau), renouant même sur la dernière d’entre-elles avec le jeu limpide, sublime, qui les avait faits rois en 2015. À ces évocations, Julien Dupuy se marre : « Pascal Papé disait dernièrement qu’ils auraient dû annoncer la fusion en décembre… Il ne dit pas que des conneries… C’est peut-être pour ça qu’il est à la fédé… ». Au printemps 2017, une épée de Damoclès plane encore au-dessus de leurs têtes et, pour nombre d’entre-eux, les soldats roses ne savent toujours pas encore où ils seront à la reprise du championnat. « On préfère en rire, poursuit Dupuy. Moi, je leur dis par exemple que je serai sur la plage de Biarritz ». Jono Ross, lui, sera sur la plage de Manchester. Zurabi Zhvania sera sur une plage de Corrèze. Et rien ne dit que Sergio Parisse ne sera pas lui aussi sur une plage, en Rhône-Alpes, puisque le Lou est toujours à la recherche d’un numéro 8 de classe internationale pour remplacer son divin chauve, Carl Fearns.

Comme cette douce folie sied à ces hommes. Et comme ces derniers mois foutrement déraisonnables ressemblent point pour point à l’invraisemblable histoire contemporaine de ce club à part. Dupuy, encore: « Le Stade français doit être aimé ou détesté; mais il ne doit jamais être transparent comme il fut le cas ces derniers mois, avant la fusion et tout le reste ».

 

Un dernier baroud

Resserrés par le feuilleton rocambolesque du « Racing français » et la grève de six jours qui s’en suivit, les bonhommes de Gonzalo Quesada ont su, comme le souffle Burban, « transformer cette rebellion syndicale en une puissante énergie » à laquelle plus rien ne semble aujourd’hui résister. Et puis lorsque Djibril Camara évolue à un tel niveau de jeu, lorsque Julien Dupuy, Jonathan Danty, Jules Plisson ou Hugh Pyle jouent comme si leur vie en dépendait, la Section paloise, Bayonne et les autres ne pèsent plus grand-chose. « Nous ne savons pas ce que nous réserve l’avenir, poursuit Burban. Peut-être jouons-nous pour la dernière fois avec ce maillot sur les épaules, allez savoir. Alors, on donne tout ». Jusqu’à l’épuisement. Jusqu’au point de rupture, puisque c’est ainsi que les soldats roses termineront cette folle semaine, faite d’un match à Castres et, quatre jours plus tard, d’une demi-finale européenne. « Le rugby n’est pas le foot, développe Quesada. On ne peut pas jouer un match de coupe de France le mercredi et une rencontre de Champion’s League le dimanche. Je ne mettrai pas mes joueurs en danger. Car je n’oublie pas qu’au moment où je leur parlerai de Castres, les mecs de Bath auront basculé sur notre duel depuis déjà deux jours… » De son côté, Antoine Burban assure qu’un triomphe en Challenge Cup serait « historique » pour un club n’ayant encore jamais décroché le moindre titre européen : « ça motiverait aussi de futurs investisseurs ». Un peu soldats, un peu VRP, ces Parisiens en fin de cycle se sont donc promis un dernier baroud avant d’être disséminés aux quatre coins du Top 14, de Toulon (Lakafia, Bonneval) à La Rochelle (Sinzelle, Doumayrou). Dupuy conclut : « Ces départs me rendent tristes. La manière dont ont été gérés ces départs me rendent fou. Mais je vous promets que si l’on se qualifie, on ne sera pas marrants à prendre ». Comme on veut le croire…

 

Crédit photo : André Ferreira