On pensait Marcel Martin immortel

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    On pensait Marcel Martin immortel
Publié le , mis à jour

Les obsèques de ce grand homme du rugby se dérouleront à 14h30 à l'Eglise Saint-Martin de Biarritz. Marcel Martin s’est éteint à 84 ans au terme d’une vie passionnante. Il était la quintessence du dirigeant madré, à la FFR puis au Biarritz Olympique. Son intelligence était supersonique.

Il y a une dizaine de jours, il nous avait annoncé lui-même la nouvelle : « Vous savez, je suis un peu coupé des informations, je suis hospitalisé depuis quinze jours. Ce que j’ai ? On ne sait pas justement… » Sa voix était pourtant parfaitement assurée et comme d’habitude, il avait décroché à la première sonnerie avant de prononcer le rituel : « Oui, Martin ! » Il avait le sens des phrases claires, sans aucun bafouillage et sans aucun lapsus. Tout chez lui respirait l’efficacité et la lucidité de l’homme d’action, conscient des enjeux et des rapports de force. Mais Marcel Martin, c’était d’abord une gueule, un mec taillé pour jouer les « boss » dans un film noir, style « Quand la ville dort » de John Huston. On l’aurait aussi bien imaginé dans le film de Billy Wilder : « The appartment » et diriger d’une main ferme une grosse compagnie peuplée de centaines d’employés. Avec un Stetson, il aurait même pu interpréter un pétrolier texan.

 

Manitou de la Coupe du Monde

Dans le milieu du rugby, il avait une image décalée, loin des clichés du notable jovial du Sud Ouest, justement parce qu’il avait été directeur financier chez Mobil, une compagnie pétrolière. Il y avait gagné une pratique courante de l’anglais qui serait son atout pour percer dans les arcanes de la FFR à partir du milieu des années 70. On allait oublier… Il avait été aussi arbitre et il était Lot-et-Garonnais de Marmande, puis d'Agen, autant d’atouts pour favoriser son ascension auprès d’Albert Ferrasse (mais aussi du mythique Charles Durand). Il commença par traduire les discours du patron de la FFR puis sa pratique de l’anglais lui permit de siéger à l’IRBet devenir un manitou de la Coupe du monde. Il fut à la manœuvre des cinq premières éditions sans aucun complexe.  Il était alors un homme très puissant, mais méconnu du grand public.Albert Ferrasse prit même un temps ombrage de sa réussite. Dans les années 88-89, il  l'avait même écarté de l'IRB et donc de l'organisation du Mondial, mais les caciques anglo-saxons avaient intercédé en sa faveur auprès de Ferrasse, une démarche rarissime. 

En 1998, nous l’avions rencontré dans sa maison de Hossegor et il nous avait expliqué : « J’ai organisé le Mondial depuis cette pièce, sans même une secrétaire. » Un téléphone tout juste mobile, un fax, peut-être un ordinateur, lui avaient suffi à tout mettre en chantier avec, par-ci par-là quelques rendez-vous dans les salons feutrés des grands hôtels pour finaliser tout ça. Dans le milieu du journalisme, il souffrait d’une réputation de rugosité. On disait de lui qu’il ne donnait pas d’informations spontanément mais qu’il testait ses interlocuteurs d’une phrase lapidaire pour savoir s’ils maîtrisaient leurs dossiers : « Qu’est-ce que vous voulez savoir ? » À vrai dire, nous n’avions jamais vraiment expérimenté le côté dur de sa personnalité. Nous avions plutôt été confrontés à sa politesse, son absence de toute vulgarité et surtout à  son intelligence supersonique enrichie par une éducation à l’ancienne, garante d’une solide culture générale.

 

Propulsé au BO par Blanco

Il n’avait pas toujours été un ange, loin de là, il avait par exemple « exécuté » les fameux masters du Stade toulousain sur ordre de Ferrasse. Moins de dix ans plus tard, il participait à la création de la Coupe d’Europe, puis, il avait échoué aux élections fédérales face à Bernard Lapasset. En 1998, quand il devint président de la LNR, Serge Blanco, son cadet de vingt-cinq ans, lui demanda de présider Biarritz. « Citizen Martin » commença une seconde vie de dirigeant, en pleine lumière cette fois-ci.Il ne défendait plus une institution, mais un club avec tout ce que ça comporte de polémiques au jour le jour et de prises de paroles fréquentes et de négociations serrées (les joueurs du BOse souviennent en souriant de la façon dont il leur parlait de leurs « IK », indemnités kilométriques). 

Il assuma ce rôle avec maestria, puisqu’il récolta trois Boucliers de Brennus et une petite Coupe d’Europe. Quand lundi, nous avons appris son décès, le premier sentiment qui nous est remonté, c’est qu’aucun sujet n’était trop grand pour lui. Ni trop petit. Marcel Martin aurait pu exercer bien des postes sensibles, il avait le sang froid, la détermination et l’intelligence pour ça. Puis deux images nous sont revenues. Son discours et ses larmes, inattendues, après sa défaite de 1996 àl a FFR puis cette scène étonnante dans sa villa d’Hossegor. Il nous expliquait les coulisses de l’organisation des Coupes du monde, à coups de millions de dollars. Puis l’un de ses petits enfants qu’il gardait, s’était mis à pleurer. Sans cesser sa démonstration, il avait rapproché le couffin et d’une main, il avait longuement bercé le nouveau-né, qui, à mesure que son grand-père expliquait tous les enjeux commerciaux les plus pointus, s’était endormi. L’ours et la poupée. Jamais l’efficacité de Marcel Martin, ne nous était apparue aussi flagrante. 

 

Jérôme Prévot
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